(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Œuvres"

This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the 
publisher to a library and finally to y ou. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that y ou: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 



at |http : //books . google . corn/ 



S'y. ^. -^.x 





S'y. ^. ^^ 





t.. 



OEUVRES 



DE PLATON 



TOME DEUXIÈME. 



A LEIPSIG, 
Chez BOSSANGE frères, reichs Strass. 



.PA L Illi*RiAIKaX« DS riRMIIf UIUOT, lUmiM&UR DU ROIt 
ROI JACOB, n* XV. 



ŒUVRES 



DE PLATON, 



TRADUITES 



PAR VICTOR COUSIN. 



TOME DEUXIEME. 



PARIS, 

BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES, 

SUE DB SBIRB, M* .13. 



M. DCCC XXIV. 



LE PREMffiR 



ALCIBIADE, 



ou 



DE LA NATURE HUMAINE. 



,%>%/^%l^^%>^^%,'%^%'»'%%<%>^%<w%%/%^%^%»^%»%^%l^%^%^»^ 



ARGUMENT 

PHILOSOPHIQUE. 



JLe sujet de ce dialogue est eu effet la na- 
ture humaine , ou la connaissance de soi- 
même , considérée comme le principe de 
toute perfection , de toute science , et parti- 
culièrement de la science politique. 

Platon, ou Fauteur quel qu'il soit de ce 
dialogue n'arrive au vrai sujet , la connais-» 
sance de soi-même, qu'à travers un assez 
long préambule sur le juste et Futile , et à 
peine est-il arrivé au point essentiel , qu'il 
Feffleure et se jette dans les conséquences 
politiques. 

Le préambule sur le juste est fort remar- 
quable par la méthode du raisonnement 
Socrate prouve à Alcibiade qu'il doit igno- 
rer ce que c'est que le juste ; car, comment 



4 ARGUMENT. 

le saurait-il ? On ne sait que ce que Ton a 
trouvé soi-même ou appris des autres. L'a- 
t-il trouvé lui-même? Il a pu le trouver s'il 
Va cherché : il a pu le chercher s'il a cru 
l'ignorer. Mais quand a-t-il cru l'ignorer? 
Assurément ce n'est pas hier, ni le mois der- 
nier, ni l'année dernière , ni auparavant 
<ians les jours de son enfance, où les mots 
de justice et d'injustice se mêlaient sans 
cesse à tous ses propos. Il est donc impos- 
sible de déterminer le temps où il a cru 
l'ignorer, et par conséquent où il a pu le 
<îhercher et le trouver. — L'a-t-il appris des 
autres ? Mais les autres , ou l'ont trouvé 
d'eux-mêmes , ou l'ont appris des autres. Ils 
n'ont pu le trouver d'eux-mêmes plus qu' Al- 
cibiade , et , s'ils l'ont appris des autres , de 
qui ceux-là l'avaient-ils appris ? Ce cercle 
est sans fin. Et il ne faut pas dire qu'Alci- 
biade a pu l'apprendre dans le commerce 
du peuple ; car le peuple est un excellent 
maître de langue, mais un très mauvais 



ARGUMENT. 5 

maître de justice, qui n'est d'accord là- 
dessus ni avec lui-même, ni avec les autres. 
La preuve en est dans les orages des déli- 
bérations publiques d'Athènes, et dans les 
guerres perpétuelles des peuples de la Grècç 
entre eux. 

Le même raisonnement s'applique à l'utile* 
Mais , sans rengager Alcibiade dans le même 
genre d'argumentation, Socrate se contente 
de lui demander s'il croit que l'utile et le 
juste sont la même chose. Alcibiade le nie 
d'abord , et en convient ensuite, après une 
discussion qui aurait pu être aisément plus 
sévère et plus lumineuse. Or, si l'utile est 
la même chose que le juste , et si Alcibiade 
ne sait pas ce que c'est que le juste , il ne 
sait donc point ce que c'est que l'utile ; et il 
reste convaincu d'ignorer précisément lesk 
deux points sur lesquels roulent toutes les 
affaires de ce monde , lui qui se proposait 
d'aller de ce pas donner son avis aux Athé- 
niens sur leurs affaires. 



6 ARGUMENT. 

La conséc^uence de toute cette discussion 
est qu Alcibiade a beaucoup à apprendre 
avant d'être un homme d'état , et qu'il faut 
d'abord qu'il s'instruise et se perfectionne. 

Or, la perfection d'un être n'est point 
ailleurs que dans la fidélité à sa propre na- 
ture , et qui ne sait quel il est, ne peut con- 
cevoir quel il doit être : le point de départ de 
toute perfection est la connaissance de soi- 
même. C'est là le fond de l'Alcibiade. 

Que sommes-nous donc ? On a dit que 
l'homme est une intelligence servie par des 
organes. Il fallait dire que l'homme est une 
intelligence qui se sert des organes. En effet, 
le moi ne s'aperçoit lui-même que dans le 
sentiment intime du pouvoir qu'il a de se 
servir, quand et comment il lui plaît , de 
ces mêmes organes qui l'enveloppent et dont 
il semble le produit. Ce n'est qu'en se ser- 
vant d'eux qu'il s'en distingue, et ce n'est 
qu'en s'en distinguant qu'il soupçonne leur 
existence et reconnaît la sienne. Tant que 



ARGUMENT. 7 

l'homme ne fait que sentir, jouir ou souf- 
frir, sa sensibilité eût-elle acquis les déve- 
loppemens les plus riches et les pli» vastes , 
occupât-il l'espace entier de son étendue, 
remplît-il le temps de sa durée ^ l'homme 
n'est pas encore, du moins pour lui-même ; 
il n'est, à ce degré , qu'une des forces de la 
nature , une pièce ordinaire de l'ordre du 
monde et du mécanisme universel qui agit 
en lui et par lui. Mais quand , parti des pro- 
fondeurs de l'âme, prémédité, délibéré, 
voulu , l'acte libre vient s'interposer au mi- 
lieu du flux et du reflux des affections et 
des mouvemens organiques , le miracle de 
la personnalité humaine s'accompUt Tant 
que le sentiment de l'action volontaire et 
libre subsiste dans l'âme, le miracle conti- 
nue; l'homme s'appartient à lui-même, et 
possède la conscience d'une existence qui 
lui est propre. Quand ce sentiment diminue, 
celui de l'existence décroit proportionnelle- 
ment : ses divers degrés mesurent l'énergie , 



8 ARGUMENT, 

la pureté, la grandeur de la vie humaine; et 
quand il est éteint, le phénomène intellec- 
tuel a péri. 

Tel est l'homme, le principe individuel^ 
Tb otiiri Sxourrov; mais , pour le bien connaître, il 
ne suffit pas de le considérer en lui-même , 
de le suivre dans ses actes et se^ applica^ 
tions à tout ce qui n'cfst pas lui ; il faut le 
considérer de plus haut , et le rapporter lui- 
même à son propre principe, à l'essence uni- 
verselle dont il émane , ourb vh «uro. 

Ce qui constitue le moi, c'est son carac-* 
tère de force ou de cause. Or, cette cause ^ 
précisément parce qu'elle est personnelle, 
relative, déterminée, Tb«ÔTbSca(rrov, et qu'elle 
agit dans le temps et dans l'espace, est finie, 
limitée par l'espace et par le temps , et l'op- 
position nécessaire des forces étrangères de 
la nature; elle a ses degrés , ses bornes , ses 
affaiblissemens^ ses suspensions^ ses défail- 
lances ; elle ne se suffit donc pas à elle-même ; 
et alors même que/ fidèle à sa nature, elle 



ARGUMENT. 9 

résiste à la fatalité qui fait effort pour l'en- 
traîner et l'absorber dans son sein, alors 
même qu'elle défend le plus noblemeùt con- 
tre cette fatalité et les passions qui en déri- 
vent, la liberté faible et bornée, mais réelle 
et perfectible dont elle est douée ; elle éprouve 
le besoin d'un point d'appui plus ferme en- 
core que celui de la conscience, d'une puis- 
sance supérieure où elle se renouvelle , se 
fortifie et s'épure. Mais cette puissance ,011 la 
trouver? Sera-ce à la scène mobile de ce 
monde que nous demanderons un principe 
fixe? Sera-ce à des formules abstraites que 
nous demanderons un principe réel ? Il faut 
donc revenir à l'âme , mais il faut entrer 
dans ses profondeurs. Il faut revenir au 
moi, car le moi seul peut donner un prin- 
cipe actif et réel; mais il faut dégager le 
moi de lui-même pour en obtenir un prin- 
cipe fixe, c'est-à-dire qu'il faut considérer 
le moi substantiellement ; car la substance du 
moi, comme substance du moi, doit être 



lo ARGUMENT. 

une force, et^ comme ^ibstance, elle doit 
être une force absolue. Or, n'est-ce pas un 
fait que, sous le jeu varié de nos facultés et 
pour ainsi dire à travers la conscience claire 
et distincte de notre énergie personnelle, est 
la conscience sourde et confuse d'une force 
qui n'est pas la nôtre ^ mais à laqudle la 
nôtre est attachée, que le moi, c'est-à-dire 
toute l'activité volontaire, ne s'attribue pas, 
mais qu'il représente sans toutefois la re- 
présenter intégralement, à laquelle il em- 
prunte sans cesse sans jamais l'épuiser, qu'il 
sait antérieure à lui , puisqu'il se sent venii^ 
d'elle et ne pouvoir subsister sans elle, qu'il 
sait postérieure à lui, puisque, après des dé- 
faillances momentanées , il se sent renaître 
dans elle et par elle.^^ Exempte des limites et 
des troubles de la personnalité, cette force 
antérieure, postérieure , supérieure à celle 
de l'homme, ne descend point à des actes 
particuliers, et, par conséquent, ne tombe 
ni dans le temps ni dans l'espace, immobile 



\ 



ARGUMENT. ii 

dans l'unité de son action infinie et inépui- 
sable, en -dehors et au-dessus du chan- 
gement, de Taccident et du mode, cause 
invisible et absolue de toutes les causes <5on- 
tingentes et phénoménales, substance, exis- 
tence, liberté pure, Dieu. Or, Dieu ime 
fois conçu comme le type de la liberté en 
soi, et l'âme humaine comme le type de la 
liberté relative ou de la volonté, il suit que 
plus l'âme se dégage des liens de la fatalité , 
plus elle se retire des élémens prof ânes qui 
l'environnent, et qui l'entraînent vers ce 
monde extérieur des images, et des formules 
aussi vaines que les images, plus elle revient 
et s'attache à l'élément sacré, au Dieu qui 
habite en elle; et mieux elle se connaît elle^ 
même, puisqu'elle se connaît non-seulement 
dans son état actuel, mais dans son état pri- 
mitif et. futur, dans son essence. C'est là la 
condition et le complément de toute sagesse, 
de toute science, de toute perfection. 
Voici maintenant les conséquences prati- 



12 ARGUMENT. 

ques : celui qui se connaît lui-même et dans 
Tindividualitë qui constitue son e'tat actuel , 
et dans le principe universel dont il émaile , 
celui-là sait que ce n'est pas les avantages 
extérieurs , qui ne lui appartiennent pas , 
mais lui-même, mais son âme, qu'il doit 
chercher à perfectionner, et qu'il doit la 
perfectionner en la ramenant et l'élevant 
sans cesse à son principe , à l'essence libre 
et pure dans laquelle elle se contemple , et 
qui lui sert à-la-fois de substance , de cause 
et d'idéal. Mais celui qui ne se connaît pas 
lui-même ignore la perfection qui lui est 
propre. Incapable de se perfectionner lui- 
même , il l'est , à plus forte raison , de per-^ 
fectionner les autres et de se mêler utilement 
de leurs affaires. Il est donc nécessairement 
un mauvais homme d'état. Tant qu'on n'est 
pas vertueux , il faut obéir ; tant qu'on ne 
connaît pas l'art de rendre vertueux les au- 
tres , il ne faut pas leur commander. Car, ce 
qu'il faut d'abord procurer à la république. 



ARGUMENT. i3 

ce ne sont pas les avantages extérieurs, 
mais c'est la vertu pour les citoyens. La 
vraie politique est l'art de persuader la 
justice. 



LE PREMIER 



ALCIBIADE, 



OU 



DE LA NATURE HUMAINE. 



SOCRATE, ALCIBIADE. 

SOCRATE. 

r ILS de Clinias , tu es sans doute surpris 
qu'ayank: été le premier à t'aimér, seul je te 
reste fidèle , quand tous mes rivaux t'ont 'quitté ; 
et que les autres t'ayant fatigué de leurs protes- 
tations d'amour, j'aie été tant d'années sans 
'même te parler. Et ce n'est aucune considéra- 
tion humaine qui m'a retenu , c'est une considé- 
ration toute divine, comme je te l'expliquerai 
plus tard. Mais aujourd'hui que l'obstacle qui 
nous séparait s'est retiré , je m'empresse de t'a- 



i6 LE PREMIER ALCIBIADE. 

border, et j'espère que désormais cet obstacle 
ne reparaîtra plus. Sache donc que pendant tout 
le temps de mon silence , je n'ai presque cessé 
de réfléchir et d'avoir les yeux ouverts sur ta 
conduite avec mes rivaux. Parmi ce grand nom- 
bre d'hommes orgueilleux qui se sont attachés 
à toi, il n'y en a pas un que tu n'aies rebuté 
par tes dédains; et je veux te dire ici la cause 
de tes mépris pour eux. Tu crois n'avoir besoin 
de personne , et , qu'à commencer par le corps 
et à finir par l'âme, tu as trop d'avantages pour 
qu'aucun secours te soit nécessaire. Car, pre- 
mièrement, tu te crois le plus beau et le mieux 
fait de tous les hommes, et, à vrai dire, il ne 
faut que te voir pour être bien sûr que tu ne 
te trompes pas : en second lieu , tu te crois de 
la plus illustre famille d'Athènes, qui est la 
première de toutes le§ villes grecques; tu sais 
que, du côté de ton père, tu y as des amis et 
des alliés nombreux et puissans qui t'appuieront 
en toutes rencontres, et que tu n'en as pas 
moins, ni de moins considérables, du côté de 
ta mère * ; mais ce que tu regardes comme ta 
plus grande force, c'est Périclès, fils de Xan- 

"^Par son père Clinias, il descendait d'Eurisacès, fils 
d'Ajax; et du côté de sa mère Dinomaque, il était Alcméo-- 
nfdc, et descendait de Mégaclès. 



LE PREMIER ALCIMADE. 17 

tippe, que ton père fa laissé pour tuteur à toi 
et à ton frère , Périclès dont l'autorité est si 
grande y qu'il £iit tout ce qu'il veut, non-seule- 
ment dans cette ville, mais aussi dans toute la 
Grèce et chez les plus puissantes nations étran- 
gères. Je pourrais encore parler de tes richesses, 
si je ne savais que c'est ce qui te donne le moins 
de vanité. Tous ces grands avantages t'ont si fort 
enflé lé cœur, que tu as méprisé tous tes amans 
comme des hommes indignes de toi; eux, à leur 
tour, se sont retirés. Cela ne t'a pas échappé; 
et voilà pourquoi je sais bien que tu t'étonnes 
de me voir persister dans mon amour ^, et que 
tu cherches quelle espérance j'ai pu conserver 
pour te suivre encore après que tous mes rivaux 
t'ont abandonné. 

ALCIBIADE. 

Mais une chose que tu ne sais peut-être pas^ 
Socrate , c'est que tu ne m'as prévenu que d'un 
moment. J'avais dessein de t'aborder le premier, 
et de te demander ce que tu veux , et ce que 
tu espères pour m'importuner comme tu Sus, 
te trouvant toujours très soigneusement dans 
tous les lieux où je vais; car 'véritablement je 
ne puis concevoir ce que tu prétends, et tu 
m'obligeras de t'expliquer. 

SOCRATE. 

Tu m'entendras donc volontiers si , comme 
5. a 



i8 LE PREMIER AIXaRIADE. 

tu le dis, tu as envie de savoir ce que je peuse; 
et je vais te parler comme à un homme qui aura 
la ]!>atienoe de m'entendre, et qui ne cherchera 
pas à m'échapper. 

A.LGIBIAnE. 

A merveille; voyons, parle. 

SOGBAT£. 

Prends bien^rde à quoi tu t'engage3, afin 
que tu ne sois pas surpris si j'ai autant de peine 
à finir que j'en ai eu à commencer. 

AUCIBIADE. 

Parie , mon cher, je t'entendrai tout le temps 
que tu voudras. 

SOCRAT£. 

Il faut donc t'obéir; et^ quoiqu'il soit un peu 
pénible de parler d'amour à un homme qui a 
maltraité tous ses amans, il faut avoir le cou- 
ragfç de te dire ma pensée. Pour moi, Alcibiade, 
si je t'avais vu , satisfait de tels avantages, l'ima- 
giner que tu n'as rien de mieux à faire qu'à t'y 
reposer toute ta vie, il y a long*temps que j'au« 
rais aussi renoncé à ma passion; du moins je 
m'en flatte. Mais je vais te découvrir de toutes 
autres pensées de toi sur toi-mme , et tu con* 
naîtras par là que je n'ai jamais cessé de t'étts* 
dier. Je crois que si quelque Dieu te disait tout- 
à-coup : Alcibiade, qu'aimes-tu mieux ou mou- 
rir tout^- l'heure, ou, content des avantages 



LE PREMIER ALCIBIADE. 19 

que tu possèdes, renoncer à en acquérir jamais 
de plus grands; oui, je crois que tu aimerais 
mieux mourir. Mais dans quelle espérance vis- 
tu donc? Je v^ te le dire. Tu es persuadé 
qu'aiKsitôt que tu auras harangué les Athéniens, 
et cela arrivera au premier jour, tu leur prou^ 
veras que tu mérkes bien plus de crédit que 
Péridès et aucun des plus grands citoyens qu'ait 
jamais eu3 la république; et alors tu ne doutes 
pas que tu ne deviennes tout puissant dans 
Athène», et, par là, dans toutes les villes grec- 
ques, et même chez les nations barbares qui 
habitent Bo^re continent *. Et si ce Dieu te disait 
encore que tu seras maître de toute l'Europe, 
mtais que tu ne passeras pas en Asie et que tu 
n'y dirigeras pas les affaires, je pense que tu 
ne voudrais pas vivre pour si peu de chose, à 
moins de remplir la terre entière du bruit de 
ton nom et de ta puissance ; et je crois qu'ex- 
cepté Cyrus et Xerxès, iè n'y a pas un homme 
dont tu firsses cas. Yoflà quelles sont tes espé- 
rances, je lésais, et ce n'est point une conjec- 
ture : c'est pourquoi, sentant bien que je te dis 
vrai, tu nae demanderas peut-être : Socrate, 
qu'a de cpmnaim ce préambule avec ce que tu 
voulais me dire, pour m'exphquer la perse vé- 

* Les Thraces et les Macédoniens. 



ao LE PREMIER ALCIBIADE. 

rance de tes poursuites? Je vais te satisfaire, 
cher enfant de Clinias et de Dinoroaque. C'est 
que tu ne peux accomplir tous ces grands des- 
seins sans moi : tant j'ai de pouvoir sur toutes 
tes affaires et sur toi-même! De là vient aussi, 
sans doute, que le Dieu qui me gouverne ne 
m'a pas permis de te parler jusqu'ici, et j'atten- 
dais sa permission. Et comme tu espères que 
dès que tu auras fait voir à tes concito}'^ens que 
tu leur es très précieux, à Imstant tu pourras 
tout sur eux, j'espère aussi que je pourrai beau- 
coup sur toi, quand je t'aurai convaincu que je 
te suis du plus grand prix, Alcibiade, et qu'il 
n'y a ni tuteur, ni parent, ni personne qui 
puisse te mener à la puissance à laquelle tu 
aspires , excepté moi , avec l'aide du Dieu , tou- 
tefois. Tant que tu as été plus jeune, et que tu 
n'as pas eu cette grande ambition, le Dieu ne 
m'a pas permis de te parler, afin que mes pa- 
roles ne fussent pas perdues. Aujourd'hui, il me 
le permet , car tu es capable de m'entendre. 

ALGIBLA.DE. 

Je t'avoue, Socrate, que je te trouve encore 
plus étrange depuis que tu as commencé à me 
parler, que pendant que tu as gardé le silence, 
et cependaiit tu me le paraissais terriblement. 
Que tu aies deviné juste mes pensées , je le veux; 
et quand je te dirais le contraire , jç ne vien- 



LE PREMIER ALCIBIADE. 21 

drais pas à bout de te persuader. Mais toi , com- 
ment me prouveras-tu , en supposant que je 
pense ce que tu dis^ qu'avec ton secours je 
réussirai^ et que sans toi je ne puis rien? 

SOCRA.TE. 

Me demandes-tu si je suis capable de te faire 
un long discours, comme ceux que tu es accou* 
tumé d'entendre*? Non, car ce n'est pas là ma 
manière. Mais je suis en état, je crois, de te 
convaincre que je n'ai rien avancé que de vrai, 
pour peu que tu veuilles bien m'accorder une 
seule chose. 

ALOIBIAPE. 

Je le veux bien , pourvu que cela ne soit pas 
trop difficile. 

SOCRATE. 

Est-ce une chose si difficile que de répondre 
à quelques questions ? 

jUiGIBIADE. 

Non. 

SOGRATE. 

Réponds-moi donc. 

ALCIBIAJOE. 

Tu n'as qu'à m'interroger. 

* Allusion à l'habitude qu'ayait Alcibiade d'écouter les 
longs discours des sophistes. 



2a LE PREMIER AIX:iBIADE. 

SOCRATfi. 

Tinterrogerai-je, comme si tu avais les grands 
desseins que je t'attribue ? 

▲LGIBIA.DE. 

Soit, si tu le veux; je saurai du moins ce 
que tu as à me dire. 

SOCRATIi:. 

Voyons. Tu té prépares donc , oomme je dis^, 
à aller dans peu de jours à l'assemblée des 
Athéniens pour leur faire part de tes lumières. 
Si, au moment de monter à la tribune*, je te 
prenais par la main , et te disais : Alcibiade, sur 
quoi les Athéniens délibèrent-ils, pour que tu 
te lèves et donnes tou avis? n'est-ce pas sur 
les choses que tu sais mieux qu'eux ? Que me 
répondrais-.tu? 

ALCIBIADE. 

Je te répondrais sans aucun doute , que c'est 
sur les choses que je sais mieux qu'eux. 

SOCRATE. 

Car tu ne saurais donner de boqs conseils que 
sur les choses que tu sais ? 



* To 6^juia. C'était une pierre un peu élevée au milieu du 
Pnyx , TasseQiblée des Athé^iep$ , où rora&çur nàxmi^t pour 
haranguer. 



LE PREMIER ALCIBIADE. a3 

ALCI9UDS:. 

Gomment en donoerait<-on sur celles qu'on 
ne sait pas ? 

SQCRATE. 

Et n'est-il pas vrai que tu ne sais que ce que 
tu as appris des autres, ou ce que tu as trouvé 
de toi-méne ? 

ALaBlAOE. 

Que pourrait-on savoir autrement? 

SOCRATE. 

Mais se peut-il que tu aies appris des autres, 
ou trouvé de toi-même quelque chose, lorsque 
tu n'as voulu ni rien apprendre ni rien cher- 
cher ? 

ALCI2IABE. 

Cela ne se peut. 

SOCRATE. 

Eh bien ! t'es-tu jamais avisé de chercher ou 
d'apprendre ce que tu croyais savoir ? 

ALdlBIADE. 

Non, sans doute. 

SOCRATE. 

Et ce que tu sais présentement, il a été un 
temps où tu ne croyais pas le savoir ? 

AtCïBIA»». 

Assurément. 



a6 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALGIBIADE. 

Qu'est*oe que cela fait? 

SOCIETE. 

Car, sur toute chose, je pense que, pour 
conseiller, il &ut savoir, et non pas être riche. 

ALGîBIÀDE. ^ 

Sans difficulté. 

SOCRATE. 

Et si les Athéniens délibéraient sur la santé 
publique, peu leur importerait que l'orateur fut 
pauvre ou riche; ils voudraient qu'il fut mé- 
decin. 

ALCIBIADE. 

Et avec raison. 

SOCRATE. 

Sur quoi faudra-t-il donc qu'ils délibèrent, 
pour que tu croies devoir te lever et donner 
ton avis ? 

ALCIBIADE. 

Quand ils délibérertet ^r leurs propres af- 
faires. 

SOGRATE. 

Quoi! quand ils délibéreront sur ce qui re- 
garde la construction des vaisseauy;, pour savoir 
quelle sorte de vaisseaui^ ib doivent bâtir ? 

AJiCIDIADE. 

Non pas , Socrate. 



LE PREMIER AI£IBIADE. 27 

SQCR1T£« 

Car tii n'as pas appris, je crois ^ à bâtir des 
vaisseaux. N'est-ce pas là ce qui t'empêchera de 
parler sur cette matière? 

ALCIBIADE. 

J'en conviens. 

SOCRATE. 

Maïs quand délibéreront-ils donc de leurs 
alTaires, selon toi? 

ALCIBIADE. 

Quand il sera question de la paix, de la guerre, 
ou de quelque autre affaire publique. 

SOCRATE. 

C'est-à-dire, quand ils délibéreront à qui il 
faut faire la guerre ou la paix, et comment il 
faut la faire? 

ALCIRIÀDE. 

Précisément. 

SOCRATE. 

Il faut faire la paix ou la guerre à qui il est 
mieux de la faire ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et lorsque c'est le mieux ? 

ALCIBIADE. 

Sans doute. 



a8 LE PREMIER ALOBIADE. 

SOGRATE. 

Et pendant tout le temps que cela est le 
mieux. 

ALGIBIABE. 

Rien n'est plus vrai. 

SO€RATE. 

Si les Athéniens délibéraient avec qui il faut 
lutter et avec qui il faut seulement en venir aux 
mains sans se prendre au corps ^, et comment 
il faut faire ces différens exercices , donnerais- 
tu sur cela de meilleurs conseils que le maître 
de palestre. 

ALCIBIAnE. 

Le maître de palestre en donnerait de meil- 
leurs, sans difficulté. 

SOCRATE. 

Peux-tu me dire à quoi regarderait principa- 
lement ce maître de palestre, pour ordonner 
avec qui, quand et comment on doit faire ces 
di£férens exercices? Je m'explique : avec qui 
faut-il lutter? N'est-ce pas avec qui cela est le 
mieux ? 

ALGIBIADE. 

Sans doute. 



* Hippocrate parle de cette espèce de lutte dans le XI^ 
livre de la Diète, ch. H. — Pollux. liv. II , i53. — Suidas, 
au mot ôb^o^^ccpcCcoOac 



LE PREMIER ALCIBIADE. 29 

SOGRATE. 

Et aussi long-temps que cela est le mieux? 

ALCIBIADE» 

Aussi long-temps. 

SOGRATE. 

Et quand cela est le mieux? 

ALCIBIADE. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Et ne faut-il pas que celui qui chante s'ac- 
compagne tantôt en jouant de la lyre , et tantôt 
en dansant? 

ALCIBIADE. 

Il le faut 

SOGRATE. 

Et quand cela est le mieux? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOGRATE. 

Et aussi long-temps que cela est le mieux? 

ALCIBIADE. 

Certainement. 

SOGRATE. 

Eh bieni puisqu'il y a un mieux pour accom- 
pagner son chant avec la lyre, comme il y en a 
un dans la lutte, comment l'appelles-tu, ce 



3o LE PREMIER ALCTOIADE. 

mieux-là? Car, pour ccltii de la lutte, je l'ap- 
pelle gymnastique. 

ALGIBIADE. 

Je ne t'entends pas. 

SOCRATE. 

Tâche de m'imiter; pour moi, je répondrais 
que ce mieux, c'est ce qui est toujours bien. Or, 
cela est bien qui se fait selon les règles de l'art. 
N'est-ce pas? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

socRate. 

Et l'art de la lutte, n'est-ce pas la gymnas- 
tique ? 

ALGIBIADE. 

Oui. 

• SOCRaTE. 

Et le mieux dans l'art de la lutte, je l'appe- 
lais gymnastique? 

ALCÏBÏAM. 

c'est ainsi que tu l'appelais. 

SOCRAÏE. 

£h bien! n'avais-je pas raison? 

ALdBfADE. 

A ce qà'il me semble. 

SOCRATE. 

Courage^ k ton four, pique^oi au«si de bien 



LE PREMIER ALdBUDE. 3i 

répondre. Dis-moi d'abord comment tu appelles 
l'art qui enseigne à chanter, à jouer de la lyre, 
et à bien danser. Comment rappelle»4u d'an 
seul nom ? Ne saurais^tu encore me le dire? 

ALCIBIÂDE. 

Non , en vérité. 

SOCRATE. 

Essaie, je vais te mettre sur la voie. Com- 
ment appelles-tu les déesses qui président à cet 
art? ^ 

ALCIBIADE. 

Tu veux parler des Muses ? 

SOCRATE. 

Assurément. Vois maintenant quel nom cet 
art a tiré des Muses. 

ALCIBIADE. 

Ah! c'est de la musique que .tu parles? 

SOGRATE. 

Précisément ; et comme je t'ai dit que ce qui 
se faisait selon les règles <le la gymnastique 
s'appelait gymnastique^ dis-moi aussi à ton tour 
comment s'appelle ce qui se fait selon les règles 
de cet autre art. 

ALaBIADB. 

Musical, je crois. 

SOGRATE. 

Fort bien ; continue. Et le mieux dans l'art 



3a LE PREMIER ALCIBIADE. 

de faire la guerre , et dans celui de faire la paix^ 
comment Tappelles-tu? Dans chacun des deux 
autres arts tu dis que le mieux dans l'un , est 
ce qui est plus gymnastique , et le mieux dans 
l'autre, est ce qui est plus musical. Tâche donc 
de même de me dire le nom de ce qui est le 
mieux ici. 

ALCIBIADE. 

Je ne saurais. 

SOCRATE. 

Mais si quelqu'un t'entendait raisonner et 
donner conseil sur les alimens , et dire : Celui- 
là est meilleur que celui-ci ; il faut le prendre 
en tel temps et en telle quantité; et qu'il te de- 
mandât: Alcibiade, qu'est-ce que tu appelles 
meilleur? Ne serait-ce pas une honte que tu lui 
répondisses que le meilleur c'est ce qui est le 
plus sain, quoique tu ne fasses pas profession 
d'être médecin; et que dans les choses que tu 
£sLis profession de savoir, et sur lesquelles tu te 
mêles de donner conseil, comme les sachant 
bien , tu ne susses que répondre lorsqu'on t'in- 
terroge ? Cela ne te couvre-t-il pas de conci- 
sion ? 

ALCIBIADE^ 

Je l'avoue. 

SOCRATE. 

AppUque-toi donc, et fai$ un effort pour me 



LE PREMIER ALCIBIADE. 33 

' dire quel est le but de ce mieux que nous cher- 
chons en faisant la paix ou la guerre , à qui.nous 
croyons devoir faire Tune ou l'autre. 

ALCIBIADC. 

Quelque effort que je fasse , je ne saurais le 
trouver. 

SOGRATE. 

^ Quoi! tu ne sais pas quand nous faisons la 
guerre, de quelle chose nous nous accusons en 
prenant les armes, et quel nom nous donnons 

' à cette chose? 

AI^GJBIABE. 

Je sais que nous disons qu'on nous a trom- 
pés, ou fait violence, ou dépouillés. 

SOGRATE. 

Courage. Et comment ces choses arrivent- 
elles? Tâche de m'expliquer la difiEérente ma- 
nière dont elles peuvent arriver. 

ALCIBIADE. 

Veux-tu dire , Socrate , qu'elles peuvent arri- 
ver justement ou injustement? 

SOCRATS. 

C'est cela même. 

ALCIBIADB. 

Et cela y met une différence infinie. 

SOCRATB. 

Eh bien! à quels peuples conseilleras-tu aux 

5. 3 



34 LE PREMIER ALCIBIADE. 

AthéQieoa de déclarer la ^erre? à œux qui 
pratiquent la justice oa à ceux qui la violent ? 

ALCIBIAD£. 

Terrible demande ^ Socrate! Car quand même 
quelqu'un serait capable de penser qu'il £iut 
faire la guerre à ceux qui pratiquent la justice , 
il n'oserait l'avouer. 

socràte. 

En effet ^ cela n'est pas oonfiytne aux ioiB, k 
ce qu'il parmt. 

ALGIBIAJDE. 

Non , sans doute ; ni bonnéte , non plus d'a- 
près l'opinion. 

SOCBATE. 

Par conséquent, tu auras toujours en vue la 
justice dans tes discours? 

AlClBtADfi. 

Il le Êiut bien. 

SOCtlATt. 

IVEais ce mieux dont je te parlais tantôt au 
sujet de la paix ou^ de la guerre, pour savoir à 
qui, quand et comment il faut faire la guerre et 
la paix; n'est-ce pas toujours le plus juste? 

AICIBIABE* 

Il paraît ^ au moins. 

sacaAT«» 
Commi^t doiic! cher Alcibiade, il faut ou 



LE PREMIER ALCIRIADE. 35 

que , sans le savoir , tù ignores ce que c'est que 
le juste , ou qu a mon insu tu sois allé chez 
quelque maître qui te l'ait appris, et qui t'ait 
enseigné à distinguer le juste et l'injuste. Qui 
est ce mailre ? dis-le-moi y je t'en prie y afin que 
tu me mettes entre ses mains et me recom- 
mandes à lui. 

ALGIBIABE. 

Tu te moques , Socrate. 

SOCRAT£. 

Non , je le jure par le Dieu qui préside à 
notre amitié ^ , et qui est de tous les dieux ce- 
lui que je voudrais le moins offenser par un 
parjure. Je t'en prie, si tu as un maître, dis^mol 
qui il est. 

ALCIBIADE; 

Eh bien! quand je n'en aurais point? crois-tu 
que je ne puisse savoir d'ailleurs ce que c'est que 
le juste et l'injuste? 

SOCRATE. 

Tu le sais jsi tu l'as trouvé. 

ALGIBIADE. 

Et crois-tu que je ne l'aie pas trouvé? 

SOCRATE. 

Tu Tas trouvé si tu l'as cherché. 



* Jupiter , 6 *(Xcoç. 

3. 



36 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALCIBIADE. 

Penses-tu donc que je ne l'aie pas cherché? 

SOCBAT£. 

Tu Tas cherché si tu as cru l'ignorer. 

ALCIBIADE. 

T'iniagines^tu donc qu'il n'y ait pas eu un 
temps où je l'ignorais? 

SOGBATË. 

Très bien dit. Mais peux-tu me marquer pré- 
cisément ce temps où tu as cru ne pas savoir 
ce que c'est que le juste et l'injuste? Voyons, 
était-ce l'année passée que tu le cherchais, 
croyant l'ignorer? ou croyais-tu le savoir? Dis 
la vérité , afin que notre conversation ne soit 
pas vaine. 

ALCIBIADE. 

Mais je croyais bien le savoir. 

SOCRATE. 

Et il y a trois , quatre et cinq ans , ne le 
croyais-tu pas de même ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Avant ce temps-là tu n'étais qu'un enfant , 
n'est-ce pas? 

ALCIBIADE. 

Assurément. 



LE PREMIER ALCIBIADE. a7 

SOCRATE. 

Dans ce tenipsrlà même, je suis bien sur que^ 
tu croyais le savoir. 

ALaBIADE. 

Comment en es-tu si sûr ? 

SOCRATE. 

C'est que pendant ton enfance, chez tes mai* 
.très et ailleurs, et lorsque tu jouais aux osse- 
lets ou à quelque autre jeu, je t'ai vu très sou- 
vent ne point balancer sur le juste et l'injuste , 
et dire d'un ton ferme et assuré à tel ou tel de 
tes camarades que c'était un méchant , un in-* 
juste, qu'il faisait une injustice*. N'est-i)»pas. 
vrai ? 

ALCIBIADE. 

Que devais-je donc faire, à ton avis, quand on^ 
me faisait quelque injustice ? 

SOCRATE. 

Entends-tu ce que tu devais faire en suppo- 
sant que tu eusses ignoré que ce qu'on te fai- 
sait fût une injustice, ou en supposant le con-^ 
traire ? 

ALCIBIADE. 

Mais je ne l'ignorais point du tout,, je savais 
parfaitement qu'on me faisait injustice. 

* Voyez la Vie d'Alcibiade dans Plutarqiie. 



38 LE PREMIER AIXIIBIADE. 

SOCRATE. 

Tu vois donc par là que , lors même que tu 
n'étais qu'un enfant, tu croyais connaître le 
juste et l'injuste. 

AUClBlAim. 

Je croyais le connaître et je le connaissais. 

SOGIU.TE. 

En quel temps l'avais-tu trouvé? car ce n'était 
pas lorsque tu croyais le savoir. 

ALCIBIADE. 

Non, sans doute. 

SOCBATE. 

fyï quel temps croyais-tu donc l'ignorer? Réflé- 
chis bien , car j'ai grand'peur que tu ne trouves 
pas ce temps-là. 

ALCIBUDE. 

En vérité, Socrate , je ne saurais te le dire. 

SOCRATE. 

Tu ne connais donc pas le juste et l'injuste, 
pour l'avoir trouvé de toi-même ? 

ALCIBIADE. 

Il n'y a pas d'apparence. 

SOCRATE. 

Mais tu avouais tout-à-l'heure que tu ne l'as 
pas appris non plus; or, si tu ne Tas ni trouvé 
de toi-même, ni appris des autres, comment le 
sais-tu donc? D'où cette connaissance t'est-elle 
venue? 



LE PREMIER ALCISIADE; 3$ 

ALCIBIADE. 

Mais peiit««tre que j'ai mal pépondu, en disant 
que je l'ai trouvé de moî-méixie. 

SOCRATB. 

Dis-moi donc comment oela s'est fait? 

ALCIBIAUB. 

Je Tai apprn^ je pense, tout comme le& au- 
tres. 

SQCRATS. 

Nous voilà à recommencer. De qui l'asrtu ap* 
pris ? dis-moi. 

ikLCIBIADE. 

Du peuple. 

SOCRATE. 

En citant le peuple, tu n'as pas recours , mon 
cher Alcibiade , à un fort bon maître. 

ALGIBIADE. 

Quoi! le peuple n'est-il pas capable de l'en- 
seigner? 

SOCRATJE. 

Pas même d'enseigner ce qui est bien ou mal 
aux échecs * , ce qui est pourtant un peu moins, 
difficile, à mon avis, que d'enseigner la justice^. 
£h bien! ne le crois-tu pas comme moi? 

ALCIBIAUE. 

Oui, sans doute. 

* Voyez le Phèdre, 



4o LE PREMIER ALCIBIADE. 

SOCRATE. 

Et s'il n'est pas capable de t'enseigner des 
choses moins difficiles , comment t'en enseigne- 
rait-il de plus difficiles? 

ALCIBIADE. 

Je suis de ton avis. Cependant le peuple est 
capable d'enseigner beaucoup-de choses bien plus 
difficiles que les échecs. 

SOCRÀTE. 

Et lesquelles. 

ALCIBIADE. 

Notre langue, par exemple; je ne l'ai apprise 
que du peuple, je ne pourrais pas te nommer 
un seul maître que j'aie eu pour cela ; et je 
n'en puis citer d'autre que ce peuple , que tu 
trouves un si mauvais maître. 

SOCRATE. 

Oh! pour la langue, mon cher, le peuple est 
un très excellent maître, et l'on aurait grand'rai- 
son de louer ses leçons dans ce genre. 

ALCIBIADE. 

Pourquoi? 

SOCRATE. 

Parce qu'il a dans ce genre tout ce que doivent 
avoir les meilleurs maîtres. 

ALCIBIADE. 

Qu'est-ce donc qu'il a? 



LE PREMIER ALCIBIÂOE. 4i^ 

SOCRATE. 

Ceux qui veulent enseigner une chose, ne 
doivent-ils pas la bien savoir d*abord? 

ALCISIAOE. 

Qui en doute? 

SOCRATE. 

Ceux qui savent une chose ne doivent-ils pas 
être d'accord entre eux sur ce qu'ils savent , et 
n'eu pas disputer? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et crois-tu qu'ils sachent bien ce dont ils dis 
puteraient? 

ALGIBIADE. 

Nullement. 

SOCRATE. 

Comment donc Tenseigneraient-ils? 

ALGIBIADE. 

Ils ne le pourraient d'aucune façon. 

SOCRATE. 

Eh quoi! est'^e que le peuple n'est pas d'ac- 
cord de la signification de ces mots y une pierre, 
un bâton? Interroge qui tu voudras, tous ne 
répondront-ils pas de même, tous ne courront- 
ils pas à la même chose, s'ils veulent avoir une 



4» LE PREMIER ALaBIADE. 

pierre ou bâton? N'en eat41 pas ainsi du reste? 
Car je comprends que voilà. ce que tu veux dire 
par savoir la langue, n'est-ce pas? 

ALCfBIADE. 

Oui. 

'SOCRAT£. 

Tous les Grecs ne sont-ils pas d'accord sur 
cela entre eux de particulier à particulier et de 
peuple à peuple ? 

ALGIBIADE. 

Certainement. 

SOCRATE. 

Ainsi, sous ce rapport^ le peuple serait un 
excellent maître ? 

ALGIBIADE. 

Nul doute. 

SOCRATE. 

Si donc nous voulions que quelqu'un sût bien 
une langue, nous ne pourrions mieux faire que 
de l'enyoyer à l'école du peuple ? 

ALGIBIADE. 

Non , assurément. 

SOCRATE. 

Mais sji , au lieu de vouloir savoir ce que signi- 
fient les mots d'hommes ou de cheval) nous 
voulions savoir quel cheval fait un bon ou un 
mauvais coursier, le peuple serait*il capable de 
nous l'apprendre ? 



LE PREMIER ALCÎIBIADE. 43 

ALCIBIADE. 

Nullement. 

SOGRATE. 

Et une marque bien sûre q}i'il ne le sait pas , 
et qu'il ne pourrait l'enseigner, c'est qu'il n'est 
pas là-dessus d'accord avec lui-même , le moins 
du monde. 

ALCIBIADE. 

Tu as raison. 

SOGRATE. 

Et si nous voulions savoir , non pas ce que 
signifie le mot homme , mais ce que c'est qu'un 
homme sain ou malsain , le peuple serait-il en 
état de nous l'apprendre? 

ALCIBIADE. 

Non, certes. 

SOCRATE. 

Et ne conclurais-tu pas que c'est là-dessus un 
assez mauvais maître , si tu le voyais en contra- 
diction avec lui-même? 

ALCIBIADE. 

Sans difficulté. 

SOCRATE. 

Eh bien! sur le juste et sur l'injuste, en fait 
d'hommes ou d'affaires, crois-tu que le peuple 
soit d'accord et avec lui-même et avec les au- 
tres? 



44 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALCIBIADE. 

Par Jupiter ! pas le moins du monde ! 

SOGRATE. 

Et ne crois-tu pas, au contraire , que c'est sur 
cela qu'il s'accorde le moins? 

ALCIBIADE. 

J'en suis très persuadé. 

SOCRATE. 

Car je ne crois pas que tu aies jamais vu ou 
entendu dire que les hommes aient été si divisés 
sur la question de savoir si une chose est saine 
ou malsaine, qu'ils aient pris les armes et se soient 
égorgés les uns les autres. 

ALCIBIADE. 

Non, en vérité. \ 

SOCRAT^. 

Mais, sur le juste et l'injuste, je sais bien, 
moi , que si tu ne l'as pas vu , au moins tu l'as 
entendu dire à beaucoup d'autres, et, par exem- 
ple, à Homère; car tu as lu l'Odyssée et l'Iliade. 

ALCIBIADE. 

Oui, assurément , Socrate. 

SOCRATE. 

Et le fondement de ces poèmes, n'est-ce pas 
la diversité des sentimens sur la justice et sur 
l'injustice ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 



LE PREMIER A'LCIBIADE. 45 

SOCRATE. 

N'est-ce pas cette dissension qui a coûté tant 
de combats et tant de sang aux Grecs et aux 
Troyens, aux amans de Pénélope, et à Ulysse? 

ALGIBIADE. 

Tu dis vrai. 

SOCRATE. 

Et ceux qui moururent à Tanagre *, Athé- 
niens , Lacédémonièns , Béotiens , et , après , à 
Coronée **, où ton père Clinias fut tué , le sujet 
de leurs querelles et de leur mort ne fut autre , 
je pense , que cette diversité de sentimens sur 
le juste et l'injuste. N'est-ce pas? 

ALCJBlAnE. 

Peut-on le nier? 

SOàRlTE. 

Oserons-nous donc dire que le peuple sache 
bien une chose sur laquelle il dispute avec tant 
d'animosité qu'il se porte aux dernières extré- 
mités? 



* Bataille gagnée par les Athéniens contre les Lacédérao- 
niens , pour l'indépendance de la Béotie , sous le comman'- 
dément de Myronides. ( Voyez le JMenexene, — ^THucTnins , 
I , io8. — Wesseling , sur Diodore de Sicile , XL ) 

** Bataille perdue par les Athéniens contre les Béotiens 
et les Lacédémoniens , dix ans environ après la victoire de 
Tanagre. ( Thuctdide', I, ii3. — Dioo. XII, 6, ) 



48 LE PREMIER ALCIBIADE. 

socrate: 

Et sur le juste et l'injuste, n'est-ce pas moi 
qui interroge, et toi qui réponds? 

ALCIBIADE. 

Cela est certain. 

SOCRATE. 

Et si je te demandais quelles lettres composent 
le nom de Soclrate , et que tu les prononçasses , 
qui est-ce de nous deux qui les dirait? 

ALCIBIADE. 4 

Moi. 

SOCRATE. 

Allons donc, conclus. Dans une conversation 
qui se passe en demandes et en réponses , qui 
affirme, celui qui interroge , ou celui qui ré- 
pond? 

ALCIBIADE. > 

Celui qui répond, Socrate, à ce qu'il me 
semble. 

SOCRATE. 

Eh bien ! jusqu'ici n'est-ce pas moi qui ai 
interrogé ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et toi qui as répondu ? 



LE PREMIER ALCIBIADE. 49 

ALCIBIADE. 

Assurément. 

SOGRAT£. 

£h bien! qui de nous a affirmé tout ce qui 
a été dit? 

ALCIBIADE. 

Il faut bien que je convienne, Socrate,que 
c'est moi. 

SOGRATE. 

Et n'a-t-il pas été dit que le bel Alcibiade, 
fils de Clinias , ne sachant ce que c'est que le 
juste et l'injuste, et pensant pourtant bien le 
savoir, s'en va à l'assemblée des Athéniens pour 
leur donner son avis sur ce qu'il ne sait pas? 
N'est-ce pas cela ? 

ALCIBIADE. 

11 est vrai. 

SOCRATE. 

C'est donc ici le cas du mot d'Euripide : C'est 
toi qui Vas nommé* ; car ce n'est pas moi qui 
l'ai dit; c'est toi, et tu as tort de t'en prendre 
à moi. 

ALCIBIADE. 

Tu as bien l'air d'avoir raison. 

* EimiPiDE, Hippolyte , y. 35a. — Ràcutb , Phèdre, 
adel, scène III. ^ 

5. 4 



So LE PREMIER ALCIBIADE. 

SOCRATE. 

Crois-moi, mon cher, c'est une folie que de 
vouloir aller enseigner ce que tu ne sais pas, ce 
que tu ne t'es pas donné la pdne A'apfMretidre. 

ALCIBIADE. 

Mais j'imagine, Sblsrât^, que les Athéniens et 
tous les autres Grecs délibèrent très rareraient 
sur ce qui est le plus juste ou le plus injuste ; 
car cela leur parait trèi clair; et, sans s'y ar- 
rêter, ils cherchent uniquement ce qui est le 
plus utile. Or, l'utile et le juste sont fort diffé- 
rens, je pense, puisqu'il y a eu beaucoup de 
gens qui se sont très bien trouvés d'avoir com- 
mis de grandes injustices, et d autres qui, jç 
crois, pour avoir été justes, ont assez mal 
réussi. 

SOCRATE. 

Quoi! quelque différence qu'il y ait entre 
l'utile et le juste, penses-tu donc coqnaitre 
l'ulile , et ce qui le con;àti^ue? 

ALCIBIADE. 

Qui en empêche, Socrate, à moins que tu ne 
demandes encore de qui je l'ai appris, ou com- 
ment je l'ai trouvé de moi-même? 

SOCRATE. 

Que &is-tu là, Alcibiad«i? supposé qMe tu 
dises mal, et qu'il soit possible de te réfuter p«r 



LE PREMIER ALCIBIADE. 5i 

les mêmes raisons que j'ai déjà employées, tu 
veux de nouvelles preuves , et tu traites lea pre- 
mières comme de vieux habits que tu ne veux 
plus mettre : il te faut du neuf absolument. 
Mais, pour moi, sans te suivre dans tes écarts, 
je persiste à te demander d'où tu as appris ce 
que c'est que Futile, et qui a été ton maître : 
et je te demande en une fois tout ce que je t'ai 
deinandé précédemment. Mais je vois bien que 
tu me répondras la même chose , et que tu ne 
pourras me montrer, ni que tu aies appris des 
autres* ce que c'est que l'utile, ni que tu Taies 
trouvé dp toi-même. Or, comme .tu es délicat, 
et que tu ne goûterais guère les mêmes propos, 
je ne te demande plus si tu sais ou ne sais* pas 
ce qui est utile aux Athéniens. Mais que le juste 
et l'utile sont une même chose, ou qu'ils sont 
fort différens, pourquoi ne me le prouverais- 
tu pas*, en m'inlerrogeant, s'il te plaît, comme 
je t'ai interrogé , ou en me parlant tout de suite? 

ALCIBIADE. 

"Mais je ne sais trop, Socrate, si je suis ca- 
pable de parler devant toi. 

SOCRATE. 

Mon cher Alcibiade, prends que je suis l'as- 
semblée, le peuple : car, quand tu seras là , tie 
£audra-t-il pas que tu persuades chacun en par- 
ticulier? n'est-41 pas vrai ? 

4. 



52 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALCIBIAB£. 

Il le faudra bien. 

SOCRATE. 

Et quand on sait bien une chose j n'est-il pas 
égal de la démontrer à un seul en particulier, 
ou à plusieurs à -la- fois; comme un maître à 
lire montre également à un ou à plusieurs éco- 
liers ? 

ALCIBIADE. 

Cela est certain. 

SOCRATE. 

Et le même homme n'est-il pas capable d'en- 
seigner l'airithmétique à un ou à plusieurs?' 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Mais cet homme ne doit-il pas savoir l'arith- 
métique ? Ne doit-ce pas être le mathématicien ? 

ALCIBIADE. . 

Oui. 

SOCRATE. 

Et , par conséquent, ce que tu es capable de 
persuader à plusieurs , tu peux, aussi le persua- 
der à un seul? 

ALCIBIADE. 

Apparemment. 



LE PREMIER ALCIBIADE. 53 

SOGRATE. 

Et ce que tu peux persuader , c'çst ce que tu 
sais? 

ALGIBJLA.DE. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Quelle autce différepce y a-t-il entre un ora- 
teur qui parle à tout un peuple, et un homme* 
qui s'entretient comme nou le faisons mainte- 
nant, sinon que le* premier a plusieurs l^ommes 
à persuader, et que le dernier n'en a qu'un ? 

ALCIBIADE. 

Il pourrait bien n'y avoir que celle-là. 

SOCRATE". 

Voyons donc, puisque celui qui est capable 
de persuader plusieurs l'est aussi de persuader 
un seul , exerce-toi avec paoi , et tâche de me 
démontrer que ce qui est' juste n'est pas tou- 
jours utile. . • 

ALCIBlAte. 

Te voilà bien méchant, Socrate. 

SOCRATE. 

Si méchant; que je vais tout -à -l'heure te 
prouver le contraire de ce que tu ne veux 
pas me prouver- • 

^ ALCIBIADE. 

Voyons; parle. 



54 LE SREMIEJl AI.CIBIADE. 

SOCRATE. 

Réponds seulement à mes questions. 

ALCIBIIDE. 

Ah! point de questions , je t'en prie; parle 
toi s«ul. 

SOCRAT£. 

Quoi ! est-ce qtie tu ne veux pas être per- 
suadé ? 

ALGIBIADB. 

Je ne demande pas mieux. 

* SOG1UTE« 

Quand ce sera toi-même qui affirmera tout 
ce qui sera avancé , ne seras-tu pas persuadé, 
autant qu'on peut l'être? 

ALCIBIADE. . . 

Il me semble. 

SOCRATE. 

Réponds-moi donc; et si tu n'apprends pas 
de toi-même que le juste est toujours utile, ne 
le crois jamais sur la foi d'un autre. 

ALCIBlAnS; 

A la bonne heure ; je suis prêt à te répondre, 
car il ne m'en arrivera aucun mal , je peqs^. 

SOCRATE. 

Tu es prophète, Alcibiade. £h bien! dis-moi, 
crois-tu qu'il y ait des choses justes qui soient 
utiles, et d'autres qui ne le soient pas ? 



LE PREMIER ALCIBIADE. 55 

ALClBIABfi. 

Assurément 9 je le crois. 

SOGRATE. 

Crois-tu aussi que les unes soient honnêtes y. 
et les autres tout le contraire ? 

ALCIBIADB. 

Ck>ainient dis-tu? s'il te plaît. 

SOGA^TE. 

Je te demande, par exemple , si un homme 
qui fait une action d^shonnéte fait une action 
juste ? 

ALCIBIADE. 

Je suis bien éloigné de le croire. 

SOCRATE. 

Tu crois donc que tout ce qui est juste «si: 
honnête ? 

ALCkBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et, quant à l'honnête, tout ce qui est hon- 
nête est-il J>on? Ou crpis-tu qu'il y ait des choses 
honnêtes qui soient bonpes , et d'autres qui 
soient mauvaises? 

ALCIBIADE. 

Pour moi, je pense, Socrate , qu'il y a cer- 
taines choses honnêtes qui sont mauvaises» 



56 LE PREMIER ALCIBIADE. 

^ SOCRATE. 

Et, par conséquent, dé déshonnétes qui sont- 
bonnes? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOGRATE. 

Vois si je t'entends bien : il est souvent ar- 
rivé à la guerre qu'un homme, voulant secourir 
son ami ou son parent, a été blessé ou tué, et 
qu'un autre, en jnanquant à ce devoir, a sauvé 
sa vie. N'est-ce pas cela que tu dis? 

ALCTBJADE. 

C'est cela njêihe. 

SOCRATE. 

Le secours qu'un homme donne à son ami, 
tu rappelles une chose honnête , en ce qu'il tâ- 
che' de sauver celui qu'il est obligé de secourir; 
et n'est-ice* pas ce qu'on appelle valeur ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE, ^ , 

Et ce même secours tu l'appelles une chose 
mauvaise, à cause des blessures et de la mort 
qu'elle nous attire ? 

ALCXBUDE. 

Oui. 



LE PREMIER ALOBIADE. 57 

. SOCRATS. 

Mais la vaillance , n'est-ce pas une chose , et 
la mort une autre? 

ALCIBIADE. 

Assurément. 

• SOCHATE. . 

Par conséquent le secours qu'on donne à 
son. ami dans un combat n'est pas une chose 
honnête et une chose mauvaise par le même 
endroit ? ' . ' - 

A.LCIBIABE. 

Non. 

SOCRATE. 

Mais vois si ce qui fait une action honnête , 
ni la fait pas bonne ^ comme dans le cas dont 
il s'agit* Tu as reconnu que, du côté de la va- 
leur, secourir son ami est honnête. Examine 
donc présentement si la valeur est un bien ou 
un mal; et voici le moyen de bien faire cet exa- 
men. Que te souhaites- tu ^ à toi-même, des biens 
Qu des maux ? 

ALCIBIA.DE. 

Des biens. 

SOCRÂTE. 

Et les plus gcaods , surtout? Et tù nç voudrais 
pas en être privé ? 

ALCIBIADE. 

Non , assurément. 



58 LE PREMIER ALCIBIADE. 

80GHA.TB. . 

Que penses-tu donc de la valeur? A* quel prix^ 
consentirais-tu à en être privé? 

ALGlStÀJDE. 

A quel prix ? Je ne voudrais pas même de la 
vie , à condition d'être un lâche. 

SOCÎtATE. 

La lâcheté te pàr^t donc le dernier des maux? 

ALCIBIADE. 

Sans doute. 

SOCRATB. 

Égal à la mort même? 

AIXaBlAOE. 

Oui , certes. 

SOCRATB. 

La vie et la valeur , ne sont-ce pas les con- 
traires de la mort et de la lâcheté? 

ALCIBIADE. 

Qui en doute? 

SOCRATB. 

Et tu souhaites les une^, et repousses les autres? 

ALCIBIADE. 

Eh bien? 

SOCRATB. 

N'est-ce pas que tu trouves les unes très 
bonnes et les autres très mauvaises? 

ALCIBIADE. 

Sans difficulté. 



LE PREMIER ALaSIADK 59 

8ÔCRAT1E. 

Tu reconnais donc toi*tnéine que secourir don 
ami à la guerre , c'est une chose honnête par son 
rapport au bien^ qui est la vaillance? 

4t4C|BI4.I>B. 

Oui , je le reconnai3. 

SOCRATi:. 

/ Et que c'est une chose mauvaise, par. son rap- 
port au mal, c'est-à-dire , à la mort ? 

AtaBIàOB. 

Oui. 

SOCR/kTE. 

n suit qu'on 4oit appeler chaque action selon 
ce qu'elle produit : si tu l'appelles bonne ^uand 
il en revient du bien , il faut aussi l'appeler mau- 
vaise quand il en revient du hiàl. 

ALCfBUDE. 

Il me le semble. 

SQCRATÊ. ^ 

Une action n'est-.elle pas honnête en tant 
qu'elle est bonne^ et déshonnête en tant qu'elle 
est'mauvaise ? 

AliCIBIADE. 

Sans .contredit. 

SOGRATE. 

Ainsi , lorsque tu .dis que de secourir son ami 
dans les combats , c'est une a<:tion honnête , et 



6o LE PREMIER ALCIBIADE, 

en même temps une action mauvaise, c'est comme 
si tu disais qu'elle est bonne et qu'elle est mau- 
vaise. 

ALCIBIAD£. 

I] me paraît que tu dis assez' vrai. 

SOCRAT£. 

Il n'y a donc rien d'honnête qui soit mauvais 
en tant qu'honnête, ni rien de déshonnéte qui 
soit bon en ce qu'il est.déishonnéte. 

ALCIBIADE. 

Cela me parait ainsi. 

SOCRATE. 

Continuons; et considérons la chose d'une 
autre façon. Vivre honnêtement, n'est-ce pas 
bien vivre? 

• ALCIBIADE. 

Oiii. 

SOCRATE. 

Ejf bien vivre, n'est-ce pas être heureux? * 

/ ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

N'est-on' pas heureux par la possession du 
bien? 

* ES TrpaTtftv , signifie à-la-foisj^^ bien conduire y et être 
heureux. Bien vivre, en français, a ce double sens. 



LE PREMIER ALCIBIADE. 6 c 

ALGIBIADE. 

Très certainement. 

SOGRÂ.TE. 

Et le bien , n'est-ce pas en vivant bien qu'on 
l'acquiert? 

ALCIBIiliDE. 

Assurément. 

SOCRATC. 

Bien vivre est donc un bien ? 

ALGIBIADE. 

Qui en doute? 

SOCRATE. 

Et bien vivre , c'est vivre honnêtement ? 

ALGIBIADE.' 

Oui, 

SOGRATE. " 

L'honnête et le bien nous paraissent donc la 
même chose? 

, ALUBIAm. 

Cela est indubitable. 

SOGRATE. 

Et 9 par conséquent , tout ce que nous trou- 
verons honnête, nous devons le trouver bon? 

ALGIBIADE. 

Nécessairement. 



6a LE PREMIER ALCIBIADE. 

SOGRATE. 

Eh bien ! ce qui est bon est-il utile , ou non ? 

ALCIBIADE. 

Utile. 

SOCRATK. . 

Te souviens-tu de ce dont nous sornmes con- 
venus relativement à la justice ? 

ALCIBIADE. 

Il me semble que nous sommes convenus que 
ce qui est juste est honnête. 

S0CR4TE. 

Et que ce qui est honnête est bon? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et que ce qui est bon est utile ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Par conséquent, Alcibiade, tout ce qui est 
juste est utile. 

ALCIBIADE. 

Il me semble. 

SOCRATE. 

Prends bien garde que c'est toi qui assures 
tout cela; car, pour moi, je ne fais qu'inter- 
roger. 



LE PREMIER ALCIBIADE. 63 

▲LGIBIADS. 

J'en ai bien l'air. 

socràte. 

Si quelqu'un donc , pensant bien connaître la 
nature delà justice, entrait dans l'assemblée des 
Athéniens ou des Pépàréthiens*, et qu'il leur 
dit qu'il sait très certainement que les actions 
justes sont quelquefois mauvaises, ne të moque- 
rais-tu pas dé lui, toi qui viens de dire toi- 
ménie que la justice et l'utilité sont la même 
chose? 

fOJClBUBE, 

Par les dieux, je te jure , Socrate, <jue je ne 
sais ce que je dis; et, véritablement , il me sem- 
ble que j'ai perdu l'esprit; car les choses me 
paraissant tantôt d'une mapiérç et tantôt d'une 
autre, selon que tu m'interroges. 

SOGIUI^* 

Ignores-tu , mon cher, la cause de ce désordre? 

▲LCIBIADÊ. 

Je l'ignore parfaitement. 

SOCRATE. 

Et si quelqu'un te demandait si tu as deux 
yeux ou trois yeux, deux mains ou quatre mains, 

* Habitans de la ville et de Pile de Péparèthe, une des 
Cyclades. 



64 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ou quelque autre chose pareille, penses-tu que 
tu répondisses tantôt d'une façon et tantôt d'une 
autre ? ou 'ne répondrais-tu pas toujours de la 
même manière ? 

ALCIBIADE. 

Je commence à me fort défier de moi-même. 
Pourtant , je crois qu'en effet je répondrais de la. 
même manière. 

SOCRAT£. 

Et n'est-ce pas parce que tu sais ce qui en 
est? N'en est-ce pas là la cause? 

ALCreiADE. 

Je le crois. 

SOCHATE. 

Si donc tu réponds si différemment, malgré 
toi , sur la même chose , c'est une marque in- 
faillible que tu l'ignores. 

ALCIBIADE. 

il y a de l'apparence. 

SOGRATE. 

Or, tu avoues que tu es flottant dans tes ré- 
ponses sur le juste et l'injuste; sur l'honnête et 
le malhonnête ; sur le bien et le mal ; sur Tutile 
et son contraire : n'est-il pas évident que cette 
incertitude vient de ton ignorance ? 

ALCIBIADE. 

Cela parait bien vraisemblable. 



LE PREMIER ALCIBIADE. 65 

SOGRATE. 

C'est donc une maxime certaine que Fesprit 
est nécessairement flottant sur ce qu'il ignore? 

ALGIBIiUDE. 

Comment en serait-il autrement? 

SOCRATE. 

Dis-moi, sais-tu comment tu pourrais monter 
au ciel? 

ALCIBIADE. 

Non, par Jupiter , je te jure. 

SOGRATE. 

Et ton esprit est-il flottant là-dessus? 

ALCIBIADE. 

Point du tout. 

SOCRATE. 

En sais-tu la raison, ou te la dirai-je? 

ALCIBIADE. 

Dis. 

SOCRATE. 

C'est, mon ami , que ne sachant pas le moyen 
de monter au ciel , tu ne crois pas le savoir. 

ALCIBIADE. 

Comment dis-tu cela? 

SOGRATE.. 

Vois im peu avec moi. Quand tu ignores une 
chose, et que tu sais que tu l'ignores, es-tu in- 

5. 5 



66 LE PREMIER AIJCIBIADE. 

certain et flottant sur cette cbose-là? Par exem- 
ple l'art de la cuisine^ ne saîs^tu pas que tu 
l'ignores? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

T'amuses-tu donc à raisonner sur cet art , et 
dis-tu tantôt d'une façon et tantôt d'une autre ? 
Ne laisses-tu pas plutôt faire celui dont c'est le 
métier? 

^ ALCIBTADE. 

Tu dis vrai. 

^OCRATE. 

Et si tu étais sur un vaisseau, te mêlerais- 
tu de dire ton avis s'il faut tourher le gouver- 
nail en dedans ou en dehors? Et, comme tu ne 
sais pas l'art d& naviguer, hébiterais-tit entre 
plusieurs opinions, ou ne laisserais- tu pas plutôt 
faire le pilote? 

NALGIBIADBi 

Je laisserais faire le pilote^ 

SOCttATfe. 

Tu n'es donc jamais flottant et incertain sur 
les choses que tu ne sais pas, pouhvn que tu 
saches que tu ne les sais pas? 

ALdlBlAJD^. 

Non$ à ce qu'il tnè semble. 



IjE premier ALCmiADE. 67 

soc RATE. 

Tu comprends donc bien que toutes les feutés 
que l'on commet ne vietitient que de cette sorte 
d'ignorance, qui fait qu'on c^oit savoir ce qii^on 
ne sait pas? 

ALGIBIADE. 

Répèteri&oi cela^ je te prie. 

. SOGRàTE. 

Ce qui tipuis porte à ehtrépfc*endre Une chose, 
n'est-ce pas l'opinion où nous sommes que nous 
la savons fajre? 

ALCrËIA]>£. 

Qui en doute ? 

SOGRATE, 

Et iorsqu'bn est persuadé qu'icin ne la sdit pàs^ 
ne la laisse-t-on pas à d'autres ? 

ALGIBIADE. 

Cela est constant. 

SOtkATE. 

Ainsi, fceux qui sont dans cette dernière sorte 
d'ignorance ne font jamais de fautes, parce qu'ils 
laissent à d'autres le sbin des choses qu'ijs ne 
savent pas faire? • 

ALblBîAtrB. 

Il est traii 

SOORATE. 

Qui sont donc cetijt ([^tii coililîtièfttent des fàii- 



70 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALGIBIADE. 

Aussi dit-on, Socrate, qu'il n'est pas devenu 
si habile de lui-même : mais qu'il a eu commerce 
ayçc plusieurs babiles gens, œinme Pythocli- 
dès * et A^^i^gore **; et encore aujourd'hui, à 
l'âge où il est, il passe ^a vie avec Damon ***, 
dans le dessein de s'instruire. 

SOCRA.TE. 

As-tu déjà vu quelqu'un qui sut une chose , 
et qui ne pût l'enseigner à un autre ? Ton maître 
à lire t'a enseigné ce qu'il savait, et il l'a ensei- 
gné à tous ceux qu'il a voulu ?" 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATB. 

Et toi, qui l'a appris de lui, tu pourrais ren- 
seigner à un autre? 

ALCIBIADE. 

Oui. . 



* Musicien pythagoriciea, maître d'AgathocIès , de Lam- 
proclès , et de Damon. 

** Voyez Plutarque, Fie de Périclès. Reiske, 1. 1, p. 695. 

*** Plutarquê, Vie de Périclès. Sous le.voile de la mu- 
sique; il cachait sa profession, qui était d'enseigner la poli- 
tique. Il fut frappé cfè l'ostracisme, comiti6 aristocrate. 



LE PREMIER ALTJBIADE. 71 

SOCHATf. 

Il en est de même du maître de musique et 
du maître d'exercices ? 

▲LCIBIADE. 

Certainement. 

SOCRATE. 

Car c'est une bellq marque qu'on sait bien 
une chose , quand on est en état .de l'enseigner 
aux autres. 

ALGIBIADE. 

Il me le semble. 

SOCRATE. 

Mais peux-tu me nommer quelqu'un que Pé- 
riclès«ait repdu habile, à cqmmencer par ses 
propres enfans? 

ALGIBIADE. . 

Quoi! et si Périclès n'a eu pour enfans que 
des imbécilles? * 

SOCRATE. 

EtOînias, ton frère? 

ALGIBIADE, 

Mais tu me «parles là d'un fou. 

SOGRATS, 

Si C)ini^ est fpju , et que les en&ns de Péri- 
clès ^ept ^ imbécilles 9 d'où rient que Péri- 

* Parale et Xantippe. Voyez le JIfénon , et la Fie de Pé- 
riclès y par Platarque. 



7a LE PREMIER ALOBIADE. 

clés a négligé un aussi heureux natttrel que le 
tien? 

ALaBIA.DE. 

C'est moi seul, je pense , qui en suis cause, 
en ne m'appliquant point du tout à ce qu'il 
me dit. 

SOGRATE. 

Mais, parmi tous les Athéniens, et parmi les 
étrangers, libres ou esclaves, peux-tu m'en 
nommer un seul que le commerce de Périclès 
ait rendu plus habile, comme je te nommerai 
un Pythodore, fils dlsolochus , et un Callias, 
fils de Calliade, qui, pour cent mines; sont tous 
deux devenus très habiles dans l'école de Zenon?* 

ALCIBIA.DE. 

Vraiment, je ne le saurais. 

SOCRATE. 

A la bonne heure. Mais que prétends-tu faire 
de toi, Alcibiade? Veux-tu demeurer comme tu 
es, ou prendre un peu soin de toi? 

ALC1BIAÏ)E. 

Délibérons-en tous, les deux, Sbcrate. J'en- 
tends fort bien ce que tu dis,. et j'en demeure 
d'accord : oui, tous ceux qui se méleiat des af- 

* Zenon, d'Élée, disciple de Parménide. Voyez le Par- 
ménide. 



LE PREMIER ALCIBIADE. 73 

faires. de la république ne sont que des igno- 
rans , excepté un très petit noinbre. 

sdGRA.T£. 

Et après cela? * 

ALGlBfADE. ' 

S'ils étaient instruits, il faudrait que celui qui 
prétend devenir leur rival, travaillât et s'exer- 
çât, pour entrei* en lîfce avec eux, comme avec 
des athlètes; mais puisque, sans avoir pris le soin 
de s'instruire, ils ne laissent pas de se mêler du 
gouvernement , qu'est-il besoin de s'exercer et 
de se donner tant de peine pour apprendre? Je 
suis bien assuré qu'avec les seuls secours de la 
nature , je les surpasserai. 

SOGRATE. 

Âh! mon cher Alcibiade, que viens-tu de dire 
là? Quel sentiment indigne de cet air noble et 
des autres avantages que tu possèdes ! 

ALCIBIADE. 

Comment, Socrate? Explique-toi. 

SOCRÂTE. 

Âh! je suis désolé pour notre amitié, si 

ALCIBIADE. 

Eh bien? 

SOCRATE. 

Si tu penses n'avoir à lutter que contre des 
gens de cette sorte. 



74 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALGIBIAJDE. 

£t contre qui donc? 

SOCRATfc. 

Est-ce là la demande d'un iiomme qui croit 
avoir l'âme grande ? ' 

ALCIMABE. 

Que veux-tu dire? Ces gens*là ne sont-ils pas 
les seuts que j'aie à redouter? 

SOCRAT£. 

Si tu avais à conduire un vaisseau de guerre 
qui dût bientôt combattre, te contenterais- tu 
d'être plus habile dans la manœuvre que le reste 
de ton équipage, ou ne te proposera^-tu pas 
outre cela de surpasser aussi tes véritables ad- 
versaires, et non comme aujourd'hui tes com- 
pagnons, au-dessust desquels tu dois si fort te 
mettre, qu'ils ne pensent pas à lutter contre toi, 
mais seulement, dans le sentiment de leur infé- 
riorité, à t'aider contre l'ennemi; si toutefois tu 
as réellement en vue de faire quelque chose de 
grand, digne de toi et de la république. 

ALCIBIADE. 

Oui, c'est ce que j'ai réellement en vue. 

SOCRATE. 

En vérité, est-il bien digne d'Alcibiade de se 
contenter d'ietre le premier de nos soldats , au 
lieu de se mettre devant les yeux les généraux 



LÇ PREMIER AiClBUDE^ yS 

ennepois, de s'e£fprçer de leur devenir supérieur, 
et dp s'exercer sur leur modèle ? 

ALCIBUDE^ 

Q^i ^Qpt doqc ces grands généraux, Socrale? 
sochate. 

I^e sais-tu pas qu'Athènes ^t toujours ep 
guerre avec les.Lacédémonienâ) ou avec le graïkl 
Roi? 

ALC1BIA.DE. 

Je le sais. 

SOCRATE. 

Si donc tu penses k te mettre à la tête des 
Athéniens, il faut que in te prépares aussi à 
combattre les rois,dé Lacédémone et les rois de 
Perse. 

ALCIBIADE. 

Tu pourrais bien dire vrai. 

SOCRATE. 

Oh! non, mon cher Alcibiade , les émules di- 
gnes de toi, c'est un Midias, si habile à nourrir 
des cailles *, et autres gens de cette espèce j qui 
s'impiiscent danS) le gouvei^nement, et qui, grâce 
à leur grossièreté, sembj[,eut n'avoir point encore 
coup.é la' chevelure de l'escUve, comnie disant 
les bonnes femmes, et ta porter dans leur âîme**; 

* Plutarque , Fie d'Alcibiads. 

** Il porte encore à sa tête la chevelure de l'esçfaf^e, pro- 



76 LE PREMIER ALaBIADE. 

vrais barbares au milieu d'Athènes, et courti- 
sans du peuple plutôt que ses chefs. Voilà les 
gens que tu dois te proposer pour modèles, 
sans penser à toi-même, sans rien apprendre 
de ce que tu .devrais savoir : voilà la noble lutte 
qu'il te faut instituer, et, sans avoir fait aucun 
bon exercice, aucun autre préparattf , c'est dans 
cet état qu'il, fout aller te mettre à la tête des 
Athéniens. 

ALCIBIADE. 

Mais je ne suis guère éloigné, Socrate, de 
penser comme toi: cependant, je m'imagine que 
les généraux de Lacédémo/ie et le roi de Perse 
sont eomme les autres. 

SOCRATE. 

Regarde un peu , mon cher Alcibiade , queHe 
opinion tuas là? 

ALCIBIADE. 

Quelle opinion ? 

SOGRATE. 

Premièrement, qui te portera à avoir plus de 
soin de toi, ou de te former de ces hommes une 
haute idée qui te lés rende redoutables, ou de 
les dédaigner ? 

verbe populaire pour désigner un aflranchi qui a conservé les 
habitudes d'esclave. (Voyez le Scholiastectei Olympiodo&b.) 



LE PREMIER ALCIBIADE. 77 

ALGIBIADE. 

Assurément, c'est de m'en former une haute 
idée, 

SOGRA.TS. 

Et crois-tu donc que ce soit un mal pour toi, 
que d'avoir soin de toi-même? 

ALC1BIA.I)£. 

Au contraire , j^ suis persuadé que ce serait un 
grand bien. 

SOCRATE. 

Ainsi y cette opinion que tu as conçue de tes 
ennemis, est déjà un grand mal. 

ÀliClBIADE. 

Je l'avoue. 

SOCRATE. 

En second lieu, il y a toute apparence qu'elle 
est Élusse. 

ALCIBIADE. 

Comment cela? 

SOCRATE. 

N'y a-t-il pas toute apparence que les meil- 
leures natures se trouvent dans les hommes 
d'une grande naissance? 

ALCIBIADE. 

Certainement. 

SOCRATE. 

Et ceux qui, à cette grande naissance, joi- 
gnent une bonne éducation, n'y a«t-il pas appa- 



78 LE PREMIER At.CIRlADE; 

rence qu'ils ont tout b6 qiii est nécessaire à la 
vertu ? 

ALGIBIADE. 

Cela est indubitable. 

SÔCRATE. 

Voyons donc , en nous comparant avec les 
rois de Lacédémone et d^ Perse, s'ils sont de 
moindre naissance que nous. Ne savons-nous 
pas que les premiers descendans d'Hercule, et 
les derniers , d' AcUéménès * ; et que le sang d'Her- 
cule et d'Achéménès remonte jusqu'à Jupiter? 

ALCIBIADE. 

Et%na famille, Socrate, ne descerid-4glle pas 
d'Eurisacès,* et Eurisacès tie remonte-t-il pas jus- 
qu'à Jujiitét^P 

SOCRATE. 

Et la mienne aussi, ihon cher Alcibiade; ne 
vient-elle pas de Dédale , et Dédale ne Hôlis ra- 
mène-t-il pas jusqu'à Vutcain , fils de Jupiter **? 
Maïs la différence (Jù'ily â èHtré éuk éï riôus, 
c*est qu'ils remontent jusqu'à Ju^itèi^ , par une 
gradation continuelle de t^ois , sâhs aucune in- 
terruption ; les uns , qui ont été rois d'Argos et 
de Lacédémone; et les autres, qui ont tôûjdùrs 

* Aehéifaéhè^ éikit 6lë de Pérsée. 

** Voyez VÈuthyphfàn, tôttidé I^ {ïtagè ^^. 



LE PREMIER AI.CIBIADE. 79 

régné sur la Perse j et souvent sur l'Asie , comme 
aqjourd'hui; au lieu que nos aïeux n'ont été que 
de dikupiés particuliers cotûme noin. Si tu éttti* 
obligé de montrer à Artaxerce , fils de Xe()tès , 
tes ancêtres et la patrie d'Eurisa<iès, Saliamine, 
oti Égitie, celle d'Éaque, plus ancien qu'Eliri- 
sacès, qud sujet de risée ne lui donnet*ais-til 
pas? Mais vbyons si nous ne somihës pas alis^i 
inférieurs du coté de l'éducation que du fcôté 
de la naissance. Ne t'a-t^on jamaii dît quels 
grandi avant.'iges ont, en cela, les rbis de Lacé- 
démone, 3ônt les femmes sôht, en vertu d'iiné 
loi, gardées par les Éphoi'es, afin qu'on iôit as- 
suré, autant qu'il est possible, qu'elles ne don- 
nerohf dés rois que de la râCe d'Hei*(:ble? Et^ 
sôUS cô rapport, le roi de Perse est encore si 
fort au-dessuis des rois de Lacédémone, que 
personne n'a seulement lé àoupçôtl qùé la reine 
puisse avoir Un fils qUi tie soit pas le fils du 
roi ; c'est pourquoi elle n'a d'auti*e gat*de qiié là 
cl'aijifè. A la naissance du pi^emiéh tlê, qui ddit 
motiter sur le ttône, tôUs lès peuples de tè gfaHd 
étnpihe célèbrerit Cet événement par dés fêtes , 
et, chaque. ânriée, le joUr de la naissance du roi 
est un jour de fêtes et de sacrifices pour toute 
l'Asie; tandis que nous, lorsque nous venons au 
monde ^ mon dker Aloibiade, on peut nous ap- 
pliquer ce mot du. poète comique : 



8o LE PREMIER ALCIRIADE. 

A peine dos voisins s'en aperçoivent-ils. * ' 

Ensuite, l'enfant est rerais aux mains, non d'une 
femme, d'une nourrice de peu de valeur , mais 
des plus vertueux eunuques de la cour, qui, 
entre autres soins dont ils sont chargés, ont ce- 
lui dé former et de façonner ses «membres, 
afin qu'il ait la taille la plus belle possible ; et 
cet emploi leur- attire une haute considération. 
Quand l'enfant a sept ans , on le met entre les 
ms^ns des écuyers, et on commence à le mener 
à lii chasse; à quatorze, il passe entre les mains 
de ceux qu'on appelle précepteurs du roi. Ce 
sont les quatre hommes de Perse qui ont la plus 
grande renommée de mérite; ils sont dans la 
vigueur de l'âge : l'un passe pour le plus savant; 
l'autre, pour le plus juste; le troisième, pour 
le plus sage; et le quatrième, pour le plus vail- 
lant. Le premier lui enseigne les mystères de la 
sagesse de Zproastre, fils d'Oromaze, c'est-à- 
dire, la religion; il lui enseigne aussi tout ce 
qui se rapporte aux devoirs d'un roi. Le juste 
lui apprend à dire toujours la vérité, fut-ce 
contre lui-même. Le sage l'instruit à ne se laisser 
jamais vaincre par ses passions, et, par-là, à se 

* On ne sait quel est ce poète. Le Scholiaste dit qu'on 
attribue ce vers à Platon le comique. 



LE PREMIER ALCIBUDE. 8i 

maintenir toujours libre et vraiment roi , en se 
gouvernant d'abord lui-même. Le vaillant l'exerce 
à être intrépide et sans peur, car, dès qu'il craint, 
il est esclave. Mais toi, Alcibiade, Périclès t'a 
donné pour précepteur celui de ses esclaves 
que sa vieillesse rendait incapable de tout autre 
emploi , Zopiré le Thrace. Je te rapporterais ici 
toute la suite de l'éducation de tes adversaires, 
si cela n'était pas trop long, et si ce que j'ai dit 
ne suffisait pour en faire voir les conséquences. 
Quant à ta naissance, Alcibiade, à ton éduca- 
tion, et à celle d'aucun autre Athénien, per- 
sonne ne s'en met en peine , à vrai dire , à moins 
que tu n'aies un ami qui s'en occupe. Veux-tu 
faire attention aux richesses , à la somptuosité , 
à l'élégance des Perses, à la magnificence de leurs 
habits, à la recherche de leurs parfums,* à la 
foule d'esclaves qui les accompagnent , enfin à 
tous les détails de leur luxe ? tu auras honte de 
toi-même , en te voyant si au-dessous. Veux-tu 
jeter les yeux sur la tempérance des Lacédémo- 
niens,sur leur modestie, leur facilité, leur dou- 
ceur, leur magnanimité, leur bon ordre en toutes 
choses; leur valeur, leur fermeté, leur patience 
leur noble émulation, et leur amour pour la 
gloire? dans toutes ces grandes qualités, tu ne 
te trouveras qu'un enfant auprès d'eux. Veux- 
tu, par hasard, qu'on prenne garde aux ri- 

5. 6 



S% I^ PREMIER ÂL€IBIADB. 

chesses, et pense»-tii avoir quelque avantage ^e 
ce côté^là? Je veux hi&a en fiarler id pour que 
tu te mettes A ta véritable place. Considère les 
richesses des Laoédémoniens, et tu verras com- 
bien elles sont supérieures aux nôtres. Personne 
n'oserait coinpat>er nos terres avec celles de 
Sparte et de Mesaène, pour. l'étendue et la bonié, 
pour le nombre d'esclaves, sans compter les 
ilotes ; pour les cbevaux , et les autres troupeaux 
qui paissent dans les pâturages de Messèae. Mais 
sans parler de toutes ces choses, il y a moins 
d'or et d'argent dans toute la Grèce ensemble 
que dans Lacédémone seule; car, depuis peu, 
l'argent de toute la Grèce, et souvent ntéme ce- 
lui de l'étranger entre dans Lacédémone, et n'«n 
sort jamais. Yérîtableinent, comme dit leBenard 
au Lion, dans Ésope, je vois fort bien les tracés 
de l'argent qui entre à Lacédémone, naais je n'en 
vois point de l'argent qui en sort U est donc 
certain que les Laoédémooiens sont les pios ri- 
ches des Grecs, et que le roi est le plus ridie 
d'eux tous; car, outre ses revenus particuliers, 
qui sont considérables , le tribut rojal que les 
Lacédémoniens paient à leurs rois n'est pas peu 
de chose. Mais si la richesse des Lacédémoniens 
parait si grande auprès de celle des autres Grecs, 
elle n'est rien auprès de celle du roi de Perse. 
J'ai ouï dire à un homme digne de £n, qm avait 



LE PREMIER ALCIHIADE.. 83 

été du nombre des ambassadeurs qu'on envoya 
au grand roi, je lui ai ouï dire qu'il avait fait 
une grande jourqée de chemin dans un pays 
vaste et fertile , que les habitans appellent la 
Ceinture de la Reine; qu'il y en avait un autre, 
qu'on appelle le Voile de la Reine , et qu'il y 
avait plusieurs autres grandes et belles provinces 
uniquement destinées à l'habillement de la reine, 
et qui avaient chacune le nom des parures 
qu'elles devaient fournir. Si donc quelqu'un 
allait dire à la femme de Xerxès, à Amestris, 
mèr^ du roi actuel : Il y a à Athènes un homme 
qui médite de faire la guerre à Artaxerce; c'est 
le fils d'une femme nommée Dinomaque, dont 
toute la parure vaut peut-être^ au plus^ cin* 
quante mines, et lui, pour tout bien, n'a pas 
trois cents arpens de terre à Erchies *; elle de* 
manderait ^ avec surprise , sur quoi s'appuie cet 
Alcibiade pour attaquer Artaxerce, et je pense 
qu'elle dirait : Il ne peut s'appuyer que sur ses 
soins et son habileté , car voilà les seules choses 
dont on fasse cas parmi les Grecs. Mais quand 
on lui aurait dit que cet Alcibiade est un jeune 
homme qui n'a pas encore vingt ans, sans nulle 
sorte d'expérience, et si présomptueux, que, 

* Erchies, dème de la cnbu Éantide; selon d'autres , de 

la trjJiuÉgéide.. 

6. 



84 LE PREMIER ALCIBIADE. 

lorsque son arai lui représente qu'il doit, avant 
tout, avoir soin de lui, s'instruire, s'exercer, et 
alors seulement aller faire la guerre au grand 
roi, il ne veut pas, et dit qu'il est assez bon 
pour cela tel qu'il est ; je pense que sa surprise 
serait encore bien plus grande, et qu'elle de- 
manderait : Sur quoi donc s'appuie ce jeune 
homme? Et si nous lui répondions : Il s'appuie 
sur sa beauté, sur sa taille, sur sa richesse, et 
quelque esprit naturel , ne nous prendrait-elle 
pas pour des fous, songeant à quel degré elle 
trouve chez elle tous ces avantages? Et je crois 
bien que Lampyto , fille de Léotychidas, femme 
d'Archidamus, mère d'Agis, tous nés rois, serait 
fort étonnée, si, parmi tant d'avantages qu'elle 
^ rencontre chez elle , on lui disait qu'aussi mal 
élevé que tu l'as été, tu t'es mis en tête de faire 
la guerre à son fils. Eh ! n'est-ce pas une honte 
que les femmes de nos enn^nis sachent mieux 
que nous-mêmes ce que nous devrions être 
pour leur faire la guerre? Ainsi, mon cher Alci- 
biade, suis mes conseils, et obéis au précepte 
écrit sur la porte du temple de Delphes : Con- 
nais-toi toi-même. Car les ennemis que tu auras 
à combattre sont tels que je te les représente, 
et non tels que tu te les es figurés. Il Êiut pour 
les vaincre du soin et de l'habileté : si tu y 
renonces, il te faut renoncer aussi à la gloire, 



LE PREMIER ALCIBIADE. 85 

et chez les Grecs et chez les autres peuples; la 
gloire que. tu parais aimer avec plus d'ardeur 
que jamais persomie n'a rien aimé. 



ALCIBIADE. 



De quel soin veux-tu donc parler, Sôcrate? 
Peux-tu me l'expliquer? Car tu as bien Tair de 
m'avoir dit la vérité. 

SOCRATE. 

Je le puis. Mais c'est ensemble qu'il faut cher« 
cher tes moyens de nous rendre meilleurs-, car, 
je ne dis pas qu'il faut que tu t'instruises, et 
non pas moi , qui n'ai sur toi , tout au plus , qu'un, 
seul avantage. 

ALCIBIADE. 

Et quel est-il? 

SOCRATE. 

C'est que mon tuteur est meilleur et plus, sage- 
que ton tuteur Périclès. 

ALCIBIADE. 

Qui est ce tuteur ? 

SOCRATE. 

Le dieu, Alcibiade, qui,, avant ce jour, ne- 
m'a pds permis de te parler; et c'est en suivant 
ses inspirations que je te déclare que c'est par 
moi seul que tu peux acquérir de la gloire. 



86 LE PREMIER ALaBIADE. 

ALGIBIADE. 

Tu plaisantes 9 Socrate. 

SOCRAtE. 

Peut-être : mais enfin je te dis la vérité ; c'est 
qu'en fait de soin, nous devons en avoir beau- 
coup de nous-mêmes; tous les hommes, en 
général , et nous deux encore plus que les au- 
tres. 

ALCIBIADE. 

Moi, certainement, Socrate. 

SOCRATE. 

Et moi tout autant. 

ALGIBIADE. 

Mais comment prendre soin de nous-mêmes ? 

SOCRATE. 

C'est ici, mon ami, qu'il faut chasser la pa- 
resse et la mollesse. 

ALGIBIADE. 

En effet, elles seraient assez déplacées. 

SOCRATE. 

Très déplacées , assurément. Mais examinons 
ensemble. Dis-moi, ne voulons-nous pas nous 
rendre très bons? 

ALGI9IADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et dans quel genre? 



LE PREMIER ALCIBIADE. 87 

Mais dans celui qui fait la bonté de l'homme. 

SOGRATE, 

Et quel est Thomme bon ? 

ALeiBrADE. 

ÉTidemment, Thomme bon aiix affaires. 

SOGRATX. 

Mais quelles affaires? Non pas celles qui coo- 
cernent les chevaux? 

AJU:iBIAD£* 

Non , certes. 

SOCRATE. 

Car cela regarde les écoyers. 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Yeux-tu dire les affaires qui concernenl la 
marine? 

ALCIBIADE.. 

Non plus. 

SOCRATE. 

Car cela regarde les pilotes. 

ALCIB|A9«. 

Oui. 



88 LE PREMIER ALCIBIADÉ. 

80CRATE. 

Quelles affaires donc? 

ALCIBIA.DE. 

Les affaires qui occupent nos meilleurs Athé- 
niens. 

SOCRATE.' 

Qu'entends-tu par nos meilleurs Atliéniens? 
Sont-ce les insensés ou les hommes de sens? 

ALCIBIADE. 

Les hommes de sens. 

SOCRATE. 

Ainsi ^ tout homme de sens est bon ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

. / , SOCRATE. 

- Et tout insensé, mauvais. 

ALClBIàDE. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Mais un cordonnier a tout le sens nécessaire 
pour faire des souliers; il est donc bon pour 
cela ? 

ALCIBIADE. 

Fort bon. 

SOCRATE. 

Mais le cordoùnier est tout-à-fait dépourvu 
de sens pour faire des habits? 



LE PREMIER AtCIBUDE. 89 

▲LCIBIADE. 

Oui. 

SOGRATE.^ 

Et, par conséquent, il est mauvais pour cela? 

ALCIBIADE. 

, Sans difficulté. 

soc ATE. 

Il suit de là que ce même homme est à-la-fois- 
bon et mauvais? 

ALCIBTADE. 

Il semble. 

SOCRÀTE. 

Tu dis donc que les hommes bons sont aussi 
mauvais ? 

ALGIBIADE. 

Point du tout. 

SOGRATE. 

Qu'entends-tu donc par hommes bons? 

ALCIBIAJDE. 

Ceux qui savent gouverner. 

' SOGRATE. 

Gouverner quoi? les chevaux? 

ALCIBIADE. 

Non. 

SOCRATE. 

Les hommes ? 



90 LE PftEMIER ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATB. 

Lés malades? 

ALGIBIADE. 

Eh ! non. 

SOCRAT£« 

Ceux qui - naviguent ? 

ALCIBIADE. 

Je ne dis pas cela. 

SOCRATE. 

Ceux qui font les moissons ? 

ALGiBIADE. 

Non pas. 

flOQKAXB» 

Qui donc? Ceux qui font quelque chose, ou 
ceux qui ne font rien? 

AI^aBlABE. 

Ceux qui font quelque chose. 

SOCRATE. 

Et qui font, quoi? Tâche de me le faire com- 
prendre. 

alCibiade. 
.^ Ceux qui traitent ensemble, et qui se servent 
les uns des autres , comme nous vivons dans la 
société. 



LE PREMIER ALCIBIADË. 91 

SOGRATB, 

C'est donc, gouverner des homoies qui se ser- 
vent d'autres hommes? 

ALCIBIADE. 

Précisément. 

SOCRATE, 

Gouverner, par exemple ^ lesbossemans^quî 
se servent de rameurs? 

ALCIBIADE. 

Non pas. 

SOGRATE. 

Car cela appartient à VskVt du pilote ? 

ALGIBIADS. 

Oui. 

SOCRATE. 

Est-ce donc gouverner les joueurs de flûte , 
qui commandent aux musiciens et se servent 
des danseurs ? 

AtCIBIAOE. 

Non y pas davantage. 

SOGEATË. 

Car cela regarde l'art du maître des chœurs? 

ALCISrADE. 

Sans doute. 

SOGRATE. 

Qu'eutends-tu donc par gouverner d^ hom- 
mes qui se servent des autres hommes ? 



92 LE PREMIER AIXIBIADE. 

ALGIBIADE. 

Tentends qae c'est gouverner des hommes 
qui vivent ensemble sous Tempire des lois, et 
forment une société politique. 

SOCRATE. 

Et quel est l'art qui apprend à les gouverner? 
Comme, par exemple, si je te demandais quel 
est l'art qui enseigne à gouverner tous ceux qui 
forment l'équipage d'un navire? 

ALCTBIADE. 

C'est l'art du pilote. 

SOCRATK. 

Et si je te demandais quel est l'art qui ensei- 
gne à gouverner ceux qui forment le chœur , 
comme nous disions tout-à-l'heure? 

AliCIBIADE. 

C'est l'art du maître de chœur, comme tu 
disais. 

SOCEATE. 

Eh bien! comment appellesrtu l'art de gou- 
verner ceux qui forment une association poli- 
tique ? 

ALCIBIADE. 

Pour moi, Socrate, je l'appelle l'art de bien 
conseiller. 

SOCRATE. 

Comment! l'art du pilote est-il l'art de donner 
de mauvais conseils? 



LE PREMIER .ALGIBIADE. 93 

ALGIBIABE. 

Non. 

SOGHATE. 

N'est-ce pas aussi Fart d'en donner de bons? 

ALCIBIAJDE. 

Assurément, pour le salut de ceux qui sont 
dans le vaisseau. 

SOCRATE. 

Fort bien dit. Maintenant, de quels bons con- 
seils veux-tu donc parler, et à quoi est-ce qu'ils 
tendent? 

ALGIBIABE. 

Ils tendent au salut de la société et à son 
meilleur état. 

SOCRATE. 

Et quelle est la chose dont la présence ou 
l'absence soutient la société, et lui procure son 
meilleur état? Si tu me demandais : Qu'est-ce 
qui doit être et n'être point dans un corps, pour 
£dre qu'il soit sain et dans le meilleur état? Je 
te répondrais, sur-le-champ, que ce qui doit y 
être, c'est la santé; et ce qui doit n'y être pas, 
c'est la maladie. Ne le crois-tu pas comme moi ? 

ALCIBIADE. 

Tout comme toi. 

SOCRATE. 

Et si tu me demandais la même chose sur 



^ LE PREMIER ALC1BIADE. 

l'œil, je Xe( répondrais de même que l'œil est 
<lans le meillem* état , quand k vue y est et que 
la cécité n'y est pas. Et les oreilles aussi, quand 
«Ueii ont tout ce qu'il faut pour bien entendre, 
et qu'il n'y a aucune surdité, elles sont très bien 
4et dans Tétat le meilleur possible. 

ALGIBIADE. 

Cela est juste. 

SOCRA.TE. 

Et une société, qu'est-ce qui doit y être ou n'y 
•être pas, pour qu'elle soit très bien et dans le 
Ameillenr état? 

ALGIBIADB. 

Il me semble, Socrate, que c'est quand l'ami- 
tié est entre tous les citoyens, et que la haine et 
la division n'y sont poiuL 

SOCRATE. 

Qu'appelles-tu amitié, est-ce la concorde ou la 
discorde? 

ALGIBIADE. 

La concorde. 

SOCRATE. 

Quel est l'art qui fait que les sociétés s ac- 
cordent sur les nombres? 

ALGIBIADE. 

L'arithmétique. 



LE PREMIEH ALCIBIADE. gS 

SOGR^TE. 

li|^esit*ce pas elle aussi qui feit que, sur cela, 
les particuliers s'accordent entre eux ? 

ÀLCiftIADE. 

Oui, 

SOCRÀTE. 

Et chacun avec lui-même ? 

' AtiClBIÀOB. 

Sans difficulté. 

«OCRÀTË. 

Et quel est Tart qui fait que chacun est d'ac- 
cord avec lui^-tnéme sur la grandeur relative 
d'une pahne et d'une coodée? Ti'est^ce pas l'art 
de mesurer? 

ALGlftlADE. 

Et lequel donc? 

SOCAATR. 

Et tes états et les particuliers s'accordent par 
là? 

AtlCmiAIIE. 

Oui. 

90GRATE. 

Et snr le poids, n'est^^ce pas la même chose? 

ALCIBfAUe. 

La même chose. 

SOCRATE. 

Et la concorde, dont tu parles, quelle est- 
elle? En qi9oi oonsiste^t-elle? Et quel est l'art qui 



96 LE PREMIER ALCIBIADE. 

la produit? Celle d'un état, est-ce celle du par- 
ticulier, qui le fait être d'accord avec lui-même 
et avec les autres? 

ALGIBI^JDE 

Mais il me semble, du moins. 

SOGRATf. 

Quelle est-elle donc, je te prie? Ne te lasse 
*^ point de me répondre, et instruis-moi, par 
charité. 

ALCIBIADE. 

** Je crois que c'est cette amitié et cette con- 
corde par laquelle un père et une mère s'accor- 
dent avec leurs enfans^ un frère avec son frère , 
une femme avec son mari. 

SOCRAT£. ' 

Mais penses-tu qu'un mari puisse être d'ac- 
cord avec sa femme sur ses ouvrages de laine , 
qu'elle entend à merveille, lui qui n'y entend 
rien? 

AICIBUlDE. 

Non, sans doute. 

SOCRATE. 

Il ne le faut pas, même, le moins du monde, 
car c'est un talent de femme. 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Ést-il possible qu'une femme s'accorde avec 



LE PREMIEB ALCIBUDE. 97 

son mari sur ce qui regarde les armes, elle qui 
ne sait ce que c'est? 

▲LGIBIADE. 

Non. 

SOCRATE. 

Car,diraîs-tu peut-étre,c'est un talent d'homme. 

ALCIBIADE. 

Cela est vrai. 

« 

SOCRATE. 

Il y a donc selon toi, des talens de femmes, 
et d'autres réservés aux hommes. 

ALCIBIADE. 

Pourrait-on le nier ? 

SOCRATE. 

Il est donc impo;ssibIe que, sur cela, les fem- 
mes soient d'aôcord avec leurs maris. 

ALCIBIADE. 

Tout-à-fait. 

SOCRATE. 

Et, par conséquent, il n'y aura point d'ami- 
tié, puisque l'amitié n'est que la concorde. 

ALCIBIADE. 

Non , à ce qu'il parait. 

SOCRATE. 

Ainsi, quand. une femme fera ce qu'elle doit 
faire , elle ne sera pas aimée de son mari? 



98 LE PREMIER ALQBIADE. 

AIiGIBIADE. 

Il n'y a pas d'apparence. . ; 

SOCRATE. 

Et quand un mari fera ce qu'il doit foire , il 
ne sera pas aimé de sa femme ? 

ALCIBIADE. • 

Non. 

l. : : • 

SOCRATE. 

Ce n^est donc pas quand chacun fait ce qu'il 
doit faire , que la société va bien ? 

ALCIBIADE. 

Si fait, je le crois, Socrate.^ 

Sd^GRATE. 

Comment dis-tu? Une société ira bien sans 
que l'amitié y règne? Ne sommes-nous pas con- 
venus que c'est par Tamitié qu'un état est bien 
réglé, et qu'autrement, il n'y a que désordre et 
confusion? 

«ALCIBIADE. ■ '. 

Mais il me semble que c'est tela même qui 
produit l'amitié, que chacun fasse ce qu'il a à 
Élire. 

SOCRATE. ^^ 

Ce n'est pas du moins ce que tu dirais tout- 
à-l'heure ; mais comment. dis-tu donc présente- 
ment? Sans la concorde peut-il y avpir ^jpitié? 
Et peut-il y avoir de Is^ poncordesur les af&ires 



LE PREMIER ALaBUDE. 99 

que les uns savent, et que les autres ne savent 
pas? 

ALCIBIADE. 

Impossible. 

SOGRÀTE. 

Quand chacun fait ce quHl doit faire, chacun 
fait-il ce qui est juste ou ce qui est injuste? 

ALGIBIADE. 

Belle demande ! chacun fait ce qui est juste. 

SOCR4TE. - 

Quand donc tous les citoyens d'un état font 
ce qui est juste , ils ne sauraient pourtant s'ai- 
mer? 

ALGIBIADE. 

Mais la conséquence semble nécessaire. 

• SOGRATE. 

Quelle est donc cette amitié ou cette con- 
corde dont nous devons connaître le secret, et 
sur laquelle nous devons savoir donner de sages 
conseils, pour devenir bons citoyens? Car je ne 
puis comprendre en quoi elle consiste, ni en qui 
elle se tropve ; tantôt on la trouve en certaines 
personnes, taixtôt on ne l'y trouve plus, comme 
il semble par tes paroles. 

ALCIBIAPE. 

Par les dieux, je te répète, Socrate , que je 
ne sais moi-même ce que je dis, et je cours 



loa LE PREMIER ATXilBIADE. 

grand risque d'être, depuis Iong*teinps, sâns 
m'en être aperçu, dans le plus mauvais état. 

SOGRÀT£. 

Ne perds pas courage , Alcibiade : si ta ne 
sentais ton état qu'à l'âge de cinquante ans , il 
te serait difficile d'y apporter du remède ; mais 
à l'âge où tu es, voilà justement le temps de le 
sentir. 

ALCIBIADE. 

Mais quand on le sent, que fautai faire? 

SOCRATE. 

Répondre à quelques questions , Alcibiade. Si 
tu le fais, j'espère qu'avec le secours de Dieu, 
toi et moi, nous deviendrons meilleurs^ au moins 
s'il faut ajouter foi à ma prophétie. 

ALGIBIAJDE. 

Cela ne peut manquer , s'il ne tient qu'à ré- 
pondre. 

SOCRÀTE. 

Voyons dotic. Qu'est-ce qu'avoir soin de soi , 
de peiir qu'il ne nous arrive souvent, sans que 
nous nous en apercevions, d'avoir soin de toute 
autre chose que de nous, quand nous croyons 
en avoir soin? Quand un homme a-t-il réelle- 
ment soin de lui ? Quand il a soin des choses qui 
sont à lui, a-t-il soin de lui-même? 

ALCIBIADE. 

Il me le samble. 



LE PREMIER. ALCIRIADE. lor 

SOCRATE*. 

Comment? Quand un homme a-t-Ù soin de 
seâ pieds ? Est-ce quand it a soin des choses qui 
sont à l'usage de ses pieds ? 

ALCIBIADE. 

Je ne t'entends pas. 

SOGRATE. 

Ne connais-tu rien qui soit à l'usage de la. 
main? Par exemple^ une bague, pour quelle 
partie du corps est-elle faite? N'est-ce pas pour^ 
le doigt ? 

ALCIBIADE. 

Sans doute. 

SQCBATE. 

Do même, les souliers ne sont-its pas pour 
les pieds? 

ALCIBIADE. 

Assurément. 

.SOCRATE; 

Quand donc nous avons soin des souliei's, 
avons-nous soin des pieds? 

'ALCIBIADE. • 

En vérité, Socrate, je ne* t'en tendà pas encore 
bien. 

SOCRATE,. 

£h quoi ! Alcibiade , ne dis-tu pas qu'qn a bien^ 
soin d'une chose? 



joa LE PREMIER. AI.CIBIADE. 

Oui. 

SOCRA.TE. 

Et quand on rend une chose meilleure , ne 
dis-tu pas qu'on en. a bien soin? 

ikI.GlBIADÊ. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et quel est l'art qui rend les souliers meil- 
leur§? 

ALCIBIADE. 

L'art du cordonnier. 

SOCRATE. 

C'est donc par l'art du cordonnier* que nous 
avons soin des souliers? 

ÂLCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Est-ce aussi par l'art dh cordonnier que nous 
avons soïn de nos pieds , ou n'est-ce pas par l'art 
qui rend le pied meilleur? 

ALCIBIAIIE. ^ 

C'est par celui-là. t / < . 

SOCRATE. /♦ 

Ne rendons-nous pas nos pieds meilleurs,. par 
le même art qui rend tout notre corps meil- 
leur? 



LE PREMIER ALCIBIADE. loS 

ALCIBIàDE. 

Oui. 

SOCRATB. 

Et cet art , a'est-ce pas la gymnastiqtie ? 

ALCIBIADE. 

Précisément. 

SOGRAT£. 

C'est donc par la gymnastique que nous avons 
soin de nos pieds , et p^r Fart du cordonnier que 
nous^vons soin des choses qui sont à Tusage de 
nos pieds? 

ALCIBIADE. 

Justement. 

SOCRATE. 

c'est par ki gymnastique que nous avons soin^ 
de nos mains , et par Part de la joaillerie que 
nous avons soin des choses qui sont à l'usage 
de la main ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

C'est par la gymnastique que nous avons soin 
de notre corps, et par l'art dû tisserand, et par 
plusieurs autres arts, que nous avons soin des. 
choses du corps? 

ALCIBIADE. 

Cela est hors de doute. 



io4 LE PREMIER AliCIBUDE. 

SOCKATE, 

Et, par conséquent , l'art par lequel nous avons 
soin de nous-mêmes, n'est pas le même que celui 
par lequel nous avons soia des choses qui sont 
à nous ? 

ALCIBIAJDE. 

Évident. 

SOCRATE. 

Quand donc tu as soin des choses qui sont à 
toi j tu n'as pas soin de toi. 

ALCIBIADE. 

Nullement. 

SOCRATË. 

Car ce n'est pas par le même art , à ce qu'il 
paraît, qu'un homme a soin de lui et des choses 
qui sont à lui^ . i 

ALCIBIADE. 

Non, assurément. 

* SOCBATE. 

Eh bien ! quel est l'art par lequel nous pou- 
vons avoir soin de nous-mêmes ? 

ALCIBIADE. 

Je ne saurais le dire. 

SOCRATE. 

Nous sommes déjà convenus que ce n'est pas 
celui par lequel nous pouvons rendre meilleure 
quelqu'une des choses qui sont à nous > mais 



LE PREMIER ALOBUDE. io5 

celui par lequel nous pouvons nous rendre meil- 
leurs nous«inémes ? 

ALGIBIADE.. 

Cela est vrai. 

SOCRATC. 

Mais pouvons-nous connaître Tart qui rac- 
commode les souliers, si nous ne savons aupara* 
vant ce que c'est qu'un soulier? 

AIXIBIADE. 

Non, 

SOCRATE. 

Et Fart qui arrange les bagues , si ixous ne 
savons auparavant ce que c'est qu'une bague? 

ALCIBIADE. 

Cela ne se peut. 

SOCRATE. 

Quel moyen donc de connaître l'art qui nous 
rend meilleurs nous-mêmes , si nous ne savons 
ce que c'est que nous-mêmes ? 

ALCIBIADE. 

Cela est absolument impossible. 

SOCRATE. 

Mais est-ce une chose bien fecile que de se 
connaître soi-même, et était-ce quelque igno- 
rant qui avait écrit ce précepte sur le temple 
d'Apollon ? ou est-ce , au contraire , une chose 
très difficile et peu commune. 



io6 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALCIfilADE. 

Pour moi, Socrate , j'ai cru souvent que c'était 
une chose commune , et souvent aussi que 
c'était une chose fort difficile. 

SOCRATE. 

Mais, Alcibiade, que cela soit facile ou non 9 
toujours est-il que si nous le savons une fois , 
nous saurons bientôt quel soin nous devons avoir 
de nous-mêmes; et que si nous l'ignorons, nous 
ne parviendrons jatnais à connaître la nature de 
ce soin. .1 

ALCIBIADE. 

Sans difficulté. 

SCOftATE. 

Courage donc. Par quel moyen trouverons- 
nous l'essence absolue 'itles choses? Par là , nous 
trouverons bientôt de que nous sommes nous- 
mêmes; et si nou$ ignorons cette essence, nous 
nous igûorerons toujours. 

ALCIBIADE. 

Tu dis vrai. - , , . 

SOCRATE. 

Suis-moi donc hien^ je: t'en conjure par Ju- 
piter, Avec qui. t!çntretiens-tu présentement? 
Est-ce avec moi ? 

ALCIBIADE. 

Oui , c'est avec toi. 



LE PREMIER ALCIBIADE. 107 

SOCRAT£. 

Et moi avec toi? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOGRATE. 

C'est Socrate qui parle? 

ALCIBIADE. 

Ouk 

SOCBATE. 

C'est Afcibiade qui écoute? 

ALCIBIADE. 

Cela est vrai. 

SOCRATE. 

C'est avec la parole que Socrate parle? 

ALCIBIADE. 

Où en veux-tu venir ? 

SOCRATE. 

Parler et se servir de la parole est la même 
chose? 

ALCIBIADE. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Celui qui se sert d'une chose , et ce dont il 
se sert , ne sont-ce pas des choses différentes ? 

ALCIBIADE. 

Comment dis-tu ? 



I io LEr PREMIER ALCIBf ADE. 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCflATE. 

L'homme est donc autre chose que le corps 
qui est à lui? 

ALCIBIADK. 

Je le crois. 

SOCBATE. 

Qu'est-ce donc que l'homme? 

ALCIBIADE. 

Je ne saurais le dire, Socrate. 

SOGRATE. 

Tu pourrais j au moins j me dire que c'est ce 
qui se sert du corps. 

ALCIBIADE. 

Cela est vrai. 

SOGRATE. 

Y a-t-il quelque autre chose qui se serve du 
corps que l'âme ? 

ALCIBIADE. 

Non , aucune autre. 

SOGRATE. 

C'est donc elle qui commande? 

ALCIBIADE. 

Très certainement. 

SOCRATE. 

Et il n'y a personne, je crois, qui ne soit forcé 
de reconnaître... 



LE PREMIER ALCIBUDE. 1 1 1 

ALCIBIADE. 

Quoi? 

SOCRATE. 

Que rhorame est une de ces trois choses... 

ALCIBIADE. 

Lesquelles ? 

SOCRATE. 

Ou l'âme, ou le corps, ou le composé de Tun 
et de l'autre. 

ALCIfilADK. 

Eh bien? 

SOCRATE. 

Or, nous sommes convenus, au moins, que 
l'homme est ce qui commande au corps? 

ALCIBIADE. 

Nous en sommes convenus. 

SOCRATE. 

, Le corps se commandçTl-'il donc à lui-même? 

ALClBIADiS. 

Nullement. 

SOCRATE. ; 

Car nous avons dit que le corps ne commande 
pas, mais qu'on lui commande. 

ÂLCIÉIÂDE. 

Sans doute. ' 

SOCRATE. 

Ce n'est donc pas là ce que nous cherchons? 



113 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALCIBIADE. 

Il n'y a pas d'apparence. 

. SOCRATE. 

Mais est-ce donc ie composé qui commande 
.y au corps? Et ce composé est-ce l'homme? 

ALCIBIADE. 

Peut-être. 

SOCRATE. 

Rien moins que cela ; car l'un ne comman- 
dant point comme l'autre, il est impossible que 
les deux ensemble commandent. 

ALCIBIADE. 

Cela est. incontestable. 

SOCRATE. • 

Puisque ni le corps, ni le composé de l'âme 
et du corps ne sont l'homme , il ne reste plus , 
je pense, que cette alternative, ou que l'homme 
ne soit rien absolumelit, ou que l'âme seule soit 
l'homme. 

ALCIBIA.DE. 

Il est vrai. 

SOCRATE. 

Faut-il te démontrer encore plus clairement 
que l'âme seule est l'homme? 

ALCIBIADE. 

Non , je te jure ; cela est assez prouvé. 



LE PREMIER ALCIBIADE. ii3 

SOGRATE. 

Si nous n'avons pas très approfondi cette vé- 
rité, elle est assez prouvée, et cela suffit. Nous 
l'approfondirons davantage quand nous arrive- 
rons à ce que nous mettons de côté maintenant, 
comme d'une recherche très difficile. 

ALCIBIABE. 

Qu'est-ce donc ? 

sogkate. 

C'est ce que nous avons dit tout-à-l'heure , 
qu'il fallait premièrement chercher à connaître 
l'essence absolue des choses ; mais au lieu de 
l'essence absolue , nous nous sommes arrêtés à 
examiner l'essence d'une chose particulière , et 
peut-être cela suffira-t-il; car, après tout, nous 
ne saurions en nous-mêmes remonter plus haut 
que notre âme. 

ALCIBIAJ)£. 

Non, certainement. 

SOGRATE. 

Ainsi donc, c'est un principe qu'il faut admet- 
tre, que, lorsque nous nous entretenons ensem- 
ble, toi et moi, c'est mon âme qui s'entretient 
avec la tienne ? 

ALCIBIADE. 

Tout-à-fait. 

5. ,8 



1 14 LE PREMIER AIX^IBIADE. 

SOGRATE. 

Et c'est ce que nous disions il n'y a quun 
moment, que Socrate parle à Alcibiade, en 
adressant la parole, non k sa figure, comme il 
semble, mais à Alcibiade lui-même; c'est-à-dire 
à son âme. 

ALCIBIADE. 

Cela est fort vraisemblable. 

SOCRATE. 

Celui qui nous ordonne de nous connaître 
nous-mêmes , nous ordonne donc de connaître 
notre âme? 

ALCIBIADE. - 

Je le crois. 

SOCRATE. 

Celui qui connaît son corps connaît donc ce 
qqi est à lui , et non ce qui est lui ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATEk 

Ainsi, un médecin ne se connaît pas lui-même, 
en tant que médecin , ni un maître de palestre , 
en tant que maître de palestre ? 

ALCIBIADE. 

Non. 

SOCRATE. 

A plus forte raison , les laboureurs «t tùus les 



LE PREMIER ALCIBIADE. ii5 

autres artisans sont-iis plu^ éloignés de se con- * 
naître eux-méjnes; en effet, ils ne connaissent 
pas même ce qui est à eux , et leur art les atta*- 
che à des choses qui leur sont encore plusétrap«- 
gères que ce qui est immédiatement à eux; car 
du corps ils ne connaissent que ce qui peut lui 
être utile. 

ALCIBIADE. 

Tout cela est très vrai. 

SOCRATE. 

Si donc c'est une sagesse de se connaître soi- 
même; il n'y a aucun d'eux qui soit sage par son 
art. 

ALGIBIADE. 

Je suis de ton avis. 

SOCRATE. 

Et voilà pourquoi tous ces arts paraissent 
ignobles et indignes de l'étude d'un honnête 
honame. 

ALCIBIADE. 

Cela est certain. 

SOCRATE. 

Ainsi , pour revenir à notre principe , tout 
homnae qui a soin de son corps, a soin de ce 
qui est à lui, et non pas de lui? 

ALCreiADE. 

J'en tombe d'accord. 



;ii6 LE PREMIER ALCIBIADE. 

SOGRATË. 

Tout homme qui aime les richesses y ne s^aime 
ni lui, ni ce qui est à lui; mais une chose encore 
plus étrangère que ce qui est à lui? 

ALCIBIADE. 

Il me le semble. 

SOGRAT£« 

Celui qui ne s'occupe que des richesses iie fait 
donc pas ses propres affaires? 

ALCIBIADE. 

Non. 

SOGRATE. 

Si donc quelqu'un est amoureux du corps 
d'Alcibiade, ce n'est pas Alcibiade qu'il aime, 
mais une des choses qui appartiennent à Alci- 
biade. 

ALCIBIADE. 

Je le crois. 

SOCRATE. 

Celui qui aime Alcibiade, c'est celui' qui aime 
son àme. 

ALCIBIADE. 

Il le faut bien. 

SOCRATE. 

Voilà pourquoi celui qui n'aime que ton corps, 
se retire dès que ta beauté commence à passer. 



LE PREMIER AÎjCIBIADE. 117 

ALCIBIADE. 

Il est vrai. 

SOGRATE. 

Mais celui qui aime ton âme ne se relire ja- 
mais, tant que tu desires et recherches la per- 
fection. 

ALCIBIAJ)E; 

Il semble au moins. 

SOCRATE. 

Et c'est ce qui fait que je suis le seul qui ne 
te quitte point, et te demeure fidèle après que 
la fleur de ta beauté est ternie, et que tous tes 
amans se sont retirés. 

AXCIBIABE. 

Et tu fais bien , Socrate ; ne me quitte point , 
je te prie. 

SOCRATE. 

Travaille donc de toutes tes forces à devenir 
tous les jours plus beau. 

ALCIBIADE. 

J'y travaillerai. 

SOCRATÉ. 

Voilà bien où tu en es : Alcibiade , fils de Clî- 
nias, n'a jamais eu, à ce qu'il paraît , et n'a en- 
core qu'un seul amant; et cet amant, digne de 
te plaire, c'est Socrate, fils de Sophronisque et de 
Phénarète. 



1 1 8 LE PREMIER ALCIBI ADE, 

AliCIBfADE. 

Rien de plus vrai. 

SOCRATF. 

Mais qe m'aa-tu pas dit, lorsque je t'ai abordé, 
que je ne t'avais prévenu que d'un moment , et 
que tu avais dessein de me parler, et de me 
demander pourquoi j'étais le seul qui ne me 
fusse pas retiré ? 

ALCIPIADJE. 

En effet , c'était mon dessein. 

SOCHATE. 

Tu en sais présentement la raison ; c'est que 
je t'ai toujours aimé toi-même , et que les autres 
n'ont aimé que ce qui est à toi. La beauté de 
ce qui est à toi commence à passer, au lieu que 
la tienne commence à fleurir; et, si tu ne te 
laisses pas gâter et enlaidir par le peuple athé- 
nien , je ne te quitterai de ma vie. Mais je crains 
fort qu'amoureux de la faveur populaire comme 
tu l'es, tu ne te perdes > ainsi que cela est arrivé 
à un grand nombre de nos mçill^urs citoyens , 
car le peuple du magnamme Érecthée * a un 
beau masque ; mais il faut le voir à découvert. 
Crois-moi donc, Alcibiade , prends les précau* 
tidns que je te dis. 

* HoMiRE, Iliade , liv. II 5 v. 54? • 



LE PREMIER ALCIBIADE. 1 19 

ALCIBIADE. 

Quelles précautions ? 

SOGBATE. 

Cest de t*6xercer , et de bien apprendre ce 
qu'il faut savoir pour te mêler des affaires de la 
république. Avec ce préservatif, tu pourras aller 
sans rien craindre. 

ALCIBIADE. 

Tout cela est fort bien dit, Socrate ; mais 
tâche de m'expliquer comment nous pourrons 
avoir soin de nous-mêmes. 

SOCKATE. 

Mais cela est fait; car, avant toutes choses , 
nous avons établi qui nous sommes; et nous 
craignions que, £Eiqte de le bien savoir, nous 
n'eussions soin de toute autre chose que d^ 
nous-mêmes , sans nous en apercevoir. 

ALCIBIADE. 

^ Précisément. 

SOCRATE. 

Nous sommes convenus ensuite que c'eat de 
l'âme qu'il faut avoir soin; que c'est là la fin 
qu'on doit $e proposer. 

ALCIBIADE. 

Nul doute. 

SOCRATE. 

Et qu'il faut laisser à d'autres le soin du corps 
et des choses qui s'y rapportait. 



lao LE PREMIER ALCIRIADE/ 

ALGIBIADE. 

Cela peut-il être contesté? 

SOCRATE. 

» 

Voyons , comment pouyons«nous entendre 
cette vérité de la manière la plus claire possi- 
ble? Car, dès que nous l'entendrons bieii , il y 
a grande apparence que nous nous connaîtrons 
parfaitement nous-mêmes. N'entendons-nous pas 
bien , je te prie , l'inscription de Delphes , dont 
nous avons déjà parlé , et le sage précepte qu elle 
renferme ? 

ALCIBIADE. 

Que veux-tu dire par là, Socrate? 

SOCRATE. 

Je m'en vais te communiquer ce que je soup- 
çonne que veut dire cette inscription , et le con- 
seil qu'elle nous donne. Il n'est guère possible 
de te le faire entendre par d^autre comparaison 
que par celle-ci , qui est tirée de la vue. 

ALCIBIADE. 

Gomment dis-tu cela? 

SOCRATE. 

Prends bien garde. Si cette inscription parlait 
à l'œil, comme elle parle à l'homme, et qu'elle 
lui dît : Regarde-toi toi-même, que croirions- 
nous qu'elle lui dirait? Ne croirions-noOs pas 
qu'elle lui ordonnerait de. se regarder dans une 
chose dans laquelle l'œil peut se voir? 



LE PREMIER ALCIBIADE. 11*1 

ALGIBIADE. 

Cela est évident. 

SpCRATE. 

Et quelle est la chose dans laquelle nous pou- 
vons voir et l'œil et nous-mêmes ? 

ALGIBIADE. 

On peut se voir dans les miroirs et autres 
choses semblables. 

SOGRATE. 

Tu dis fort bien. N'y a-t-il pas aussi dans l'œil 
quelque petit endroit qui fait le même effet 
qu'un miroir? 

ALG1BI4DE. 

Il y en a un , assurément. 

SOCRATE. 

As-tu donc remarqué que toutes les fois que 
tu regardes dans un œil , ton visage parait dans 
cette partie de l'œil placé devant toi, qu'on ap- 
pelle la pupille, comme dans un miroir, fidèle 
image de celui qui s'y regarde ? 

ALGIBIADE. 

Cela est vrai. 

SOGRATE. 

Un œil donc, pour* se voir lui-même, doit 
regarder dans un autre œil et dans cette partie 
de l'œil , qui est la plus belle et qui a seule la 
faculté de voir. 



laa LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALGIBIADE. 

Évidemment. 

SOCEATE. 

Car s'il regardait quelque autre partie dix corps 
de l'homme, ou quelque autre objet , hors celui 
auquel ressemble cette partie de l'œil, il ne se 
verrait nullement lui-même. 

ALCIBIADE. 

Tu as raison. 

SOCRATE. 

Un œil donc qui veut se voir lui-même, doit 
se regarder dans un autre œil, et dans cette 
partie de l'œil, où réside toute sa vertu, c'est-à- 
dire la vue. 

AXCIBIADE. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Mon cher Alcibîade, n'en est-il pas de même 
de l'âme? Pour se voir , ne doit-elle pas se re- 
garder dans l'âme et dans cette partie de l'âme 
où réside toute sa vertu, qui est la sagesse , ou 
dans quelque autre chose à laquelle cette partie 
de l'âme ressemble? 

ALGlBfAOE* 

Il me parait, Socrate, 

SOCRATE. 

Mais pouvons-nous trouver quelque partie de 



LE PREMIER ALCIBIADE- ia3 

l'âme plus intellectuelle que celle à laquelle se 
rapportent la science et la sagesse? 

A.LCIBIADE. 

Non, certainement. 

SOGRATE. 

Cette partie ' de Pâme est donc sa partie di- 
vine , et c'est en y regardant et en y contem- 
plant l'essence de ce qui est divin , Dieu et la 
sagesse , qu'on pourra se connaître soi-même 
parfaitement. 

ALCIBIADE. 

Il y a bien de l'apparence. 

SOCRATE. 

Se connaître soi-même, c'est la sagesse, comme 
nous en sommes convenus. 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Ne nous connaissant pas nous-mêmes^ et 
n'étant point sages, pouvons-nous connaître nos 
vrais biens et nos vrais maux? 

ALCIBIADE. 

£h! comment les connattriohs*noas, Socrate? 

SOORATE. 

Car il n*est pas possible que celui qui ne con- 
naît pas Alcibiade, connaisse ce qui appartient 
à Alcibiade, comme appartenant à Alcibiade. 



ia4 LE PREMIER ALCIBÎADE. 

ALCIBIADE. 

Non, par Jupiter! cela n'est pas possible. 

SOCaATE. 

Nous ne pouvons donc connaître ce qui est 
à nous, comme étant à nous, si nous ne nous 
connaissons nous-mêmes ? 

ALGTBIA.DE. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Et si nous ne connaissons pas ce qui est à 
nous , nous ne connaîtrons pas non plus ce. qui 
se rapporte aux choses qui sont à nous ? 

ALCIBIADE. 

Je l'avoue. 

SOCRATE. 

Nous n'avons donc pas très bien fait tantôt 
quand nous sommes convenus qu^il y a des geiis 
qui ne se connaissent pas eux-mêmes, et qui 
cependant connaissent ce qui est à eux. Non, 
il ne connaissent pas même les choses qui sont 
à ce qui est à eux ; car ces trois connaissances, 
se connaître soi-même , connaître ce qui est à 
soi , et connaître les choses qui sont à ce qui est 
à soi , semblent liées ensemble , et l'eflet d'un 
seul et même art. 

ALCIBIADE. ^ 

Il est bied vraisemblable. 



LE PREMER ALCIRIADE. !a5 

SOGRATE. 

Tout hoinnie qui ne connaît pas les choses 
qui sont à lui, ne connaîtra pas non plus celles 
qui sont aux autres. 

A.LGIBIADE. 

Cela est constant. 

SOCRATE. 

Ne connaissant pas celles qui sont aux autres, 
il ne connaîtra pas celles qui sont à l'état. 

ALCIBIADE. 

C'est une conséquence sûre. 

SOCBATE. 

Un tel homme ne saurait donc jamais être un 
homme d'état ? 

ALCIBIADE. 

Non* 

SOCRATE. 

Il ne saurait même être un bon économe. 

ALCIBIADE. 

Non. 

SOGRATI^. 

Il ne sait pas même ce qu'il &it. 

ALCIBIADE. 

Pas du tout. 

SOCRATE. 

* Et est-il possible qu'il ne fasse pas des fautes? 



ia6 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALCIBIADE. 

Impossible. 

SOCRATE. 

Faisant des fautes, ne fait-il pas mal« et pour 
lui et pour le public? 

ALCIBIADE. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Et se faisant mal, n'est-il pas malheureux? 

ALCIBIADE. 

Très malheureux. 

SOCRATE. 

Et ceux pour qui agit un tel homme? 

ALCIBIADE. 

Malheureux aussi. 

SOCRATE. 

Il n'est donc pas possible que celui qui n^est 
ni bon ni sage soit heureilx? 

ALCIBIADE. 

Non, sans doute. 

SOCRATE. 

Tous les hommes vicieux sont donc malheu- 
reux ? 

ALCIBIADE* 

Très malheureux. 

SOCRATE. 

Ce n'est donc point par les richesses que 



LE PREMIER ALCIBIADE. ^ 1^7 

l'homme se délivre du malheur ^ c'est par la sa» 

gesse? 

ALCIBIADE. 

Assurément. 

SOG&ATE. 

Ainsi ^ mon cher Alcibiade ^ les états, pour 
être heureux , n'ont besoin ni de murailles, ni 
de vaisseaux I ni d'arsenaux , ni d'une popula- 
tion nombreuse , ni de puissance , si la vertu n'y 
est pas. 

ALCIBIADE. 

Non , certainement. 

SOCBATB. 

Et , si tu veux bien foire les affaires de la ré- 
publique^ il faut que tu donnes de la vertu à ses 
citoyens. 

ALCIBIADE. 

J'en suis très persuadé. 

SOCRATE. 

Mais peut-on donner ce qu'on n'a pas? 

ALCI3IAD&! 

Comment le donnerait-on? 

S001lA*rB. 

Il faut donc avant toutes choses^ que tu 
penses à acquérir de la tertu , toi , et tout homme 
qui ne veut pfts seulement avoir soin de lui et 



Î28 LE PREMIER ALCIBIADE. 

des choses qui sont à lui , mais aussi de l'état et 
des choses qui sont à l'état. 

ALCIBIÂDE. 

Sans difficulté. 

SOCRATE. 

Ce n'est donc pas l'autorité et le crédit de 
faire tout ce qu'il te plaira; mais la sagesse et la 
justice que tu dois chercher à te procurer à toi 
et à l'état. 

AIX:iBIADE. 

Cela me paraît très vrai. 

SqCRATEk 

Car si la république et toi vous agissez sage- 
ment et justement « vous vous rendrez les dieux 
favorables. 

ALCIBIADE. 

Il est probable. 

SOCRATE. 

Et, pour cela, vous ne ferez rien sans avoir, 
comme je l'ai dit tantôt , l'œil fixé sur la lumière 
divine. 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Car c'est en vous regardant dans cette lumière 
que vous vous verrez vous-mêmes , et recoii- 
qaîtrez les biens qui vous sont propres. 



LE PREMIER ALaBIADE. lag 

ALCrBIÀDE. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Mais , en fiusant ainsi , ne ferez-vous pas bien? 

▲LCIBIABE. 

Certainènient. 

SOCRATE. 

Si vous faites bien , je veux me rendre garant 
que VOUS serez heureux. 

ALCIBIADE. 

Et tu es un très bon garant, Socrate. 

SOCRATE. 

Mais si vous faites mal , et si vous vous regar- 
dez dans ce qui est sans Dieu et plein de ténè- 
bres , vous ne ferez vraisemblablement que des 
œuvres de ténèbres ^ ne vous connaissant pas 
vous-mêmes. 

ALCIBIADE. 

Vraisemblablement. 

SOCRATE. 

Mon cher Âlcibiade; représente-toi un homme 
qui ait le pouvoir de tout faire , et qui n'ait 
point de jugement ; que doitK>n en attendre 
dans les affaires particulières ou publiques? Par 
exemple , qu'un malade ait le pouvoir de faire 
tout ce qui lui viendra dans la tête, sans avoir 
Tesprit médical , et qu'il ait assez d'autorité pour 



i3o LE PREMIER ALCIBUDE. 

que persQitnc n'ose lui rien dire , que lui arri- 
vera-t-il? Ne ruinera-t-il pas sa santé, ^elon 
toute apparence? 

JlLGlBIADC. 

Oui, vraiment. 

SOGRATE. 

Et, dans un vaisseau, si quelqu'un, sans avoir 
ni l'esprit ni l'habileté d'un pilotera pourtant la 
liberté de faire ce que bon lui semble ^ vois-tu ce 
qui lui arrivera , à lui et à ceux qui s'abandon- 
nent à sa conduite? 

ALCIBIAVE. 

Us ne peuvent manquer de périr tous. 

SOGRATE. 

Et n'en est-il pas de même de l'état, de l'au- 
torité et de la puissance ? privés de la vertu , leur 
perte n'est-elle pas infaillible ? 

ALCIBIAl^K. 

Infaillible. 

SOGRATE. 

Par conséquent, mon cher Alcibiade , ce n'est 
pas du pouvoir qu'il faut acquérir pour toi et 
pour la république , mais de la vertu , si vous 
voulez être heureux. 

ALCIBUDE. 

To dis très vrai , Socrate. 



LE PHËMIER ALCièlADÉ. i3r 

Et avant qu'on soit en possession de la Tcrtu, 
plutôt que de commander soi-même , il est meil-» 
leur y je ne db pas à un enfant, mais à un homme, 
d'obéir à un plus vertueux que soi. 

ALaBIADE. 

Je le crois. 

SOCRAT£« 

Et le meilleur est aussi le plus honnête? 

ALCIBlADB. 

Nul doute. 

SOCRATE. 

Le plus honnête est aussi le plus convenable ? 

ALGIBIADE. 

Sans difficulté. 

toCRATE. 

Ainsi il est convenable à l'homme vicieux 
d'être esclave, car cela lui est meilleur? 

ALaBIADE. 

Assurément. 

SdCÉAtÊ. 

I^ vice est donc servile? 

ALGIBIADE. 

J'en conviens. 

soCaâT):. 

Et la veftu , libérale ? 



]32 LE PREMIER ALCIBIADE. 

ALCIBIAD£. 

Oui. 

^OCRAIS. 

Mais, mon ami, ne fisiut-il pas éviter la ser- 
vilité? 

ALGIBIA0E. 

Oui, certes. 

SOGEATC. 

Eh bien ! mon cher Alcibiade , sens- tu donc 
l'état où tu es ? Es-tu dans Fétat d'un homme 
libre ou d'un esclave? 

ALCIBIADE. 

Il me semble que je le sens très bien. 

SOCRATE. 

Et sais-tu comment tu peux sortir de l'état 
où tu es? car je n'oserais le nommer , en parlant 
d'un homme comme toi. 

ALCIBIADE. 

Mais je crois le savoir. 

SOCRATE. 

Et comment? 

ALCIBIADE. 

S'il plaît à Socrate. 

SOCRATE. 

Tu dis fort mal, Alcibiade. 



LE PREMIER ALCIBIADE. r33 

ALGIBIADE. 

Comment Êiut-il donc dire? 

SOGRAT£. 

S'il plaît à Dieu. 

ALCIBIADE. 

Eh bien ! je dis donc s'il plaît à Dieu ; et 
j'ajoute que nous risquons désormais de changer 
de personnage ; tu feras le mien , et je ferai le 
tien. Â compter d'aujourd'hui , c'est à moi à te- 
faire la cour , et me voilà ton amant. 

SOCRATE. 

Alors, mon cher Alcibiade, mon amour res- 
semblera -fort à la cigogne , si , après avoir fait 
éclore dans ton sein un jeune amour ailé , celui-> 
ci le nourrit et le soigne à son tour. 

ALCIBIADE. 

Oui Socrate; et , dès ce jour , je vais m'appli<>^ 
quer à la justice. 

SOCRATE. 

Je souhaite que tu persévères; mais, sans me- 
défier de ton bon naturel , en voyant la force des. 
exemples qui régnent dans cette ville, je tremble 
qu'ils ne l'emportent sur toi et sur moi. 



LE SECOND 



ALCIBIADE, 



OU 



DE LA PRIERE, 



ARGUMENT 

PHILOSOPfflQUE. 



Il ne faut chercher dans ce dialogue rien 
de profond et de bien sérieux sur la prière. 
Le but de l'auteur^ et assurément ce n'est 
pas Platon, est de montrer que, sans la 
connaissance de ce qui est bien et vraiment 
utile , toutes les autres connaissances nuisent 
à celui qui les possède , et que tout tourne 
à mal, même la prière. En e£fet, si l'on ne 
sait point ce qu'il faut demander aux dieux, 
on peut leur demander de faux biens qu'ils 
peuvent nous accorder dans leur colère, pour 
notre honte et notre ruine. 



LE SECOND 

ALCIBIADE, 

OU 

DE LA PRIÈRE. 
SOCRATE, ALCIBIADE. 

SOCRATE. 

A.I.CIBIADE, vasttu dans ce temple pour y 
prier ? 

ALCIBIADE. 

Oui, Socrate, c'est mon dessein. 

SOCRATE. 

Aussi tu me parais bien rêveur, et je te vois 
les yeux attachés à terre, comme un homme qui 
réfléchit profondément. 

ALCIBIADE. 

£t a-t-on donc beJK>in de réflei;ion$ si pro« 
fondes, Socrate? 



i4o LE SECOND ALCIBIADE. 

SOGRATE. 

Les plus profondes 9 Alcibiade, ce me semble. 
Car, au nom de Jupiter, ne penses-tu pas que 
lorsque nous adressons nos prières aux dieux , 
soit en public , soit en particulier, les dieux nous 
accordent certaines choses et nous en refusent 
d'autres? que tantôt ils exaucent, et tantôt ils 
rejettent nos vœux ? 

ALCIBIADE. 

Certainement. 

SOCRATE. 

Eh bien ! alors ne te semble-t-il pas que la 
prière exige beaucoup d'attention , de peur que, 
sans qu'on s'en aperçoive , on ne demande aux 
dipux de grands maux , en croyant leur deman- 
der de grands biens, et que les dietin ne se 
trouvent dans la disposition d'accorder ce qu'on 
leur demande; comme Œdipe qui, dans un ac- 
cès de colère^ demanda aux dieux , à ce qu'on 
dit, que ses enfans décidassent leurs droits par 
l'épée. Et tandis qu'il pouvait prier les dieux d'é- 
loigner de lui les maux dont il était accablé , il 
s'en attira de nouveaux; car ses vœux furent 
exaucés , et de là cette longue suite de malheurs 
épouvantables , qu'il n'est pas nécessaire de te 
conter ici en détail *. 

* Ces vœux d*C^îpe ^ont rapportés, par Jocaste, dans 
ks P/téniciennes d'Euripide, v. 66. 



LE SECOND ALCIBIADE. • i4i 

AJLGIBIA0E. 

Mais, Socrate, tu me parles là d'un homme 
en délire : car peux-tu croire qu'un, homme dans 
son bon sens eût pu feire de telles prières? 

SOGRATE. 

Etre en délire te parait opposé à être dans son 
bon sens? 

ALCIBIADE. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Ne trouves-tu pas qu'il y a des hommes sensés 
et d'autres qui ne le sont pas? 

ALCIBIADE. 

Eh bien ? 

SOCRATE. 

y oyons, tâchons de les bien reconnaître. Il est 
convenu qu'il y a des hommes sensés et d'autres 
qui ne le sont pas , et d'autres encore qui sont 
ep délire? 

ALCIBIADE. 

Oui, cela est convenu. 

SOGRATE. 

N'y a*t*il pas dea gens sains ? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

90GRATE. 

Et d^autres, malades? 



i4a LE SECOND ALCïBtADË. 

At.Ct«UDE. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Ce ne sont pas les mêmes? 

ALGIBIADE. 

Non , certes. 

SOCRATE. 

Y en a*t-it qui ne soient ni malades ni sains ? 

ALGIBiADK. 

Non pas, que je sache. 

SOCRATE. 

Car il faut qu'un homme Soit sain ou malade. 

ALClÉfADE. 

A ce qu'il me semble. 

SOCRATE, 

Mais quoi! du bon sens et de son contraire, 
en est-il de même , à ton avis? 

ALCIBIADE. 

Comment dis^-tu? 

- SOCRAÏE. 

Je te demande s'il te parait nécessaire qu'un 
homme soit sensé on kiieAsé, ou s'il y a un 
certain milieu qui peroM^t^ de n'être ni l'un ni 
l'autre ? 

ALCtRlAM. 

Non , il n'y a point de tn&kitk. 



LE SECOND ALCIBIADE. j 3 

SOGRATS. 

Il faut donc nécessairement qu'on soit l'un ou 
. autre? 

iLCIBIADE. 

Je le trouve ainsi. 

SOCRATE. 

Ne te souvient-il pas que tu es convenu que 
le délire est opposé au bon sens? 

ALOlBlADE. 

Je m'en souviens très bien. 

SOCRATË. 

Et aussi qu'il n'y a pas de milieu qui permette 
de n'être ni sensé ni insensé? 

ALCIBIAI>C. 

Oui , j'en sois convenu. 

SOCRATE. 

Mais se peut-il qu'une même chose ait deu)c 
contraires qui lui soient opposés ? 

ALCIBIAOE. 

Nullement. 

SOCRATE. 

Ne pas être dans son bon sens, et être en 
délire , ont donc bien l'air d'être une s^ule et 
même chose? 

AtClBlADE. 

Il parait bien. 



i44 LE SECOND ALCIBIADE. 

SOCRATE. 

Quand donc nous dirons que tous ceux qui 
ne sont pas dans leur bon sens sont en délire, 
nous dirons bien. Sans aller plus loin, nous le 
dirons des hommes de ton âge, s'il y en a qui 
ne soient pa^ dans leur bon sens, comme il y 
en a sans doute, et dans un âge plus avancé; 
car, je te prie, ne trouves-tu pas quç dans cette 
ville les hommes sensés sont fort rares, et que 
le grand nombre n'a pas de sens , c'est-à-dire , 
selon toi, qu'il est en délire? 

ALCIBIADE. 

Sans difficulté. 

SOCRATE. 

Mais penses-tu que nous fussions bien en 
sûreté au milieu de tant de furieux , et que nous 
n'eussions pas déjà porté la peine de ce voisi- 
nage , reçu des coups, et essuyé toutes les in- 
sultes qu'on doit attendre de pareils hommes ? 
Prends donc garde , mon cher , que la chose ne 
soit autrement que tu ne dis. 

ALCIBIADE. 

Gomment est-elle donc? car je pourrais bien 
m'être trompé. 

SOGRATE. 

Il me le semble aussi , et c'est ce qu'il faut 
examiner de cette manière. 



LE SECOND ALCIBUDE. i45 

ALCIBIADX. 

De quelle manière ? " 

SOCRATE« 

Je vais te le dire : il y a des malades, n'est^co 
pas? 

ALCIBIADE. 

Qui en doute? 

SOGRATE. 

Être malade, est-ce avoir ou la goutte, ou la 
fièvre, ou mal aux yeux? Et ne crois-tu pas 
qu'on peut n'avoir aucun de ces maux-là, et 
être pourtant malade d'une autre maladie? car 
il y en a plusieurs espèces , et ce ne sont pas là 
les seules. 

ALCIBIADE. 

J'en suis très persuadé. 

SOCRATE. 

Tout ùial d'yeux te paraît une maladie? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et tonte maladie te parait-elle un mal d'yeux? 

ALCIBIADE. 

Non , assurément; mais je ne vois pas ce que 
cela prouve. 

5. lo 



i46 LE SEGDND ALCUHADE. 

SOCftilTC. 

Si tu veux me suivre > peut-être le tronve- 
rons-nous , en le cherchant à deux. * 

Je te suis de toutes mes forces. 

SOCRATE. 

Ne sommes-nous pas convenus que tout mal 
d'yeux est une maladie, et que toute maladie 
n*est pas un mal tfyeux? 

ALCIBIABE. 

Nous en sommes convenus, 

SOOMkTE. 

Et avec raison; car tous ceux qui ont ki fièvre 
sont malades; mais tousr ceux qui sont malades 
n'ont pas la fièvre , ou la goutte, ou mal aux 
yeux, je pense. Ce sont bien là des maladies; 
mais, à ce que disent les médecins, on les guérit 
par des moyens très différens : car elles ne sont 
pas toutes les ményes , et on ne les traite pas 
toutes de la même façon ; mais chacune selon 
sa nature. Cependant ce sont toutes des ma- 

* Allusion à un passage d*Homère^ lUade, liv. X, v. aa4. 
Diomède propose d'aller (^ wH 4ans le camp ennemi. Il 
saura bien y aller seul ; mais il préfère un compagnon : 
deox hommtBS qui vont etiseiïïl)lie voienl! mieux qu'un seul. 
Voyez le Banquet et le Protagoras. 



LB SBCOND 4lu:i6iad;e. 147 

kdies. Dtsrtnoi encore : il y a plusieurs sortes 
d'artisans , n'est-ce pas? 

Oui. 

SOGRATE. 

Il y a des cordonniers, des architectes , des 
sculpteurs, et une infinité d'autres qu'il n'est 
pas nécessaire de nommer : ils remplissent les 
différentes divisions des arts; ils sont tous arti- 
sans; et cependant ils ne sont pas tous archi- 
tectes , cordonniers, sculpteurs, bien qu'ils soient 
tous artisans en général. 

ALCIBIADE. 

Cela est vrai. 

SOCRATE. 

La folie est divisée de la même manière entre 
les hommes : le plus haut degré de folie nous 
l'appelons déliie; un moindre degré bêtise et 
stupidité ; mais ceux qui veulent se servir de 
termes honnêtes , appellent le délire de l'exalta- 
tion , et la bêtise, de la simplicité. Ou, bien on 
dit encore que ce sont des gens qui n'ont pas 
de méchanceté , qui ont peu d'expérience , des 
enfans. En cherchant, tu trouveras encore beau- 
coup d'autres noms; mais enfin c'est toujours 
de la folie : et toutes ces espèces de folies ne 
dîffèreiit q«te coimne un art difiSère d'un autre 



1 48 LE SECOND ALCÏ3IABE. 

art, et une maladie d'une ^utre maladie. Ne le 

trouves-tu pas comme moi ? . 

ACiGIBIiLDE. 

Tout comme toi. 

SOCftATE. 

Bevenons donc au point d'où nous sommes 
partis. Notre premier dessejin était de recon- 
naître les fous et les hommes sejisés; car nous 
sommes tombés d^accord qu'il y a des bonunes 
sensés et (f autres qui ne le sont pas, n'est-ce 
point? 

ALCIBtADE. 

Oui, nous en sommes tombés d'accord. 

SOCRAXE. 

' N'appelles-tu pas sensé celqi qui sait ce gu il 
faut Ésiire et dire? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et qu'appelles-tu insensé? N'est-ce pas celui 
qui ne sait ni l'un ni l'autre ? 

K 

ALCIfilADE. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Ceux qui ne savent ni ce qu'il faut dire, ni 



LE SECOND ALCIBIADE. 149 

ce qu'il faut faire, ne Uisent-ils point et ne font- 
ils point, sans s'en, douter, ce qu'il ne faut pas? 

ALCIBIADE. 

Il me semble. 

SOCRATE. 

Je te disais qu'Œdipe était de ce nombre; 
mais encore aujourd'hui^ tu en trouveras beaur 
coup qui, sans être comme lui transportés par 
la colère, demandent aux dieux de véritables, 
maux , pensant lui 4emander de véritables biens. 
Car pour Œdipe, s'il ne demandait pas des 
biens y il ne croyait pas non plus en deman- 
der, au lieu que les autres font tous les jours, 
te contraire; et, sans aller plus loin, Alcibiade,. 
si le Dieu que tu vas prier paraissait tout d'un 
coup * , et qu'avant que tu eusses ouvert là 
bouche y il te demandât si tu serais content 
d'être roi d'Athènes; ou si cela te paraissait 
trop peu de chose, de 'toute la Grèce; ou, si 
tu n'étais pas #ncore sàtis&it , qu'il te promit 
l'Europe entière , et qu'il ajoutât, pour remplir 
ton ambition , que , le même jour y tout l'univers 
saurait qu'Alcibiade , fils de Clinias, est roi; je 
suis persuadé que tu sortirais du temple au 
comble de la -joie, comme venant de* recevoir 
le plus grand de t«us les biens. 

* Voyc» ie Premier Alcibtàdc , page i8. 



i5o LE SECOND ALCIBIADE, 

ALGTBIADE. 

Et je suis convaincu, Socrate, qu'fl en serait 
ainsi de tout autre que moi , si la même fortune 
lui arrivait. 

SOCRATE. 

Mais tu ne voudrais pas donner ta vie pour 
le plaisir de commander aux Grecs, et aux Bar- 
bareà? 

ALCIBIADE. 

Non , sans doute ; car à quoi bon? Je ne pour- 
rais en jouir. 

SOCRATE. 

Mais si tu devais en jouir , et que cette joui^ 
sauce dût t'étre funeste, n'eii vo«idrai&4:u pas 
encore ? 

ALCIBIADE. 

Non, certes. 

SOCRATE. 

' Tu vois donc bien qu'il n'est pas sur d'ac- 
cepter au basard ce qui se présenté , ni de faire 
soi-même <les vœux, si l'on doit par là attirer 
^ur sa tête des calainités, ou perdre même la 
vie : et on pourrait citer beaucoup d'ambitieux 
qui, ayant désiré avec passion la tyrannie , et 
n'ayant rien épargné poiir y parvenir , comnie 
au plus grand de tous les biens, n'ont dû à 
cette élévation que de périr sous les embûches 



LE SECOND ALCIMADE. i5i 

• 

de leurs ennemis. Il n'est pas possible que tu 
n'aies entendu parler de ce qid vient d'arriver 
hier y ce matin même *. Arc^laûs, roi de Ma- 
cédoine , avait un favori qu'il aimait avec une 
passion démesurée ; ce ^vori , encore plus amou*^ 
reux du 4rône d'Ârchélaûs ,• qu'Archélaûs ne 
l'était de lui , vient d^ le tuer pour se mettre 
à sa place , se flattant qu'il ne serait pas plus tôt 
roi qi^'il serait l'homme du monde le plus heu* 
reox ; mais à peine a-t-il joui trois ou quatre 
jours de la tyrannie , que le voilà égorgé , à 
son tour,. par d'autres ambitieux. £t parmi nos 
Athéniens ( et quant à ceci nous ne l'avons 
pas ouï dire, nous l'avons vu de nos propres, 
yeux )y combien y en a-t-il qui , après avoir sou- 
haité avec ardeur d'être généraux d'armée et 
avoû* obtenu ce qu'ils desiraient , errent en- 
core aujourd'hui dans l'exil , ou ont péri ; ou 
bien , et c'est encore là le sort le plus beau, ont 
passé leur vie dans des dangers innombrables et 
des frayeurs continuelles, non-seulement pen- 
dant leur généralat , mais encore après leur re- 
tour dans leur patrie, où ils ont eu à soutenir 
contre les . délateurs une guerre plus cruelle 

* Cest-à-dire récemment, formule tirée du vers 3o3 du 
liv. II de l'Iliade. Voyez Hesychius ;^à xac irpwtÇà, et \c 
passage célèbre du Gorgias. 



i5a LE SECOND ALGIBUDK 

que toutes les guerres contre reonemi; au point 
que Ja plupart ont fini par maudire leur éléva- 
tion; Encore si tons dds dangers et toutes ces 
Êitigues conduisaient à quelque chose d'utile , 
il y aurait quelque raispn* à s'y exposer ; mais 
c'est tout le contraire. Ce que je dis des hon- 
neurs, je Ic'dis aussi des ^fans. Combien avons- 
nous vu de gens qui , après en avoir demandé 
aux dieux et en avoir obtenu , se sont, attiré 
par là de grands chagrins! les. uns 'ont passé 
toute leur vie datas la douleur et l'atçertûme , 
pour en avoir eu de méchans; et les autres, qui 
en ont eu de bons, venant à les perdre,, ont été 
aussi malheureux que les premiers , et auraient 
beaucoup mieux aimé n'avoir jamais été pères. 
Néanmoins , malgré l'écîat de ces dures leçons , 
à peine trouverait-on un homme qui nefusât ces 
faux biens si les dieux les lui envoyaient, ou 
qui cessât de les demander .s'il croyait les ob- 
tenir par ses prières. La plupart ne refuseraient 
ni la tyrannie, ni le commandement des armées, 
ni tous les autres biens, qui sont réçltement 
beaucoup plus pernicieux qu'utiles ; et ils les 
solliciteraient, s'ils ne se présentaient pas 'd'eux- 
mêmes. Mais attends un moment, bientôt tu 
les entendras chanter la palinodie , et faire des 
vœux tout contraires aux premiers. Pour moi , 
je crains que ce ne soit véritablement à tort 



LE SfiœND ArXlbUDE. r53 

que les Jbonimes se .plaigaeAt des diéas, et les 
aoûttSfènt d'êttie la cause de leurs maux;* tandis 
que ce sont eux-mém^s qui ^ parleurs ^icea^ ou 
leiir» foliB3 , ' • ♦ ' • 

Se rehdent misérables malgré le sort. * 

£t c'est pourquoi , Alc^)iade y jv trouve bien du 
sens â ce poète qui , ayant^ comme je pen^ , 
des amis fort imprudens , et, leu^ voyant faire 
tous lesjours et demander a,ux dieux des choses 
qui leur paraissaient bonnes et qui étaient pour- 
tant très mauvaises , composa pour eux tous en 
conimun une prière; la voici : ^ 

« Puissant Jupiter, donne-nous les vrais biens, 
(X que nous les éemandions , ou jque ,nous ne 
« les demandions pas; et éloigne de nous^ les 
a maun, cpétnd, m§me^ nous te les «demande - 
« rions. y>^ 

Cette prière me.parait tçès belle et très sûre. 
Si tu y trouvés quoique chose à redire , parle. 

ALGIBfADE. ,. 

Il est malaisé de.coptredire ce qui est bien 
dit. Mais* jp' songe , Socrate , combien de maux 
l'ignorance cau^e aux hf^mraes. C'est elle qui , à 
notre insu, nous* fait 'fafre tous lès jours des 
choses qui nous sont funestes-, et , ce qu'il y a 

* HoMiRE y Odyssée , liv. I , ^. 3a et suiv. 



j54 le second alcimade. 

de plus déplorable , c'est elle qui nous porte à 
demander aux dieux' nos propres iitarlheut*s. 
Personne ne s'en doute ; et tout le monde se 
croit fort en état de demander aux dieux du 
bonheur et non de la misère; car ce ne serait 
pas 14 une prière , mais une véritable impré- 
cation. 

50CtlA.T£. 

Mais |>eut-êti'e, mon cher Alcibiade^un homnle 
pins sage que toi et moi , nous dirait que nous 
avons grand tort de -blâmer ainsi l'ignorance 
indistinctement, sans ajouter quelle sorte d!igno- 
rance'nous condamnons ; et que s'4l y a des cas 
où elle est mauvaise, il y en a d'autres où elle est 
bonne. , 

ALCIBIADE. 

Comment dis-tu , Socrate, y a-t-il .rien qu'il 
soit plus utile d'ignorer que de savoir? 

SOCRA.TE. • 

Oui, selon moi*. Tances pas de cet «1 vis? 

ALaBlADE. 

Non, certes, par Jupiter! 

SOCRATE. 

Assurément je ne t'accuserai pas de vouloir 
te porter contre ta mère aux fureurs d'unOreste, 
ou d'un Alcméon, ou d'aucun auCi^e parricide. 



LB SECOND AIX^BIADE. i55 

AIXXBIADJB. 

Comment ! au npm des dieux , parle mieux , 
Socrate, je te prie. 

SO€RAT£. 

Ta as tort , Alâbiade , de me recommander 
cela 9 à moi qui déclare que tu n'es pas capable 
de rieik vouloir de semblable; ce. serait le cas, 
si Tonte disait le contraire, puisque ces alitions 
te panaiss^ni si abdniinables qu'on joé dbit pas 
même les nommer légèrement. Mais , disHnoi , 
icrois-tu qu'Oreste , s'3 avtiit été dans son bon 
sens, et s'il eût su ce qu tl avait de mieux à 
isàre, eét o^ faire ce qu'il fit? 

AXiCIBIADE. 

Non , assurément 

SOCRATE. 

Ni lui ni aucun autre? 

ALCIBIADE. 

Ni aucun autre. 

SOCRATE. 

L'ignorance de ce qui est bien , est donc un 
mal, à ce qu'il paraît ? 

ALCIBIADE. 

Du moins selon )noi. 

SOCRATE. 

Et pour Oreste et pour tout autre? 



i56 LE SECQND AIXIBIADE. 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOQUATE. 

Examinons encore un ^ peu ceci. S'il t^était 
monté tout d'un coup ^ dans la tête, croyant 
bien faire, d'aller tuef Périclès, ton tuteur et 
ton ami^et si, prenant un poignaird, tu fusses 
allé droit à sa porte demander s'il était chez lui, 
dans Fintention de le tuer, lui et nqn pas. un 
autre, et que l'on* t'eût dit qu'il y était. Je ne 
veux pas dire pisir là que tu laiies jamslis songé, à 
une ^action si* hômbb, mais tu pourras bien 
penser, je crois, qùMl n'y a pas de raison pour 
qu'un homme qui ne connaît pas ce qui est bien, 
ne se 4aisse entraîner à prendre pour bon ce qui 
est mauvais en soi. Ne le penses-tu pas? 

ALCIBllDE. 

Sans doute. 

SOCfiATE. 

Continuons. -Tu entres chez Périclès, tu le 
vois , mais tu ne le reconnais pas, et. tu cpois que 
c'est un autre; oserais-^tu» encore le tuer? 
* ^lcibiade'. 

Non^ par Jupiter! 

SOCRATE. 

Car ce n'était pas à celui-là, mais à Périclès 
seul que tu en voulais. N'est-ce pas? 



LE SECOND ALCIBIADE. \S^ 

ALGIBIADC. 

Oui- 

SOCHATK. 

Et toutes les fois qne tu aurais été chez lui 
dans le même dessein, et que tu ne l'aurais pas 
reconnu, tu ne lui aurais fait aucun mal. 

ALCIBIADE. 

Aucun. 

SOCRATE. , 

« 

• * 

Quoi donc! cxois-tu qu'Oreste eu* poj^té ses 
mains sur sa mère s'il n^ l'avait pas reconnue? 

ALCIBIADE. 

Non , je ne le crcîs pas. 

' SOCRATE. 

Car il ne cherctiait p^s k tuer la première ve- 
nue, ni la mère de celui-ci ou de celui-là; mais 
il voulait tuer sa propre mère. 

ALCIBIADE. 

C'est cela. • ' 

SOCRATE. 

r . Cette sorte d'ignorance est donc très, bonne à 
ceux qui. sont dans la disposition d'Oreste, et 
égarés par de semblables opinions. 

ALCIBIADE. 

Il semble. 



laS LE SECOND ALaBIADE. 

SOGÀATÉ. 

Ta vois donc qu'en certain cas, l'ignorance 
est un bien , et non pas un mal, comme tu le 
pensais toiit-à-l-heure. 

ALCIBIAOE. 

Je commence à le^voir. 

SOOlATE. 

Bien plus, si tu veux prendre la peine d'exa- 
miner ce crue je vais te dire,* tout absurde que 
cela soit en apparence , peut-être conviendras- 
tu qu'il en est ainsi. 

ALCll^tADE. 

Qu'est-ce donc, Socrate? 

SOCRATE. 

c'est que,| à vrai dire,, il peut se iÇaire que 
toutes les sciences , saps la science de. ce qui est 
bien , soient rarement utiles à ceux qui les pos- 
sèdent , et que le plus souvent elles leur soient 
pernicieuses. Suis-moi , je te prit i lorsque nous 
allons dire ou faire' quelque chose , ne taut-il 
pas, âë toute lyécesstté , ou qat nous satinons 
véiitàbtéHiedt ce que noos ailoBs fiiire op Am ^ 
ou que nous crùyiom ata moins k savoir? 

AttmiJbE. 
Sans doute. 



LE SECOND ALCIBIADE. 169 

Selon ce principe , ]es orateurs qui içk}^ les 
jours conseillent le peuple , le conseillent sur 
les choses qu'ils savent ou qu'iU.croient savoir. 
Les mis lui (donnent des conseils sut ïsk paix et 
sur la guerre; les autres, sur lés fortifications 
à élevei*,surles ports 'à. construire : en un. mot, 
la république ue prend aucune mesure inté- 
rieure ou extérieure, que par le conseil des 
orateurs. 

ALCIBIADE. 

Cela est vrai. 

socAate. 

Voisim peu si, pour ce qui suit, je. viendrai 
à bout de ma démonstration. Ne dis-tu pas qu'il 
y a des hommes sensés et d'autres qui ne le 
sont pas? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOGRATE. 

Les insensés ne sont-41s pas le grand nombre^ 
et les sensés une petite minorité? 

ALCIBIADE. 

Sans difficulté. 

SOCRATEw / 

W6sf4c«^ pas pôtir quél(|ue motif que tu les 
appelles denses et ittsensés ? 



i6o LE SECONQ ALCIBIADE- 

Assurèinent. 

SOGRATE. 

Appell^'tu doncs^nsé celui qui sait dooner 
des <5onseils'^ maisp- saxis -savoir ce qu'il y a à 
faire^ ni dan$ queLteit^ç il faut le faire?* 

' ALCJfiiADE. *• 
Non, certes. 

SOCRATE. 

Ni, je pense, celui qui sait faire la guerre, 
sans savoir ni quand ni combien de temps elle 
est convenable ? 

4 

ALCfBIADE. 

Pas davantage. 

SOCRATE. 

Ni celui qui sait faire mourir, condamner à 
des amendes , envoyer en exil , et qui ne sait 
ni quand ni envers qui de telles mesures sont 
bonnes? 

ALGIBIADE. 

Je n'ai garde. 

SOCRATE. 

Mais celui qui sait Sûre toutes ces choses , 
pourvu qu'il git aussi la sdence de ce qui est 



LE 3EC0ND ALCIBIADE. i6i 

bien, et cette science est la même que la science 
de ce qui est utile, n'est-ce pas? 



* ALCIBIADE. 

Oui. 

SOCaATE. 

Celui-là, nous l'appellerons un homme sensé, 
capable de se conseiller lui-même et de con- 
seiller la république. Autrement nous en dirons 
tout le contraire. Que t'en semble? 

ALCIBIADE. 

Je suis tout-à-fait de ton avis. 

SOGRATE. 

Quand quelqu'un sait monter à cheval, tirer 
de l'arc, quand il est habile à la lutte, au pu- 
gilat, dans quelque autre exercice gymnastique, 
ou dans un art quelconque, comment l'appelles- 
tu, lorsqu'il sait ce qui est bien suivant cet art? 
ITappelles-tu pas écuyer celui qui est habile 
dans l'art de mener un cheval? 

ALCIBIADE. 

Oui. 

SOGRATE. 

Lutteur celui qui est exercé à la lutte ; musi- 
cien celui qui sait la musique , et ainsi des au- 
tres? Ou en agis-tu autrement? 



ifia, LE SECOND ALCIBIADE. 

▲LCTIUAJMS. 

Non ; je Fais cotntne tn dis. 

SOC&A.TE« 

Trouves-tu que ce soit une nécessité que ce- 
lui qui est habile dans un de ces arts soit un 
homme sensé, ou dirons-nous qu'il s'en faut 
beaucoup^ 

I] s'en faut «ktréraement , 5oorate» 

SOCRAT& 

Que dirais -tu d'une république composée 
d'excellens tireurs d'arc, de joueurs de idûtes, 
d'athlètes, et autres gens de cette sorte, mêlés 
àvéc cent dont nous avons parlé tout^à-rhetire, 
qui savent faire la guerre , et condamner à mort , 
et avec ces orateurs enflés d'orgueil politique i 
supposé qti*il leur matlque à tous la scielice de 
ce <)ut est bien , et que parmi eus il n'y ait pas 
\ïù àeul homme qui sache, ni en quelle occa- 
sion , ni à quelle fin il faut employer chacun de 
ces arts? 

ALCIBIADE. 

Je dirais, Socrate, que ce serait une assez 
mauvaise république. 

SOQAATE. 

Tu le dirais bien (>lus lorst(U<& tu verrais 



LE SECOND ALCIBIADE. i63 

diaciifi d*eus, plein d'ambition, em[4oyer tons 
les soins qu'il doit à la chose publique, 

A tâcher d'y être le premier. * 

c'est-à-dire, le premier dans ce qui est bien 
suivant son art; lorsque tu lui verrais faire la 
plupart du temps, contre ce qui est réellement 
bien, des fautes graves et pour lui-même et pour 
la république, s'abandonnant încodsidérément 
au courant de l'opinion» Cela étant, n'aurions- 
nous pas grande raison de dire qu'une telle ré- 
publique ne peut qu'être pleine de désordres et 
d'injustice? 

ALCIBIADE. 

Oui, par Jupiter, assurément! 

soOrate. 

Ne sommes-nous pas convenus qu'il fallait, 
de toute nécessité , ou que nous crussions sa- 
voir , ou que nous sussions effectivement ce que 
nous voulons faire ou dire avec facilité? 

ALCIBIADE. 

Nous en sommes convenus. 

SOGRATS. 

Si donc quelqu'un lisait ce qu?il sait , ou croît 



* Vers de VAntiope d'£uri(yidé , eitë d^^ le (iàr^\ 

XX. 



i64 LE SECOND ALCIBIADE. 

savoir, il en résulte un grand avantage et pour 

l'état et pour lui-même? 

ALCIBIADE. 

En peut-on douter? 

SOCRATE. . 

£t quand il en est autrement , il en résulte 
tout le contraire? 

ALCIBIADE. 

Nul doute. 

SOCRATE. 

Penses-y; pc^rsistes-tu dans ce sentiment? 

ALCIBIADE. 

J'y persiste. 

SOCRATE. 

N'as-tu pas dit que le grand nombre est com- 
posé de fous 9 et que les hommes sensés sont le 
,petit nombre ? 

ALCIBIADE. 

Oui , et je le dis encore. 

SOCRATE. 

Dans ce cas, ne faut-il pas dire que le grand 
nombre fait des fautes contre ce qui est bien , 
s'abandonnant inconsidérément la plupart du 
temps au courant de l'opinion? 

ALCIBIADE. 

£h bien ! il faut le dire. 



LE SECX)ND ALCIBIADE. i6S 

SOCRATE. 

Il est donc avantageux à ce grand nombre de^ 
ne rien savoir et de ne pas croire savoir, parce 
que ce quils sauront ou croiront savoir, ils vou- 
dront l'exécuter, et qu'en l'exécutant, au liei> 
d'en tirer de l'utilité, ils n'en recevront que dU 
préjudice. 

ALCIBIADE.' 

Tu dis vrai. 

SOCRATE. 

Tu vois donc que je n'avais pas tort quand 
je disais tantôt qu'il pouvait se faire que toutes 
les sciences, sans la science de ce qui est bien , 
sont rarement utiles à ceux qui les possèdent ^ 
et qu'elles leur sont le plus souvent très perni*» 
cieuses. Tu ne sentais pas alors cette vérité ? 

ALCIBIADE. 

Non, pas alors, mais je la sens présentement,. 
Socrate. 

SOCRATE.. 

Il &ut donc qu'une ville ou qu^une âme, qui 
veut se bien conduire , s'attache à cette science^ 
comme un malade à son médecin , et comme 
celui qui veut arriver & bon port s'abandonne 
à un pilote. Car, sans elle et moins l'âme a^ reçu 
préalablement de salutaires instructions relatif 
vement aux richesses , à la santé , et aux autres 



i66 LE SECOND ALCIBIADE. 

avantages de ce genre, plus elle est en péril de 
faire de grandes faut^. Celui qui possédera 
toutes les sciences et tous les arts , et qui ^erja 
dénué de cette science , poussé par chacuijie 
d'elles, comme par autant de vents impétueu:^: , 
lie sera-t-il pas avec raison battu par }a tempête? 
Et comme il n'a point de pilote , n'est*^) pas 
impossible qu'il reste long-temps sur cette mer, 
sans périr? Il me semble que c'est ici que s'ap- 
plique ce que le poète dit d'un homme qu'il 
veut blâmer : // savait beaucoup de cfioses^ mais 
il les suivait toutes mal. 

AIXIBIAPE. 

Conmient le vers du poète s'appliquo4ril ici , 
Socrate ? car, pour moi , il ne me paratl: guère 
aller avec notre sujet. 

60CRATE. 

Il y va très bien , au contraire. Mais , mon 
cher Aldbiade, c'est une espèce d'énigme. Telle 
est sa manière et celle de presque tous les 
^jujtres poèiies. Toute poésji^ est naturelli^Dent 
énigmatiquie, et i|^ q'est pas donQé à tous les 
\^fjf^ff^s 4'en saisir le sens; et, pp)^re sa «.alture 
énigi^9tiqiie , si le poète est un }^omme ayare 
et j^ou« de la sagesse, et qui, au lieu d<e nou^ 
la déicouyrir , na cherche qu'à la cacher , alors 
il est presque impossible de pénétrer sa pw 



LE SECOND ALQBIADE. 167 

sée. Tu n'accuseras jamaiis Homère, ce poète 
si sage et tout cUvin , d'avoir ignoré qu'il n'est 
pas possible de mal savoir ce que l'on sait. Cest 
lui qui dit de Margitès, qu'iV suivait beaucoup 
de choses, mais quil les sawùt toutes mal^ ; 
mais il parle par énigme, et met, je pense, // 
sai^ait pour son savoir, et mal pour malheU" 
reux i cela ne pouvait pas entrer dans la com- 
position de son vers, mais ce qu'il a voulu dire 
certainement , c'est que Margitès savait beau- 
coup de choses, et que c'était pour lui un mal- 
heureux savoir. Si beaucoup savoir était un 
malheur pour lui, il fallait nécessairement que 
ce fut un méchant homme , s'il faut s'arrêter à 
ce que nous avons dit plus haut. 

ALGIBIADE. 

Et il le faut , à ce qu'il me semble , Socratç; JQ^ 
ne sais plus à quoi je croirais , si je ne me ren- 
dais à ce que tu as dit. 

SOCRATE. 

Ainsi véril;ablement tu es de i^^op avis > 
Oui , je te le répète. 



* Vers tiré du Margitès y poème pefdu , et attribué è 
Hoiyière. Aristote cite ce vers dans la Poétique. 



i68 LE SECX)ND AIXIBIADE. 

SOGRATB. 

Mais, Alcibiade, au nom de ïnpiter, penses- 
y ; car tu vois combien il y a ici d'incertitude , 
et il me semble que tu en as ta bonne part; 
poussé tantôt à droite , tantôt à gauche , tu 
ne sais où te fixer ; ce que tu approuvais le 
plus , tu le condamnes y et ne peux rester dans 
le même sentiment. Encore une fois y si le Dieu 
que tu vas prier, t'apparaissant tout d'un coup, 
te demandait, avant que tu eusses commencé 
ta prière, si tu te contenterais de quelqu'une 
des choses dont nous avons parlé au début de 
cet entretien, ou plutôt supposons qu'il te per- 
mit de lui demander ce que tu voudrais, lequel 
croirais-tu le plus sûr, ou de recevoir ce qu'il te 
donnerait lui-même , ou d'obtenir ce que tu lui 
aurais demandé? 

ALCIBIADE. 

Je te jure, Socrate, par tous les dieux , que 
je ne sais que te répondre ; car il me paraît 
qu'il n'y a rien de plus fou , ni qu'il faille éviter 
avec plus de soin, que de hasarder de deman- 
der aux dieux de véritables maux , en pensant 
leur demander de véritables biens, pour chanter 
la palinodie un moment après, comme tu disais, 
et faire des vœux tout contraires aux pre- 
miers. 



LE SECOND JàLCIBIADE. 169 

SOGRATB. 

• N'est-ce pas par cette raison que le poète dont 
il a été question au commencement, et qui en 
savait plus que nous , a voulu qu'on demandât 
aux dieux d'éloigner les maux , quand même on 
les demanderait ? 

ALCIBIADE. 

Il me semlïle. 

SOCRATE. 

Aussi, les Lacédéraoniens , soit qu'ils aient 
imité ce poètf ^ ou que d'eux-mêmes ils aient 
trouvé cette vérké, font tous les jours en public 
et en particulier une prière semblable; ils prient 
les dieux de leur donner l'honnête avec l'utile. 
Jamais personne ne leur entendra demander 
davantage. Cependant jusqu'ici ils ont été aussi 
heureux qu'aucun peuple , et s'ils ont vu inter- 
rompre quelquefois le cours de leurs prospé- 
rités, on n'en saurait accuser leur prière. Car 
les dieux sont libres , et il dépend d'eux d'ac- 
corder <^ qu'on leur demande, ou d'imposer 
le contraire. Je veux, à ce propos, te dire une 
autre histoire que j'ai entendu raconter une 
fois à quelques vieillards. Les Athéniens étant 
entrés en guerre avec les Lacédémoniens , il 
arriva qu'ils furent toujours battus dans tous 
les combats qui se donnèrent sur mer et sui" 



I70 LE SECOND ALCIBUDE. 

terre; affligés de ce ipalheur, et cherchant les 
moyens d'en prérenir le retour , après bien des 
délibérations, ils crurent que le meilleur expé- 
dient était d'envoyer consulter l'oracle d'Ain- 
mon j et le prier de leur dire pourquoi les dieux 
accordaient la victoire aux Lacédémoniens plutôt 
qu'aux Athéniens , qui leur offraient les plus 
fréqùens et les plus beaux sacrifices de toute 
la Grèce; ornaient leurs temples de plus riches 
offrandes qu'aucun autre peuple; faisaient tous 
les ans en leur honneur les prooessiona les 
plus somptueuses et les plus i^tposantes ; en 
un mot, dépensaient plus pour. leur culte, à 
eux seuls, que tous les autres Greca ensemble» - 
Les Lacédémoniens, au contraire, ajoutaieot"^ 
ils, nont pas tous ces soins; ils sont si avares 
pour les dieux, qu'ils leur offraqt souipeAl de» 
victimes mutilées, et font beaucoup mmiis de 
dépense , dans tQut ce qui regarde la religion , 
l}ue les Athéniens , quoiqu'ils ne soient pas 
moins riches. Quand ils eurent ainsi parlé , et 
demandé comment ik pourraient détourner le» 
maux qui affligeaient leur ville , le prophète ne 
leur fit pas une longue réponse; sans doute le 
f>ieu ne le permettait pas; mais, «'adressant k 
l'envoyé , il lui dit : « Voici ee qu'Ammon i^- 
Pi pond aux Athéniens : Il aime beaucoup n^ieiu 
a les bénédictions des Lacédémoniens que tous 



IJE SEœND ALCIBIÀDï:, 171 

a les $acrifice9 des Grecs. y> Il n'en dit pas da- 
vantage. Par ces bénédictions des Lacédémo- 
nieqiSy il n'entendait parler, à mon avis,qu^ 
de leur roanîjère de prier, qui, en effet, diffère 
bisaucoup de celle des autres p^uple^. Car 
toii^s les patries Grecs, soit en offrant pux 
dieu^: de3 taureau^ aux cornes dorées, soit en 
leur consacrant de riches offrandes, demaui» 
dent d)n$ leurs prières tout ce que leur suggè* 
rent leurs passions, sans s'informer si ce sont 
de$ biens ou des maux. Mais les dieux, qui en- 
tendent leurs blasphèmes, n'agréent point leurs 
processions n^agnjfiques, leurs sacrifices sompr 
tueux. C'est pourquoi il faut, selon moi, beau- 
coiip de précaution et d'attention p«ur ^vpir 
ce qu'on doit dire ou ne pas dire. Yoqs trour 
verez dan^ Homère des exemples i$emt)labif)9 
aux précédens ; les Troyens , dit-il , en bâtissant 
un fort , 

Offraient aux immortels des hécatombes parfaites. 
Les vents portaient de la terre au ciel une odeur 
Agréable ; et cependant les dieux refusèrent de la goûter , 
Parce qu'ils avaient de l'aversion pour la ville sacrée de Troie, 
Pour Priam et pour son peuple. * 

* Ces vers se rapportent au vers 548 du 11 v. YIII de 
VIliatie. Ils ne sont pas dans les éditions. Voyez l'Homère 
d*£Tpesti , p$ige 371. 



17a LE SECOND ALaBIADE. 

C'était donc inutilement qu'ils offraient des sa- 
crifices 9 et qu'ils faisaient des dons aux dieux 
qui les haïssaient. Car la divinité n'est pas capa- 
ble de se laisser corrompre par des présens, 
comme un usurier : et nous serions insensés de 
prétendre nous rendre par là plus agréables 
aux dieux que les Lacédémoniens. En effet ii 
serait étrange que les dieux eussent plus d'égard 
à nos dons et à nos sacrifices qu'à notre âme , 
pour distinguer celui qui est véritablement saint 
et juste. Non« c'est à l'âme, selon moi, bien 
plus qu'aux processions et aux sacrifices ; car, 
ce dernier hommage , les particuliers et les états 
les plus coupables envers les dieux et envers 
les hommes peuvent très bien l'offrir chaque 
année régulièrement. Aussi les dieux , que la vé- 
nalité n'atteint pas , méprisent toutes ces choses, 
comme le dieu même et son prophète l'ont dé- 
claré. Il y a donc bien de l'apparence que devant 
les dieux et devant les hommes sensés le sagesse 
et la justice passent avant tout. Or , il n'y a de 
vrais justes et de vrais sages que ceux qui dans 
leurs 'paroles , et dans leurs actions savent s'ac- 
quitter de ce qu'ils doivent aux dieux et aux 
hommes. Je voudrais bien savoir ce que tu 
penses sur tout cela. 

ALGIBIADE. 

Pour moi, Socrate, je ne puis que conformer 



LE SECOND ALCIBUDE. 173 

mes sentimens aux tiens et à ceux du dieu. Se- 
rait-il raisonnable que j'allasse me mettre en 
opposition avec le dieu? 

SOCRATE. 

Ne te souvient-il pas que tu m'as dit que tu 
avais grand'peur de demander aux dieux des 
maux sans t'en apercevoir , en voulant leur de- 
mander des biens ? 

ALCIBIADE. 

Je m'en souviens. 

SOCRATE. 

Tu vois donc qu'il n'y a pas de sûreté pour 
toi d'aller prier le dieu ; car il pourrait arriver 
que le dieu ^ t^entendant blasphémer , rejetât 
tes sacrifices, et que , par malheur, il t'envoyât 
toute autre chose que ce que tu lui demandais. 
Je trouve donc qu'il vaut beaucoup . mieux te 
tenir en repos , car je ne pense pas que l'exal- 
tation actuelle de tes sentimens , c'est le nom le 
plus honnête qtfon puisse donner à la folie, te 
permette de te servir de la prière des Xiacédé- 
moniens. C'est pourquoi il. te faut attendre né- 
cessairement que quelqu'un t'enseigpe quelle 
conduite tu dois tenir envers les dieux et envers 
les hommes. 

ALCIBIADE. 

Et quand viendra ce temps , Socrate ? Et qui 



174 LE SECOND ALaBÏADE. 

sera celui qui «l'idst^ulra? qUe je le ven^ai avee 



mir"! 



SOGRA.TÊ. 



Ce sera celui qui t'aime. Mais il me semble 
que , comme dans Homère Minerve dissipe le 
nuage qui couvrait les yeux de Diômède , 

Afin qu'il pût voir si c'était une divinité ou un homme , * 

de m^me il faut , avant toutes choses , qu'il dis- 
sipe les ténèbres qui couvrent ton âme ^ pour te 
mettre en état de discerner ce qui est bien et ce 
qui est mal ; car présentement tu ne me parais 
guère caj^able de le faire. 

ALOiBlAIie. 

Qu'il dissipe, s'il Veut , mes ténèbres et tout 
ce qofa voudra. Quel qu'il soît je suis prêt à lui 
obéir saris réserve, pourvu qu'il me rende meil- 
leur. 

SOCllATE. 

Oui, car il a pour toi une affection merveil-^ 
leuse. 

ALGIBIADE. 

Il mé par att qu'il faut rentfefftre jusque-là mon 
sacrifice. 

* Hoffàig, rUdOe^nir. V, v. lay. 



LE SECOND ALCIBIADE. 175 

SOGRATE. 

Tu as raison , cela est plus sûr que d'aller 
courir un si grand danger. 

ALCIBIADE. 

A la bonne heure, Socrate. Cependant pour 
te remercier du salutaire conseil que tu m'as 
donné , permets-moi de mettre sur ta tête cette 
couronne; nous donnerons d'autres couronnes 
aux dieux quand je verrai arriver l'hecireux jour 
que tu m'as promis ; il dépend d'eux qu'il ne se 
tàSse pas long-temps attendre. 
sograxe: 

Je reçois cette couronne; et je recevrai tou- 
jours avec plaisir tout ce qui me viendra de toi. 
Créon dans Euripide, voyant Tirésias avec une 
couronne, et apprenant qu'elle lui a été donnée 
par les soldats , à cause de son art , lui dit : 

Je prends pour vm bon augure cette couronne triomphale : 
Car nous sommes dans une grande tempête, comme tu le sais."^ 

Et moi aussi , je prends pour un heureux présage 
cette couronne que je reçois de ta main , car je 
ne me trouve pas dans une moindre tempête 
que Créon, puisqu'il s'agit, pour moi, de triom- 
pher de tous ceux qui t'aiment. 

* Eu&iPiDE, Phéniciennes, v. 865. 



HIPP ARQUE, 



DE L'AMOUR DU GAIN. 



i 



ARGUMENT 

PHILOSOPHIQUE. 



1 OUT gain est un bien pour celui qui ïe 
désire ; aimer le gain n'est donc pas plus 
criminel que d'aimer le bien. Bons ou mé- 
chans , tous les hommes Taiment. Seulement 
il faut savoir que ce qui constitue le gain ou 
le bien, ce n'est pas telle ou telle apparence 
extérieure , mais le prix interne et réel de la 
chose. C'est cette valeur réelle que le sage 
ne perd pas de vue. Il faut donc éclairer et 
régler Famour du gain, au lieu de chercher 
à le détruire , ce qui est au-dessus de la phi- 
losophie. 

Tel est le fond bien léger de cette com- 
position plus que médiocre, que Boeck 



i8o ARGUMEÇIT. 

attribue à Simon - le - Socratique , et que 
quelque grammairien aura sans doute ap- 
pelée Hipparque , parce qu'elle contient 
quelques détails intéressans sur ce fils de 
Pisistrate. 



HIPP ARQUE , 



OU 



DE i;AMOtfR DU GAIN. 



SOCRATE, UN ANONYME. 

SOCfeATB. 

JtliT qu'est-ce donc que l'amour du gs|in? Et qui 
sont ceux gui se livrent à cettç passion ? 

l'anonyme. 

Il me semble qu^ ce sont ceux qui croient 
pouvoir gagner à clies choses qui n'ont réellement 
auctme valeur. . , 

SOGRATE. 

Te paraissent-ils savoir qjme ces choses n'ont 
aucune valeur, ou Tigaorer? S'ils le savent, les 
hommes passionnés pour le gain sont des fous , 
selpti toi. 



ï8a HIPPARQUE, 

l'anonyme. • 
Non pas fous, mais rusésy^sans probité , avi- 
des ; sachant bien que les ohyets sur lesquels ils 
spéculent n'ont aucune valettr , et ^cependant 
n'ayant pas honte d'y vouloir gagner. 

SOCRATE. 

Cherchons un exenaple de cette passion pour 
le gain. Si un a|riculteQr.a|jut quo là chose qu'il 
plante est sans valeur, ^t que cepen^lant il croie 
pouvoir gagner à la cultiver ^ le regarderas-tu 
comme un de ceux dont nous parlons? 
l'anonyme. 

Il n'y a rien , Socrate ,• où l'honinae épris de 
l'amour du gain ne croie qu'il y a quelque chose 
à gagner. 

SOCRATE. 

Prends garde de parler avec cette^vivacité, 
co(nme si quelqu*Un t'avait fait tort >efforce-toi 
plutôt de m'écouter avec, attention e;^ de me ré- 
{MHidre oomme.si nous n'avioi^s enoove vien dtt. 
Benses^to que« l'honamei passs^mié pom le ^aio 
sôit juge de la valeur des chose;» sur lasqueUeftU 
croit pouvoir gagner? V 

iZanon.i(VE. 
' Pauvqoos pa»? . ,. 

SOCIATQ. - . ' 

Et qui est juge de la valeur des p]aMa> ? qm 



Hlrt>AIlQUE; ï«3 

sait dans quel terreau et dans quelle saison il 
fiiut les planter? pour noi|s servir aussi des bel- 
les expréfôioDs donties habiles orateurs parent 
leurs discours. * * * . 

L'AJlOinCME. 

Un agriculteur , je pense. 

Mais éroîre que Ton peut gagna*, n^e^t-ce pas 

croire qu'il y a à*gagner? 

-, • • 

L ÂirOlTTME. 

Oui, sans doute. 

socAatk. *• 

ITessàie dond pas de me tfônoper , toi qui es 
encore si jeune, moi qui «tlis déjà vieuic^ en tne 
répondant, comme tu le fais , ce que tu ne penses 
pas : dis-moi là pure vérité. Penses-tU qu^un 
agriculteur qui connaît son métier , et qui'saif 
qu'il sème une planle sai)s taleur^ a*oie qu'il ait 
à y gagner? 

L'inromniE. 

Woti, pAt Jupiter! 



* Les mott du texte , £v Inolf naà x^ ^ ^ (dans quel 
terrein ef.dans quel saison ) , forment une espèce de rime 
impossible à rendre en fifaiifçais, et recherchée alors, à ce 
qu^îl pÊtdtfpm etidL qui: se piqttflieiil de Ueâ patler. 



i84 HIPPARCJDE. 

SOGKATJi. ' • ; 

Pense3-tu aussi. qu'pneavafUer, s'il sait^cjfuetle 
foarrage qu'il donne a son cheval, n^ vàatTÎen, 
ignore qu'il perd ce cheval? 
l'awont*ie. 

Non. 

SQCHATE. • 

Il ne croit donc pas gagner âur un ^uri^ge 
sans valeur? 

L'iCNOlTYME: 

Pas le moins du inonde. 

/ SÔCRATE. 

Penses- tu qu'un pilote qui aura niis à son 
vaisseau un gouvei*naïl. et dès voiles sans aucune 
valeur, igâore ce qu'il eti souffrira, et qu'il court 
le risque de périr lui-même avec son «vaisseau et 
tout ce qu'il y aura placé ? « . 

l'awowymjeî. 
Certainement, il ne IHgnore pas. 

SOCRATE. 

Il ne croit donc pas qu'il y^ ait à tirer aucun 
gain d'un appareillem^nt qui ne vaut rien ? 

l'anonyme. 
il ne doit pas le croire. 

SOCBATE, . 

Un général qui verrait ses troupes avec des 



HiptARQUE. i85 

armes qui ne vaudraient rien , crviraiVil- qw'il y 
ait là à gagner , et qu il pput le ^ire ? 

l' ANONYME. 

Nullement. .'. 

SOCRATE. 

Un jou«ur de flûte ou de. lyre qui aurait de 
mauvais instrumens; uû archer qui aurait un 
mauvais arc ; fin un mot , un ouvrier quelcon- 
que , même habile , qui aurait des outils qui ne 
vaxidraiefit rien , croirait-il qu'il y ait aucun gain 
à en tirer ? 

l'anonyme. 

Il n'est; guère probable. 

. SOCRATE. N 

.Quiappellés-tu donc passionné pour le gain? 
Sans doute aucuh dç ceux dont nous venons ^de 
parler, puisqu'ils ne pensent pas pouvoir gagner 
.à des choses quilï'oîit aucui\p valeur. Ainsi donc, 
à t'entendre , mon très cher,- iï n'y ti pas un 
homme qui aime le ^ain. * ; 

' l'ançnyme. 
Mais, Socrate , j'appelle passionnés pour le 
gain, ceux qui, p^r une avidité insatiable, con- 
voitent ardemment les moindres choses qui ont 
peu ou point de valeur ,' et cherchent k y ga- 
gner. 

SOCRATE. 

Du nv)ins , mon ami , ce n'est pas quHls 



i86 HIPMAQ^E. 

Groieiit cçs choses absojoEiièiit sans viAwr ; car 
noas venons de nous ^convauicre noQSrmémiés 
qu» cela est impossible. 

Et je le pense' aussi. ♦ 

. ,80CRAT£« . 

« 

8i cbnc ils ne le croient pas, ilç Tij^noreiit^ et 
s'abusent en prenant des choses <qui nm valent 
fies pour des choses d^un€f grande valetir. 

• li'AiroinrMF. 
Apparemment. 

sockatê. 

Mais enfiin , ajmer à gagner, c'est aimer à faire 
qujelque gain? ^ -, . 

l'anoicyme. 

Quelle demsmdel^ • . 

Trap^elles-tu pas gaitifle conttâtîre dWôrpc^te^ 

^l' ANONYME. 

Oui. 

. SOGRATE. 

La. perte est^-eUe un bien pour celui qxii 
l'éprouve ? 

, l'anouxice. 

mon , e^r^^àmmenh 



HIPPARQUE. 187 

N'est-cè pas? un mal? 

* • • 

L'ANOmrME. 

Sans doute. 

SOGRATB. 

Perdre est-ce éprouver du dommage ? 
C'est éprouver du donGuaicige. . * 

SOCRATE. 

La perte est donc un mal? 

l'aiùOnyme. 
Oui. 

SOGRâTE. 

Le gain est le contraire de la perte ? 

l'^0||YM£. 

Le contraire. 

Le gain e$tdonc un bien? * ' 

• •'L'AirOIfïMB- * , * 

Oui ,^vraiment. 

SOCRfiTE. 

A}nsi donc 9 aimer le bftea^.TpiU ce que tu 
appelles aimer 4e gai»? 

Il semble. 



i88 HIPPARQUf:. 

•SOÔRAftE. 

Du moins, tu conviens, ô mon ami^^iie 
ceux qui aiment le gain ne sont p^s des insensés. 
Mais tôi-méme , aimes-tu ou n'aimes-Ui' pas ce 
qui est bon? 

LAWONyao:. 

Je l'aime. 

$OCRA.fE. 

Y a-t-il quelque bien que lu n'aimes pas , ou 
préfères-tu le mal ? 

l'anootme. 
Non , certes , par Jupiter ! 

SOCRATE. 

Tu aimes peut-être tout ce qui est bon? 

t'AIfOKYME. 

Oui. 

SOCHATE. 

Interroge-moi à ton tour; et je t'avouerai que 
moi aussi j'aime tout cefqufest bon. Mais, outre 
toi et moi, est-ce que les aigres hommes ne te 
paraissent pas aussi aimer le bteti et Wr le 
mal? 

L'ANDirrilfE. 

Us me le paraissent. 

SOCRATE. • ' 

Et nous sommes conv.enus que le gain était 
un bien? 



Cela est vrai. 



mPPARQUE. 189 

' l'anonyme. 

t • 

• SQPRATE. • 



Maintenant, tous les hommes paraissent ai- 
mer le gain ^.tandis qu'auparavant nous ne pou- 
vions trouver persdime qui Taimât. Ijaquellë de 
ces deux propositions a(sk>pterons-nous pour ne 

pas nous tromper ? 

* » * 

l'anonyme: 

Pour cela, Soctate, il faut, je pense, bien 
concevoir celui qui aime le gain; et l'idée qu'il 
faut s'en faire, est, selon moi, celle d'un homme 
qui croit qu'il peut gagner Jà .où les honnêtes 
gens ne l'osent p^s. , ' 

SOCRATE. 

Mais, moja" très cher, ne vois-tu pas* que nous 
venons de convenir* tout-à-l'heure que gagner, 
c'est faire quelque profit?* 

l'a"ivonymk. 

Qu'en venx-tu conclure? 

soç^atjî:. 

Et nous sommes aussi convenus que tous les 
hommes aiment le bien? 

l'anonyme. 
Oui. 



igo fflPPARQUE. 

SOCRATE. • 

Les honnéljies gens aiment donc toute espèce 
de gain <, st tout gain* est un bien ? 
l'akoi^yme.- 
Oui, rnâis hou pas cette espèce de gain par 
lequel tAs peuvent éprouver au dommage. . 
soq^TE. 
Éprouver du dommage, est*ce éprouvar une 
perte , ou l'en terids-tu 'autrement ? 
l'anonyme^ 
Non ; c'est éprouver une perte. 

SOCRATE. 

Eh* bieni éprouve-t-dn uïie^ perte, en gagnant 
OU en perdant? ' 

L ANONYME. 

Mais d#s deux manières; en perdant, ou en 
faisait uri mauvais gain- • 

SQCRATE. 

Et quelque chose de bon et d'utile peut-il être 
mauvais, selon toi? 

L ANONY^fE. 

Non , certainement. * 

SOCRATE. ' • , 

Mais ne sommesr-nous pas convenus à l'instant 
même que le gain est le contraire de la perle, 
qui est un mal? 



HIPPARQUE. igi 

l'anosttkc. 
Et je le dis encore. • 



SOGRATJi:. 



Et qu'étant contraire au mal, il est un bien? 

L'AHrOtfTMf. 

' Oui, nous eK^ soiùmes eonvtniis. 

SOCRATE. 

Tu vois donc que tu t'efforces de n^^ trom- 
per, en affirmant 'à dessein le contraire de ce 
dont nous sommes convenus. 

NouySocrate, je le jpre^ c'est au contraire 
toi qui m^ troippç et^ je ne sais eonunaQt, me 
tourner et retournes sens de^u$ dessous. . 

» 80d|tAT£. 

Doucement, je.tfe pçie; car je^ie ferais certai- 

nemçnt pas, biefi.si je n'obéissais à unliomme 

vertueux et «âge, 

l'awoïtyme. 

A qui? Où en veun-tu venir ? • 

ê 

.SOCRAXE. 

A mon concitoyen et au tien , au fils de Pisi- 
straste, du dème de Philèdes^, Hipparque, l'aîné 

* Qème de la tribu i£géide. 



lya HIBPARQUE. 

et le plus sage des fils de Pisistrate., qui , parmi 
beaucoup d's^utres pivsuves qu'il a données de sa 
sagesse, a le premiei' porté les livres. d'Homère 
dans cette contrée , et . obligé les rhapsodes à 
les réciter alternativement et par ordre aux 
Panathénées, comme il» le font encore aujour- 
d'hui ; il envoya» aussi chercher Anacréon de 
Téos, avec un vaisseatr à cinquante rçimes, pour 
le conduire dans cette ville ; et il retint tou- 
jours auprès de lui Simonide de Céos , par les 
grands revenus qu'il lui donna et par des prç- 
sens. Son but, en cela, était de former ses 
concitoyens, voulant Commander à des hommes 
éclairés i et trop généraux pour se réserver ex- 
clusivement 'la possession de* la^ sagesse. Et 
quand il eut ainsi répandu (quelques, lumières 
parmi les habitans de Jti vill^,' pénétrés d'ad- 
miration pour lui, il tourna ses soins vers les 
gçns de Ja' campagne, et élevé pour -eux des 
Hermès dans toufes les routes placées entre la 
ville et chaque dème ; puis , choisissaiH ce qu'il 
trouvait la mieux dans ^on ^énie naturel ou 
dans ses connaissances, il le renferma- dans des 
vers élégiaques, et l'inscrivit sur les Hermès, 
pour enseigner la sagesse , de sorte que bientôt 
les citoyens admirèrent un peu moins ces ex- 
cellens préceptes q[ue l'on voyait inscrits à Del- 
phes : ConnaiS'toi toi-même; Rien de trop; et 



I 



hipparOue. 193 

autres semblables , et qu'ils reconnurent plus 
dé sagesse* ^ans Mes censées .dHipparque. Les 
passans ({ui lisaient ces inscriptioifs , y puisaient 
le goût de sa pt\^Qsophie , et acccruraient de la 
campagne pour en. apprendre davantage. Cha- 
que Herinès avait deux inscriptions: à gauche, 
était le nom d'Hermès 9 portant qu'il se trouvait 
entre la ville 'et tel. ou tel dème; à droite, on 
lisait : 

Monument d'Hi{^arque. Marche dans des pensées de justice. 

Il y avait d'autres inscriptions sur d'autres Her- 
mès, belles et en grand nombre. Celle de la 
voie Steirifique , portait : 

é 

Monument â'Hipparque. Ne trompe pas ton ami. 

C'est pourquoi je n'oserais jamais te tromper , 
toi qui es inon ami, ni manquer à ce qui m'a été 
prescrit par iln si grand homme , dont la mort 
livra Athènes, pendant trois ans, à la tyrannie 
de^.son frère Hippias. Et tous les anciens disent . 
que ces trois années furent le seul temps d'op- 
pression .pour les Athéniens, et qu'auparavant 
ils vivaient presque comme softs le règne de 
Saturne. Les hommes les mieux instruits assu- 
rent que la cause de la mort d'Hipparque n'est 
pas, comikie on le croit. généralement, l'affront 

5. t5 



194 HIPPARQUE. 

qu'il fit à la sœur d'Amodius, ia Canépb<M*e''; 
ce serait ti*op de créduHté. A*rino4iûs était le 
bien-âimé et 'le dkdple d'Arîstogiton, qui se 
glorifiait de soo disciple et crpyait avoir Hip- 
]^ârque pour rivai. Or j il se trouva que, sur ces 
entrêfiiites , Amiodius devint amoureux d'un 
jeune homme des plu^ beaux et des mieux nés 
qui fussent alor^. On cite son nom, mais je ne 
me le rappelle pas. Ce jeune homme admira 
d'abord Armodius ei: Aristogiton comme des sa- 
ges; mais quand il se fijt lié intimement avec 
Hipparque, il les méprisa-, et cenx*>ci; de dépit 
tuèrent Hipparque. 

LAJyONTQME. 

Tu as bien l'air, Socrate, de ne pas me croire 
ton àmi, ou si tu me crois tel, tu né te con- 
formes guère an précepte d'Hipparqiie. Car je 
ne puis me persuader que tu ne veuilles pas 
me tromper d'une manière ou d'une aytre. 

SOGRATE. 

Sh bftefi! faisons oomme si nous jouions aux 



"^ Il y avait à iithènes , auprès du temple de Minerve 
Poliade, deux vierges que l'on appelait Canéphores,/x)r- 
teases de corbeilles , parce que , dans les Panathénées , elles 
portaient sur leurs têtes des corbeilles couroiitiée$ de fleurs 
et de myrte, et remplies d'objets destinés au «ulte des dieux. 



hippahQue. 195 

échecs; remettons le eoup, pour que tu ne 
croies pas que tu as été 'trompé/ Veux-tu que 
nous remettions ce que • nous- avons dit que 
tous les hommes cherchent le bien?* 

l'anoutme. 
Nifllement. 

SOCEATE. 

Ou bien qu'une perte est un mal ? 

L'ASTOirririE. 
Non. 

ÔOCRATE. 

Ou peut-être que le gain est contraire à la 
perte, et que foire un gain est le contraire 
d'essuyer une perte ? 

l'inontme. 
Pas dai^ntage. 

SOGRATE. 

Oufout-il que je te remette qu'il est bien de 
gagner , le gain étant contraire au mal ? 

Non , ne me remets pas cela. 

, SOGRATE. 

Tu penses y à ce qa'il parait , que le gain peut 
«voir qudqwe cbo$e de bon et q^ielque ebose de 

i3. 



19^ HIPPARQUE. 

l'awowymï:. 
Tu as deviné ma pensée. 

SOCBATE. 

Je te remets tout ce que nous gvons dit là- 
dessus. Soit : tel gain est bon , tel autre mau- 
vais. Mais )e bon n'est pas plus gaiii que le 
mauvais ; n'est-ce pas ? 

lUnowyme. . 

Pourquoi cette demande? 

SOGRATE. 

Je. m'explique : un mets peut-il être bon ou 
mauvais? 

l'anontme. 
Sans doute. 

SOCRATE. 

L'un est-il pour cela plus mets que l'autre ? 
ou tous deux ne. sont-ils pas la même chose, 
c'est-à-dire , des mets ? N'est-il pas vrai qu'ils ne 
diffèrent aucunement l'un de l'autre , en tant 
que mets y et qu'ils diffèrent seulement en ce que 
l'un est bon et l'autre mauvais? 

l'anonyme. 
Comme tu le dis. 

... SOCRATE. 

N'en' est-il pas de même de la boisson et de 
toutes les autres choses qui^i identiques au fond, 



HIÇPABQUE. 1^97 

se trouvent âccidentelleraeiU les unes bonnes et 
les autres mauvaisest, «ans différer entre elles le 
moinst du monde , attendis .qu'eltes^sont la même 
chose, commç Thomma èst*toujour$ l'homme, le 
bon ainsi que;le*méchanf ? » « 



l'ajconyïmce. 



Celîi est juste. 

SOGRAXE. * • 

Aucun d'eux,, je pense, n'estai plus ni moins 
homme que l'autre ;*lë boh pas "plus que le mé- 
chant, et le méchant pas plus que le bon. 

L'iUrÔI(TME.' 

Tu dis la vérité. » - . 

SOGitATE. 

Ne pouvons-nous pas dire la même chose du 
gain ? Le ^ain n^iest-il pas toujours gain , le boix 

coinme le ihauv^is ?, \ ^ ^ ^ 

f ',. . , 

* 'l' ANONYME. 

*• • ■ 

Nécegsiidremeiit. . ^ - • , 

* toCRATE. 

Celui donc qui fejit.Hne bonne espè.ce de gain 
ne gag^e pas plus que celui qui en préfère une 
mauvaise espèce ; nul dé ces. gains ne Test plus 
que l'autre, a^si qi^e nous.en sommes convenus. 

L^AirOirTME. 

Non 9 certes. • 



198 HIPPARQDE. 

Car le plus et le moins ne conviennent ni à 
l'un ni à l'autre. 

L'ÂîrONtME. 

Nullement. 

SOCAATE. 

Et comment pourrait-il y avoir du plus ou 

du moins pou 1^ quelqu'un dans une chose qui 

n'est pas elle-même susceptible ni de plus ni de 

moins? 

i/avokymb. 
Impossible. 

SOOBAXE. 

Puisque Tun et l'autre sont également des 
gaina, il nous reste à chercher ce que tu vois de 
commun dans l'un et dans l'autre qui te les fait 
nommer des ^ains; comme si tu me demandais 
pourquoi j'appelle égaleinent mets un bon mets 
comme un mauvais , je te répondrais que, quant 
à moi, j'appelle l'un et l'autre des mets, parce 
que tous deux sont une nourriture ;solide qui 
peut être donnée à notre corps. Cap tu accor- 
deras que tout mets est cela; n'est-ce pas? 

L AirONTME. 

Je ne puis m'y refuser. • . 

• SOCRATE. * 

Je répondrais de la même manière pout* la 



HIPPARQUE. i^< 

boisson. On Tapp^lle boisson, parce quelle est 
pour notre corps un aliment liquide , bon ou 
mauvais. li«en sera de même des autres objets; 
efiforce-toi donc de m'imiter en me répondant. 
Tu appelles gain celui qui peut être bpn^ comme 
celui qui peut être mauvais. Que vois-tu de 
commun dans ce gain l)on et mauvais , qui te 
fait donner à tous deux 1q nom de gain ? jSi tu 
ne^sâis que me répondre , fais attention à ce que 
je vais te dire. N^appdleras-tu pas gain la posses- 
sion que Ton açquier): quand, en né dépensant 
rien du tout , ou ep dépensant peu de chose, on 
reçoit davantage ? ^ 

. L'AWOinrifE. 

C'est bien Jà, ce me semble, <?e que j'appelle 
un gain. 

SQCRATE. 

Diras*tù donc qu^ celui qui sans avoir rien 
dépensé, a fait un excellent repas, et a gagné^ 
une maladie ,^a fait un gain ? 

^ L'AîrONYME. 

Non, je le jure. 

SOGRiCTEi. 

Mais celui qui , par ses repas , s'est acquis 
une bompTe saoté , a-t-il fait ui\ gain ou une 
pfirle? 



aoo HIPPARQUE. 

Un gain. 

SOCRATE. 

Toute acquisition n'est donc pas un gain? 

l'ahontme; , 

Non j ceftainement. . 

* SOCRATE. . ' 

• • • ♦ . . 

£st-ce donc faire un gain que d!acquérii^la 
première chose venue, mauvaise ou pôu bonne? 

l'anowtMe. 

Non j il faut qu'elle soit bonne. 

SOCRATE. 

Et si elle est mauvaise , l'acquérir n'est-ce pas 
une perte? 

I/'anontme. 
Oui 9 selon moi. 

SOCRATE? ' 

Reconnais donc le*cercle dans lequel tu- tour- 
nes : c'est que le gain est un bien et la* perte un 
mal. t. 

l'anonyme. 

Je ue sais plus que dire. 

SOCRATE. 

Et je n'en suis pas surpris ; mais répond^ en- 
core à une question. Si quelqu'un en dépensaqt 



HIPPARQUE. -aoi 

moins a reçu plus, diras-tu. qu'il a fait un 
gain? 

. Il n'aura pas fait ^ssi^rément une mauvaise 
affaire , pourvu qu'en^ donnant moins d'or ou 
d'argent, il en ait reçu plus. 

SOGRAJ'E* 

Fort bien ; je te ferai à présent une. seconde 
question. Si quelqu'nn » donné, une demi-Uvre 
d'or; et qtfil ait reçu um^ double' livre d'ar- 
gent , sera-ce" une perte ou un gain ? 
l'awOptymè. 

Une perte, certainement, Scjcrate; tar il aura 
reçu deux pour douze. 

SOCRA.TE. •. 

Cependant il a reçu plus qu'il n'a donné. Est* 
ce que le' double n'est pas plus grand qu'une 
moitié? 

LAirONYME. 

r 

Oui, mais l'argent ù'a pas la même valeur 
que For. ' • • • ' . 

SOCRATE. . . - 

il faut donc pour déterminer le gaii} , connaît- 
tre la valeur défs ckoses.'Nd<Hs-tapas<5ue Fârgent 
en plus grande quantité, a une plus petite ^valeur 
que iîor, et que l'on, quoique en moins-grande 
quantité,, a plus 'de valeur? , . •' . 



aoa • HIPPARQUE. 

L^AirOïïTME. 

Oui, car cela est vrai. 

SOC&ATE. 

C'est donc la valeur de§ choses qui constitue 
le gain> quelle que soit la quantité. Ce qui n'a 
aucune valeur ne peut produire aucun gain. 

l'anoittme. 

. Ten tombe d'accord. 

.SOCRATE. 

N'est-ce donc pas seulement ce qui a de la 
valeur qui vaut la peine d'être acquis , selon toi? 

• L'AWOîfYME. ^ • . 

Oui , sans doute. 

. SOCRATE. 

Et qui vaut la peine d'être acquis 9. l'inutite 
ou l'utile ? 

L'ANOmrME. 

L'utile. 

SOCRATE. 

L'utile n'est-il pas bon? 

'L*ANOinrME. 

Oîii- ♦ ..." / . 

SOCRATE. 

* * . " 

Eh «bien ! ô le plus injtrépide de tous Ws 
hommes, ])'66t«<^e pas la troisièîue ou quatrième 



HIPPARQUË. ao3 

Ibis que nous somméft convenus qae ce qui est 
une source de gain est bon? 

t'AwoinnslE. 
Il parait. 

SOGRATE. 

Et te souviens-tu quelle a été l'ocucasion de 
cet entretien? 

l'Âi^ontme. 

Mais je le pense. 

SOGRATE. 

Si tu ne t'en souviens pas bien ^ je te le rap- 
pellerai. K'est-ce . paâ parce que tu prétendais 
qœ les honnêtes gens n^acceptent pas toute 
espèce de gain*; qu'ils choi^ssent Je$ bons ^ et 
rejetttot les mauvais ? 

l'awoiçtme. 
Oui , certainement. 

• SOGRATC. 

hè * raisonnement ne " nous a-t-il pas forcé 
d'avouer que tous îes gains /grands ou petits , 
sont bons ? 

l'anoktj^e. 

Il m'y a forcer^ 3ocraiç, .plu» qu'il ne me l'a 

persuadé. ^ . 

SOCRATE. 

Peut-être la persuasion viendr^*t-elle ensuite. 



î»o4 mPPARQUE. 

En oe momeni, qfie ce soit par. persuasion ou 
par un autre Sentiment, <x>Qviens^lu avec moi 
que toute espèce do, gain , grand ou petit ,;est 
un bien? 

l'anonyme. 
JTen conviens. 

SOCRATE. 

Conviens-tu aussi que«tQUs les gens honnêtes 
désirent toute espèce de biens? Gela 'n'est-il pas 
certain? 

L^AWONYME. 

Je l'avoue. \, 

SÛCEAtC. . 

'Mais tu disais<aussi que les méchans àesirent 
toute espèce, de gaiti , grand ou petit ? . 

l'anontme. 
. Je le disais. 

SOCRATE. 

Ainsi , selon ce que'tu'as dit , tous les hommes, 
bons ou méchans, aiment le gain. * 
l'anowtme. ^ 
Cefla me parait ainsi. ' 

SOCRATE. • 

Personne n'est donc autorisé à blâmer Ta- 
mourt du: gain /puisqpe* celiii* qtd voudrait le 
faire , aime lui-même le^gain. 



LES RIVAUX, 



OU 



DE LA PHILOSOPHIE. 



ARGUMENT 

PHILOSOPHIQUE. 



CiB petit dialogue , <jue la <5ritique ne peut 
san^ doute attritiuer à Platon^ coutient le 
fonds ordinaire dés idées socratiques sur la 
nature de là philosophie. Socrate y prouve 
très bien que la philosof^hie ne consiste ni 
à tout apprendre , un exercice modéré étant 
plus utile au moral comme au physique que • 
des exercices excessifs et multipliés ; ni à se 
faire une idée générale de toutes les scien- 
ces et de tous les arts , car les connaissances 
si générales sont bien près d'être superiÇ- 
cielles; mais à s'étudier et à se connaître 
soi-même ^ à distinguer les bons et les 
mauvais élémens de sa nature, à corriger 
ceux-ci , à perfectionner ceux-là. Or, qui se 



ao8 ARGUMENT. 

connaît lui-même est capable de connaître 
les autres ; . qui distingue en soi le bien 
et le mal , saura bien jdistinguer les bons 
et les mécKans ; qui se juge et se gouverne, 
est digne de juger et de gouverner ses sem- 
blables ; et le , vrai philosophe est à-la-fois 
homme d'ëtat^juge^ administrateur. En- 
fin, la vraie philosophie est tout entière 
dans la morale; et sa portée ef seg limites 
sont celles de la mprale elle-jnême. 



%/^^%/m/^^>^^%é^^%/* / '^ % ^^'^^^^*/*/*f»f^'^^f%/*>\i^i^>^/^^'^'^%^^^m^*/*^^^%^^^^%^^^%/^%^^^ 



. LES RIVAUX, 



OU 



DE LA PHILOSOPHIE. 



SOCRATE. 

Ktant entré l'autre jour dans l'école de De- 
nys* le grammairien, j'y trouvai quelques jeu- 
nes gens des mieux faits et des meilleures fa- 
milles de la ville, avec leurs amans. Il y en 
avait surtout deux qui disputaient ensemble, 
mais sur quoi, c'est ce que je n'entendis pas 
bien; cependant il me parut que c'était sur 
Anaxagore ou OEnopide**; car ils traçaient 

* Au rapport de Diogène Laerce, liv. III, chap. 5, et 
d'Olympiodore , Fie de Platon, dans son cfOmmentaire sur 
le Premier Alcibiade , Denys avait été le maître de Platon 
pour la grammaire. 

** OEnopide de Chio, géomètre et astronome', contem- 
5. i4 



aïo LES RIVAUX, 

des cercles, ei avec la main ils imitaient cer- 
taines conversions des cieux; leur application 
était extrême. Curieux de savoir ce que c était f 
je m'adreésai à ùù Jeufte tionf^me shi|>rès de 
qui j'étais assis ; et par hasard c'était Famant de 
l'un de ceux qui disputaient. Je lui demandai 
donc 9 en lui poussant un peu du coude, de 
quoi ces deux jeunes gens étaient si fdrt oopû-^ 
pés. Il faut, lui dis-je, que ce soit quelque 
chose de grand et de beau, pour exciter une 
application si sérieuse? Bon! me répondit-il, 
quelque chose de grand et de beau ! Us sont là 
à bavarder sur les dstrès, et à débiter quelques 
niaiseries philosophiques. Surpris de cette ré- 
ponse: Comment! lui dis-je, jeune homme troâ* 
v€s-tu donc qu'il soit ridicule de philosopher ? 
Pourquoi parler si durement? Un autre j^eune 
homme, qui était assis près de lui, et qui était 
son rival , ayant entendu ma demande et sa 
réponse, me dit: En vérité, Socrate, tu ne 
trouves pas ton compte à demander ii cet homme- 
là , s'il croit que la philosophie soit une extra- 
vagance; ne sais-tu pas qu'il a passé toute sa 
vie à remuer ses épaules dans la palestre, à bien 
se nourrir et à dormir? Quelle autre, réponse 

porain d'Anaxagore. (Diog. Lâerce , liv. Il, cfa. 9. -'— liio- 
0dU èë «kfîlé^, HV. X. ch. t. — *Aôdt*$, svCt Éucîfde.) 



LES RIVAUX. an 

peux-'ta attendre de lai^, sinon qiu'il n'y a. ri«â 
de pim ridîcnle qiie 1« philosophie? Celw qui 
me parlait ainsi avait eullivé son esprit; et l'au- 
tre, qu'il traitait si mal, n'avait cultivé que^som 
corps. Je jugeai donc à propos de laisser là 
celui »quê /avais d'abord kiterro^ et qui kii- 
même ne se donnait pas eomnié très propre à 
la conversation , et je m'atUadbai à son rival , qui 
se piquait d'être plus savant, et tâchai d'en tirer 
quelque chose. Je vous parlais à tous deux, 
lui dis-je, et si tu te sens en état de me ré- 
pondre mieuit que loi , je te fais la même ques- 
tion. Réponds^moi , eroi»-ttt que ce soit une 
belle chose de philosopha? ou crois-tu le con- 
traire? 

Les deux jeunes gens' qui disputaient ensem- 
ble nous ayant entendu , cessèrent de disputer ,, 
eC se mirent à nous écouter avec un proËDud 
silenee^ Je ne sais pas ce qu'a leur approche 
le» deux rivaux éprouvèrent,, ixu^s pour moi^ 
je tressaillis. C'est l'impression que me font 
toujours la jeunesse et la beauté. L'un de& àeax 
aoians ne me parut pas moins ému que moi. 
Cependant il ne laissa pas de me répondre d'un 
ton avantageux: Socrate, si je pensais qu'il fût 
ridicule de philosopher, je ne me croirais pas 
un homme, et je ne regarde pas comme un 
homme quiconque peut avoir une telle pensée; 



112 LES RIVAUX. 

faisant par là allusion à son rival, et haussant 
la voix pour ^tre entendu de celui qu'il aimait. 

C'est donc une belle chose de philosopher, 
lui dis*je. 

/Oui, assurément, répondit-il. 

Mais, repris-je, te paraît-il possible de dé- 
cider si une chose est belle ou laide , si on ne 
la connaît auparavant? 

Non. 

Eh bien! sais-tu ce que c'est que philosopher? 

Sans doute, me dit-il , je le sais. 

Qu'est-ce donc, lui demandai-je? 

Ce n'est autre chose, me répondit-il, que ce 
que Solon a dit quelque part: 

Je vieillis en appreqant toujours.'^ 

Et il me semble que celui qui veut être philo- 
sophe, doit ainsi apprendre tous les jours quel- 
que chose, et dans sa jeunesse et dans sa vieil- 
lesse, pour savoir en cette vie le plus qu'on 
peut savoir. 

D'abord , cette réponse me parut satisfaisante; 
mais, après y avoir un peu pensé, je lui de- 
mandai s'il croyait que la philosophie consistât 
à tout apprendre. 

* Ce vers de Solon est cité dans le Lâchés ; et au liv. VII 
de' la République, 



LES RIVAUX. 2i3 

Sans aucun doute, me répondit-il. 

Mais penses-tu, lui dis-je, que la philosophie 
soit seulement belle, ou crois-tu aussi qu!elle 
soit utile? 

Très utile aussi , me répondit-il. 

Cela te parait-il particulier à la philosophie , 
repris-je, ou crois-tu qu'il en soit ainsi des 
autres arts? par exemple, le goût de la gym^ 
nastique te paraît-il aussi utile que beau? 

C'est selon, répondit-il en plaisantant; avec 
eelui-ci, désignant son rival, je ne crains pas 
de dire que ce goût n'est ni l'un ni l'autre*; 
mais avec toi, Socrate, je conviens qu'il est à- 
là-foi%et très beau et très utile. 

Et crois- tu, lui dis-je, que le goût de la gymj- 
nastiqae consiste à vouloir s'exercer le plus 
possible? 

Sans doute, me répondit-il, comme le goût 
de la sagesse, la philosophie consiste à vouloir 
savoir le plus possible. 

Mais, lui demandai-je^ penses-tu que ceux 
qm s'appliquent à la gymnastique , aient d'autre 
but que de se bien porter? . 

Non, me dit-il. 

Et par conséquent, lui dis-je, c'est le grand 
nombre d'exercices, qui fait qu'on se porte 
bien? 

Et comment, en effet, serait-il possible, me 



ai4 LES RIVAUX. 

répondit-il, qu'on se portât bîen,ainec peu«d'eKer- 

cke? 

Sur cela, je Irou^vai à propos <de pousser xm 
peu mon alihlète , pour qu'il vint à mon secoHdrs, 
avec son expérienoe en fait de gymnasiiqiie; et 
iiii adressant la parole: Pourquoi gapdefr4.u le 
silence, mon cher, quand tu l'entends çanier 
ainsi? crois-tu 'que ce soit le grand nomi^re 
d'exeneiees q^ fassent du bîea à la santé, ou 
un exercice modéré ? Pour snoi, Socrate , me ré- 
|>ondft-il , il me semblait que je pense toujours 
comme le précepte^, que les lexerdces modérés 
font la bonne sa»té. £n veux^tu la preuve? vois 
ce pauvre homme , avec son appiicatioA à l'étude ; 
il ne mange plus, il ne dort point, il est tout 
roide, et comme desséché par la méditalioin. 

A ces paroles, les deux jeunes gens se|>ri- 
'rent à rire^ et le philosophe rougit. Je lui dis: 
îEh bien ! ne conviens^tu pas présenit^iiiieat q«e 
ce n'est ni le grand ni le petit nombre d'eoLend- 
ces qui font qu'on se porte bien; mais un 
;6£ei:dîce modéré? YeiisAu jdooc combatttre con- 
tre deux ? 

S'il n'y avait que lui, me dit-il, je lai tiendrais 
bien tête, et tu «eaas que je fi^is en état de lui 
pftouver ce que j'ai avancé, aecaitRoe mie.ohose 

'^'^HiPPOGBAT. de Morbis papitlûtibus ^ )iv. VI, 9«ct. 6. 



LES WVAUX. 2i5 

un re^QMtâble adversaire ! ^^ais.^vec tpi,.Sopr^^ 
j^ ne ^^ux pas ^puter icoatr^ mon se^Qtîn^^n^. 
JVvpiie dpoç qii& iCp n'e&t pas le gmp^. pombr^ 
^'içuercices, mais uïj exerçLcç nQp4iéré.qw f*tte 
bonne §#it;jé^. 

3S[*en e3L-U |xas 4ç imên^f de^ alirapns? (mi cjfs^ 
je. Jl e^ tocub^ d'aqpprd; ejt sur tQU|;es le^ au- 
Xres choses qui regfirdent le c^rps , je Le foir^i 
de convenir que c'esj Ji© juste milieu. q^i ^t 
utile, iet poiijt du toi^f J^ trpp, ni le trop peu; 
et il en convint avec moi. Et sur ce q<i4 r^;ji^de 
4'â^.e lui di^-^je ensuite, estî-çe la. quantité d'ali- 
.j39en^qM'pn ^ui 4<inne qui lui ^st utjje, it?|i 1^ 
jnst^ fflifis,ur^?: 

La jusite mesurée. 

Ma^is^ ^^ çpiina^sssiinçes, ^epris-jg, pe iso^L- 
elles p9is le^ ^lin^eps de l'â^e? Il r^youa. 

Et paE çonséqi^e^t, lui cliçrje, c'e§t Ig mesure 
^ ][^U l^ ipujj?|tvi4e ^^ coiwiAijSS^nc^s qui fa^ 
.4u Jbien 4 ji'âiw? U em to^ba 4'a^oî¥it 

4 qin pçjm-rio^ç-nQus f aisopiwb)«weu,t U9MS 
.a4fî^s$er, CQn4,waai-je^ pour Wei^ sayxj^jr^Kjuel^. 
.e^ 1^ jutçte mesiif e d^^limens et d',exerA?fces qui 
est ho^m m ^WpP? Nous !eoipivînpp^toM»!tri)is 
4|He 4^ém^ k m Wé4e€in oi^ à ur maître dp 
gymnastique. Et sur les semences, ^ur connaî- 
tre cette juste mesure,, qui consulter ?]Soia^ ^con- 



2i6 LES RIVAUX. 

vînmes que c'était l'affaire du laboureur. Et sur 
les sciences, qui consulterons-nous donc pour 
savoir le milieu qu'il faut garder en les semant 
ou en les plantant dans l'âme? Sur cela, nous 
nous trouvâmes tons trois fort embarrassés. Puis- 
que nous ne saurions nous tirer de là , leur dis-je 
en badinant, voulez-vous que nous appelions à 
notre aide ces deux jeunes garçons ? ou peut- 
être en aurions-nous honte, comme Homère 
dit des amans de Pénélope, qui, ne pouvant 
tendre l'arc, ne voulaient pas qu'aucun autre 
pût le faire ? * 

Quand je vis qu'ils désespéraient de trouver 
ce que nous cherchions, je pris un autre che- 
min. Je leur dis : Quelles sciences établissons- 
nous que doit apprendre un philosophe? car 
nous sommes convenus qu'il ne doit pas les ap- 
prendre toutes , ni même un très grand nombre. 

Le savant, prenant la parole, dit que les 
plus belles, les plus convenables à apprendre 
' au' philoeephe étaient celles qui lui devaient 
hàre le plus d'honneur; et que rien ne pouvait 
lui en^ faire 'davantage que de paraître entendu 
dan^ tous les arts, ou du moins dans la plu- 
part et dans les plus considérés; qu'ainsi, il 
fallait qu'un philosophe eût appris tous les arts 

* Odyssée, liv. XXl, v. a85 et suiv. 



LES RIVAUX. 217 

• dignes d'un homme libre , ceux qui dépendent 
de fintelligence, et non ceux qui dépendent 
de la main. 

Fort bien, repris-je, c'est comme en archi- 
tecture. Tu auras ici un très bon maçon pour 
cmq ou six mines au plus; mais un architecte , 
tu ne l'aurais pas pour dix mille drachmes; car 
il y en a très peu dans toute h, Grèce. N'est-ce 
pas là ce que tu veux dire ? 
Oui , me répondit-il. 
Alors je lui demandai s'il ne lui paraissait pas 

.impossible qu'un homme apprît ainsi deux arts, 
bien loin qu'il pût en apprendre un grand nom- 
bre 9 et qui fussent difficiles. 

- Sur quoi: Ne t'imagine pas, Socrate, me 
dit»il, que je veuille dire qu'il faut qu'un phi- 
losophe sache ces arts aussi parfaitement que 
ceux qui les pratiquent; mais comme il con- 
vient à un homme libre, k un homme instruit, 
pour entendre mieux que le commun des hom- 
mes ce que disent les maîtres , et pouvoir don- 
ner lui-même un avis; pour qu'enfin sUr tout 
ce qui se dit ou se fait à propos de ces arts,- il 
se distingue par son goût et ses lumières. 

Et moi, doutant encore de ce qu'il voulait 
dire: Vois, je te prie, lui dis-je, si- j'entre Men 
dans l'idée que tu as du philosophe; tu veux 
que le philosophe soit auprès des artistes ce 



ai8 tm RIVAUX, 

qu UP pentathle * est auprès d'u^i coureur ou d'un 
lutteur. Vaincu p^r chaque atbiète daos Texer- 
cice qui lui est propre, le pentathie ne tient 
que le secoii4 t'ang; tandis qu'il est au*desfius de 
tpu$ les autr^ athlètes len général. Voilà peut- 
étr^ V^et qi,ie, çdipn toi, la philosophie produit 
s^r ceqx qui s'attachent à ellie ; ils sont dans .cha^ 
que art au-dQSsoiîis des roaUres , mais ils l'âmpor^ 
teut sur tous les autres bominas ; de sorte qu'jà 
le prendre ainsi, un philosophe est en toute 
chose un homme de second rang. Telle est, je 
crgjis^ l'idée que tu veux donner di; philosopiie; 

SoQrat;e, ^e ditrjil, tu a$ admirablemieot isom-^ 
pris ma pensée, en coi^parant te philosophe 
^vec le pevtathle ; le phitosophe eU yéritahle- 
ment un hontin^e qui ue s'attache à rien servile- 
ment, et qui ne travaille a aucune chiQsç, de 
maniètre qu^ pour pprter f'ujie à sa perfection 
il n^gljge jtpute^ 1^$ autres , cofan^ fodai las ar- 
Jti$fe^; le philq^oph^ s'appliquer toutes enâem- 
JbW^Vi^^ saesure. 

Après çie^tie répo^i^e^ comme je souhaitais «a- 
Tpir nettemetiit ce ^'il voulait dire , je lui de- 
mandai s'il çrpyaitque les gens hahîilQ^ fuaieat 
mti)fes'ou ju^utiles. 



* Athlète qui s'occupa de cinq sortes cf exercices. ( Bv- 
U&T'PiB , Mém» 4e VAead. des iBScripi. toI. IV. ) 



liBS RIVAUX. ,;i.î9 

T^tiles, aissqréme&t , Âctcrate , me répondit-il. 

Et ^i l€)& h^bUes' «ppt ujtilçs, les fnatbabilâs 
sont iniitiies? 

Il en tomba d'accqrcL. 

J\IaU \^^ philpj&oplj^Qs $wt4}:S iitU^s^ ^u fie le 
soqjt«-il$ pas? > 

INon-seulement utiles, mais les plus j^tiji^s dés 
hommes. 

Vîpyonç donc si tu di$ vrai, repris-je ., et com- 
;i99^e«(t il sp peqt faire que soient si utiles ides 
hpiomesquc fie soi^it .qu'au second r^im^i f^r il 
QSt clair que )e pbi^oso{)be est inférieur à cb^- 
quQ artiste en particulier. 

Il en convint 

Pk! tvpyonn^ \in peu, reprisse, di^JJQoi^ s^ tu 
étais ibalade^ pu que itu eusses quelque .9W fff^i 
le fût ^ dont tu fusses fdrt .en p^e , pptur ré- 
ts^lir.ttai^anté pu jcelle de ton ami^ appellerais- 
tu le pbilosopbe , cet babile bomme d^ seçpnd 
ondr^.^ o^ l!erais-tu vtepir fie médecin ? 

Pour roa pîirt, je les feraiç wewt tows Jbes 
,det*î:,«fcejrépopdit41. . 

Ah! np me diç p93 -cela, ^reprJisr^ , ij f^t 
^ter ; leq^uel .aj>pettQraîs*]tu le plus (tôt et de 
|)référenQe ? 

^i m le pne*iids ^si , iw 4\t-il , U n'y :? per- 
spnne qui balançât, et oe iflt ve«iir plus tPt fA de 
vpréférjence le mé^ctçÂB. 



230 LES RIVAUX. 

' Et si tu étais dans un vaisseau battu de la 
tempête, à qui t'abandonnérais-tu , toi et ce que 
tu as avec toi, au philosophe oi» au pilote? 

Au pilote , sans. contredit. 

Et dans toute autre occasion , tant qu'on iiura 
l'homme de hl chose , le philosophe ne sera pas 
fort utile? 

Il me le semble , répondit-il. 

Et par conséquent, repris-je, te philosophe 
est un homme très inutile; car dans chaque art 
nous avons des hommes habiles, et nous sommes 
tombés d'accord qu'il n'y a que les habile^ qui 
soient utiles, et que les autres sont inutiles? 

Il fut forcé d'en convenir. 

Oserai- je encore te demander quçlqtie ehf^, 
lui dfé-je , et n'y aura-t-il point de l'impolitesse 
à té faire tant de questions? j^ 

Demande-moi tout ce qu'il te plaira, me 
répondit-il. 

Je ne veux que convenir de nouveau de tout 
ce -que nous avons dit. Il me semble que nous 
sommes* convenus d'un côté , que la philosophie 
Qst une belle chose; qu'il*y a des philosophes; 
que le philosophe est habile ; que«Jes gens ha- 
biles sont utiles, et les malhabiles inutiles: et 
de l'autre côté,. nous sommes également tombés 
d'accord que les philosophes sont inutiles, t^t 
qu'on a des maîtres dans chaque art; et que l'on 



LES RIVAUX. aai 

en a toujours. Ne sommes-nous pas con\e«ius 
de cela ? • . 

Mais oui, mê^répondit-il. 

Nous .gommes donc eonvejqkus, à ce 4^u'il pa- 
raît, 'Su moins d'après tes principes, que si phi- 
losopher c'est s'occuper de tous les arts, comme 
tu lé dis, le philosophe est un être assez mal- 
habile et fort inudlé , tant que les arts Mront 
cultivés parmi les hommes. Mais,«n vérité i mon 
cher, prends garde qu'il n'en soit^pas ainsi, et 
que philosopher ne soit point du tout se mêler 
de tous les arts i et passer sa vie à tout faire et à 
tout apprendre; car, pour cela, c'est une honte^ 
à mon avis, et l'on appelle manœuvres ceux qui 
s'occupent «insi desartsl Au reste pour mieux 
savoir si je dis vrai, réponds-moi encore^ je te 
prie : Qui sont ceux qui savent bien châtier les 
chevaux? Ne sont- ce pas c^px qui les rendent 
meilleiu*s? 
* Oui. 

Et les chiens , de même ? 

Ouï. 

Ainsi, c'est le même art qui les châtie et les 
rends meilleurs ? 

Oui.' 

Mais cet art qui les châtie et les rend meil- 
leurs', est-ce lé même qui discerna^ \%% bons 
d'avec les mauyais , ou en est-ee un autre? 



a^a LÉS RIVAtX. 

Won , me' dit it , é'est te râfénoe. 

Diras-tu la même chose des hommes ? repris-' 
je. L'art qui les rend meilleurs est-il le même 
(fùe cehii qui lei»* efaâtte , et qx dîMeme les 
mécharnâ et les bons ? 

C'est lé lîiïeroe. 

L'ail^f cfùi s'applique à un seul , s'applk^ie à 
plusieurs^ et celui qm s'applique k phisieursy 
s'applique à uft seol? 

Oui. 
' Et il en' éfsK aittsi des ekevatfx et de tous les 

Il eu éôiivint. 

Mais f'^pris-'jef, comment appelles^tu la science 
cjtii cfafttie cemc qui troublent les états et viioient 
tes tôis ? ii'e^ pas la science da juge? 

Oui. 

Et cette science ^ a'est«ce pas la justice? 

£lle<«éme. 

Ainsi le même art qui châtie les méchâûSj' 
sert aussi à les faire reconnaître d'ave<t les bons? 

Assurément. 

Et qm && reconnaît un , en pourra reconnaître 
plusieurs? 

Oui. 

Ëtclèiit qui n'en tK>urra'pae reconimitre (Olu- 
siéui^, tt'ed pourra "pas même feconnaitre nn^ 

Non. ' • . . " 



LÈS Rît AUX. aavi 

Un cheval qaî ne reconn^aîtrait pas les Bons 
et les mauvais éhevanx^ ne reconnaîtrait pUà 
non plus ce qu'H 4^i Ini-râfétfifé ? 

Non. 

Et un bœuf qui ne recondaitràit pafs leâ bdns 
et les mauvais boeufs, ne reconnaîtra pas ttùtî 
plus ce qu'il est lui-même? 

Sien cértdinerdefyf/ 

Et il en est de méiîié dû ehiéfn ? 

Il en tomba d'accord. 

Quôi^donclajoùtai-je^iiil hotbiùië qui Ifé distin- 
guerait pas les hommes bons d'avec lés tïiécbarïs, 
n'ignaretait-it pas s'il est luî-^tnémè bon ôtt tâ- 
chant , puisque mOh il esft hottitttèr àû^ài?' 

Gela est vrai, me dit-il. 

Ne se pa» cofiMîtt^ soi-ttléAM^, est-ce être 
sage ou fou? 

C'est être fou. 

Et par cofi9éqtie«Ft, mt^uài^ë^ ^ë cotihaifre 
soi-même , cTest être sage ? 

Oui. 

Ainsi, k ce qo'it pâffSiît, fiâé^i^ptiôn dit tem- 
ple de Delpbe» est une ëfÈiùrUtÛotk à la Sagesse 
et à la justice? 

A ce qrfil paraît. 

Mais» n'est-^e pàsl prédsêfhém lit justice qui 
enseigne à bien châtief? 

Oui. 



224 LES RIVAUX. 

Mais si c'est la justice qui enseigne à bien 
châtier, n'est-ce pas la sagesse qui nous fait 
connaître et nous-mêmes et les autres? 

Il paraît , répondit- il. 

Ainsi, la justice et la sagesse ne sont que la 
même chose? 

Cela est évident. 

Et ce qui constitue la bonne police d'un état, 
c'est la punition des ^léchans ? 

Tu dis vrai. 

Et^c'^est là ce qu'on appelle la politique ? 

Il en convint. 

Quand un homme, dis-je, gouverne bien un 
état, ne lui donne-t*on pas le nom de roi? 

Sans doute. 

L'art par lequel il gouverne est donc l'art 
royal? 

Oui. 

£^ cet art n'est-ce ppts le même que ceux 
dont nous venons de parler tout-à-I'heure ? 

11 me semble. 

Quand un particulier gouverne bieii sa mai- 
€on,quel nom lui donne-t-on? ne ap pelle-t-on 
pas un bon économe, un bon maître? 

Oui. * 

Par quel art gouverne*t*il si bien sa maison? 
n'est-ce pas l'art de la j ustice ? 

Assurément. 



LES RIVAUX. aa5 

Il me semble donc que roi , politique , éco- 
nome , maître 9 juste et sage, ne sont qu'une 
même chose ; et que la royauté, la politique , 
l'économie, la sagesse et la justice, ne sont qu'un 
seul et même art? 

Il paraît bien. 

Quoi donc !. continuai-je , quand un médecin 
parlera devant un philosophe de maladies ^ ou 
quand un artiste parlera de son art, il sera 
honteux au philosophe de ne pas entendre ce 
qu'ils diront , et de ne pouvoir dire son avis ; 
et quand un juge , un roi , ou un de ceux que 
nous avons nommés , viendra à parler devant 
lui, il ne sera pas honteux à ce philosophe de 
ne pouvoir ni les entendre , ni rien dire de lui- 
même. 

Comment ne serait*il pas honteux , Socrate , 
d'être réduit à se taire sur de pareilles choses ? 

Mais , repris-je , établirons-nous que sur ces 
choses le philosophe doit être un pentathle, 
au-dessous des maîtres et au second rang, c'est- 
à-dire toujours inutile, tant qu'il y aura des 
maîtres ? ou dirons-nous qu'il ne doit pas aban- 
donner la conduite de sa maison à des mains 
étrangères et se tenir au second rang dans ce 
genre, mais qu'il doit savoir juger et châtier 
comme il fsiut , pour que sa maison aille bienî) 
Il en convint avec moi. 

5. i5 



aaÔ LES RIVAUX. 

Et puiSySii ses amis le prennent pour arbitre* 
ou si la patrie l'appelle au< fonctions d'arbitre 
public ou de juge , ne sera*ce pas uiie honte 
pour lui de ne tenir alors que le second ou le 
troisième rang , au lieu d'être au premier ? 
Il me semble, répondit-il. 
Il s'en faut donc de beaucoup , mon cher, 
que la philosophie consiste à tout apprendi'e et 
k s'appliquer à tous les arts. 

A ces mots , le savant , confus de ce qu'il avait 
dit y ne sut que répondre ; et l'ignorant assura 
que j'avais raison. Tous les autres passèrent 
aussi de mon côté. 

* La loi athénienne reconnaissait deux sortes d'arbitres: 
les arbitres publics, qui étaient électifs et renouvelés chaque 
4innée ; et les arbitres domestiques , que les parties choisis- 
saient elles-mêmes. (Sam. Pe^it. In leg, Attic, p. ^440 



THÉAGÈS, 



DE LA VRAIE INSTRUCTION. 



t». 



ARGUMENT 

PHlLOSOPfflQUE. 



IjE but de ce petit dialogue, ou du moins 
le seul point sérieux qu'on y puisse aperce-* 
voir est l'importante distinction de la ma-< 
nière d'instruire de Socrate d'avec celle des 
sophistes. Ce n'était point par des cours et 
des leçons régulières, comme les sophistes , 
ni par des livres , comme les modernes, que 
Socrate avait acquis tant d'influeisce sur l'es-* 
prit de ses concitoyens, et qu'il répandait 
autour de lui les lumières et l'instruction. 
Au lieu de l'appareil souvent stérile d'une 
science d'école, factice et maniérée, tout son 
art consistait à mettre ceux qui le fréquen- 
taient en contact plus ou moins intime avec 



a3o ARGUMENT, 

son âme, pour féconder et développer la leur, 
par le charme de la sympathie. Où manquait 
la sympathie , Socrate lui-tnême ne pouvait 
rien. Cet instinct mystérieux, dont la source 
se cache dans des causes placées hors de la 
volonté de l'homme, ce lien qui unit les 
cœurs à leur insu et souvent même en dépit 
d'eux , ce rapport à-la-fois irrésistible et in- 
explicable , était nécessaire à Socrate pour 
qu'il put agir et âtre utile , et l'amitié était 
pour lui la condition et l'instrument de toute 
grande et noble influence. Aussi, à vrai dire, 
n'avait I- il point d'élèves, mais des jeunes 
gens qui s'attachaient à lui. Il causair et vi- 
vait avec eux; c'était là son enseignement. 
Cet enseigoement se faisait au hasard, à la 
promenade, aux gymnases, dans les places 
publiques , partout et toujours et sur toutes 
choses , improvisé, naïf, vqrié, plein de vie. 
Peutrêtre ne laissait-il pas dans les esprits 
tel ou tel système déterminé; mais il leur 
inculquait d'excellentes habitudes , et ou- 



ARGUMENT. aîi 

vrait en tout sens à la pensée des direc- 
tions saines et originales. Socrate ne fit pas 
d'école particulière; il fit mieux, il créa un 
mouvement intellectuel qui, se communi'- 
quant de proche en proche, embrassa peu- 
à-peu la Grèce entière , et par la Grèce tout 
le genre humain. 



THÉAGÈS, 



DE LA VRAIE INSTRUCTION. 



DEMODOCUS , PÈRE 0E TBUÉAGÈS ; 

THÉAGÈS , SOCRATE. 

DÉMODOGUS. 

OocaA.T£ , j'aurais grand besoin de t'entretenir 
en particulier, si tu en as le loisir ; et si tu ne 
Tas pas , je te supplie de le prendre pour l'amour 
de moi , à moins que tu n'aies quelque affaire 
d'importance. 

SOCRATE. 

J'ai du loisir maintenant et particulièrement 
pour toi: si donc tu veux me parler, je suis 
tout prêt. 



234 THÉAGÈS. 

D£MODOGUS. 

Veux-tu que nous nous retirions ici , sous le 
portique de Jupiter Libérateur ? 

SOCRATE. 

Comme tu voudras. 

DI^MOPOGUS. 

Allons-y donc, Socrate. II me semble qu'il en 
est de iQeme de tout ce qui viei^t au monde ^ 
plantes , animaux et hommes. Rien de plus aisé 
à nous qui cultivons la terre que de préparer 
tout ce qui est nécessaire avant de planter, et Fac- 
tion de planter elle-même; mais lorsque ce qu'on 
a planté est venu , alors le soin qu'il en Ëiut 
prendre est difficile et très laborieux. Il parait 
qu'il en est de même des hommes; je juge des 
autres par moi. Voilà mon fils : c'est une plante 
qu'il m'a été fort aisé de faire venir; mais son 
éducation est bien difficile , et me tient danis 
des alarmes continuelles. Sans entrer dans le dé- 
tail de tous les sujets que j'ai de craindre pour 
lui , en voici un tout nouveau ; c'est une envie 
qu'il a, et qui véritablement n'est pas malhon- 
nête, mais fort dangereuse ; elle m'épouvante. 
Crois-tu , Socrate , qu'il nous a pris l'envie de de- 
venir habile ? comme il dit. Apparemment quel- 
ques-uns de ses camarades de notre dème, qui 
vont à Athènes , lui rapportent les discours qu'ils 



THÉAGÈS. a35 

y entendent , et lui troublent la cervelle. Jaloux 
d'imiter ces jeunes gens, il ne cesse de me tour- 
menter, me priant d'avoir soin de lui , et de 
donner de l'argent à quelque sophiste qui le 
rende habile. Ce n'est pas la dépense qui me 
fait peur ; mais je vois que cette passion va le 
jeter dans un grand danger. Jusqu'ici je l'ai re- 
tenu par de bonnes paroles; mais aujourd'hui 
que je ne puis plus en être le maître, je pense 
que le meilleur parti pour moi c'est de donner 
les mains à ce qu'il veut, de peur que les com- 
merces qu'il pourrait avoir en secret, et sans 
ma participation , ne le corrompent. C'est pour- 
quoi je viens aujourd'hui à Athènes pour le 
mettre entre les mains de quelque sophiste , 
et je t'ai rencontré fort à propos ; car tu es 
celui que je souhaitais le plus consulter sur 
cette affaire. Si donc tu as quelque conseil ài 
me donner sur ce que je viens de te dire, je te 
le demande , et tu me le dois. 

SOCRATE. 

Mais on dit, Démodocus, que le conseil est 
une chose sacrée ; et s'il est sacré dans toutes 
les occasions de la vie , il l'est assurément dans 
celle-ci ; car de toutes les choses sur lesquelles 
l'homme peut demander conseil, il n'y en a 
point de plus divine que celle qui regarde l'édu- 
cation de soi-même et de ceux qui nous ap** 



236 THÉAGÈS. 

partiennent. Premièrement, il faut que nous con- 
venions ensemble j toi et moi, quelle est la chose 
sur laquelle nous délibérons , de peur qu'il n'ar- 
rive souvent que j'entende une chose et toi une 
autre , et qu'après un long entretien nous ne 
nous trouvions tous deux fort ridicules d'avoir 
parlé si long-temps sans nous être entendus. 

DIÉMODOCUS. 

Je crois que tu dis vrai , Socrate ; il faut que 
nous fassions de cette manière. 

SOGRATE. 

Oui, je dis vrai: cependant pas si vrai que 
je pensais, et je me rétracte en partie; car il 
me vient dans l'esprit que ce jeune homme pour- 
rait bien avoir toute autre envie que celle que 
nous lui croyons, ce qui nous rendrait encore 
plus absurdes d'avoir délibéré sur toute autre 
chose que sur l'objet véritable de ses désirs. Je 
crois donc qu'il sera mieux de commencer par 
lui , et de lui demander ce qu'il désire. 

DÉmODOCUS. 

En effet, cela pourrait bien être mieux, comme 
tu le dis. 

SOCRATE. 

Mais , dis-moi , quel beau nom a ce jeune 
homme ? et comment le saluerons-nous? 



THÉAGÈS. a37 

DIÉHODOCOS. 

Il s'appelle Théagés, Socrate. 

SOCRA.TE. 

Le beau et le saint nom que tu lui as donné ^ ! 
Dis-moi donc, Tbéagès, tu dis que tu souhai- 
tes devenir habile , et tu presses ton père de te 
trouver un homme dont le commerce puisse te 
rendre tel? 

THÉAGÈS. 

Oui. 

SOCKATE. 

Qui appelles-tu habiles, les hommes instruits, 
quoi qu ils sachent , ou les hommes qui ne sont 
pas instruits ? 

THÉAGÈS. 

Assurément, les hommes instruits. 

SOCRATE. 

Qoi ! ton père ne t'a-t-il pas fait apprendre 
tout ce qu'apprennent les enfans de nos meil- 
leurs dtoyens, comme à lire, à jouer de la 
lyre , à lutter et à faire tous les autres exercices 
du corps? 

THEAGÈS. 

Sans doute. 

'^ Théftgès signifie plein d'amour pour les choses dipines. 



238 THÉAGÈS. 

£h! penses'tu qu'il te maïK^ue quelque aiitre 
science que ton père doive te faire apprendre ? 

THIÉA^GÈS. 

Oui. 

SOCRATE. 

Quelle est cette science ? dis^le-<nôu8^ afin que 
nous puissions faire ce qui te sera agréable. 

Il le sait bien , lui ; car je le lui ai dit fort 
souvent; mais c'est ejcprès qu'il te parle ainsi, 
comme s'il ignorait ce que je souhaite. Sut ce 
point ) comme sur beaucoup d'autres , il me con*" 
tredit sans cesse, et refuse de me nietti*e eiître 
les mains d'un maître. 

SOCRATB. 

Mais ce que tu lui as dit jusqu'à cette heure 
n'a pas eu de témoins, prends-moi pour té- 
moin aujourd'hui , et dis devant moi quelle est 
cette science que tu yeux acquérir? Voyons si 
tu voulais apprendre la science qui enseigne à 
gouverner les vaisseaux , et que je te deman- 
dasse , Théagès , quelle est la science qui te 
manque , et pour laquelle tu te plains que ton 
père ne veut pas t'accorder de maître , que me 
répondrais-tu ? Ne me dirais-tu pas que c'est la 
science du pilote? 



THÉAGÈS. a39 

THSAOBS. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et si tu voulais apprendre celle qui enseigne 
à gouverner les chars , et que ce fut pour cela 
que tu te plaignisses de ton père, quand je 
viendrais à te demander quelle est cette science , 
ne me répondrais-tu pas que c'est celle du 
cocher ? 

TH£A.GJi:S. 

Certainement. 

SOCRATE. 

Et celle dont tu es si avide n'a-t-elle pas de 
nom ? ou en a-t-elle un ? 

TlilÊAGèS. 

Je crois bien qu'elle en a un. 

SOCRATE. 

La connais-tu donc sans savoir son nom ? ou 
bien le sais-tu? 

THJÉAGÈS. 

Je le sais. 

SOCRATE. 

Quel est-il ddti<^ ? dië^le-môi. 

THÉAGiS. 

Quel autre nom pom'ràit-elle avoir, Socrate, 
que celui de la science ? 



a4o TfiÉÂGÈS. 

soca^TE. 

Mais celle du cocher, n'est-ce pas aussi une 
science ? Penses-tu que ce soit une ignorance ? 

THÉA.GÈS. 

Non. 

SOCRATE. 

C'est donc une science? 

THiAGjkS. 

Oui. 

SOGRATE. 

A quoi nous sert-elle? Ne nous apprend-elle 
pas à commander aux chevaux attelés ? 

T JÉAGàs. 

Oui. 

SOCRATE. 

Et celle du pilote, n'est-ce pas aussi une 
science ? 

THlÉAGiS. 

Il me semble. 

SOCRATE. 

N'est-ce pas celle qui nous apprend à gouver- 
ner des vaisseaux ? 

THÉAGÈS. 

Elle-même. 



THÉAGÈS. a4i 

SOCRLTE. 

Et celle que tu veux apprendre, quelle science 
est-elle? et que nous apprend-elle à gouver- 
ner? 

THEACiS. 

Il me parait qu'elle nous apprend à gouver- 
ner les liommes? 

SOCRATE. 

Quoi! les malades! 

THJÉAGÈS. 

Non. 

SOCRATE. 

Car cela regarde la médecine , n'est-ce pas? 

THÉAGÈS. 

Oui. 

SOCRATE. 

Nous apprend-elle donc à gouverner ceux 
qui chantent dans les chœurs? 

THEAGÈS. 

Non. 

SOCRATE. 

Car c'est la musique. 

TWÉAGis. 

Assurément. 

5, i6 



!à4a THEAGES. 

SOGRATE. 

Mais nous apprend*elle à gouverner ceux qui 
font leurs exercices? 

THIÉAGÈS. 

Non. 

SOGRATE. 

Car c'est la gymnastique. 

THIÉACÈS. 

En effet. 

SOCRATE. 

Mais qui donc nous apprend-elle à gouver- 
ner? Tâche de t'expliquer comme je l'ai fait 
tout-à-l'heure. 

THEAGis. 

Elle nous apprend à gouverner les hommes 
en société. 

SOCRATE. 

Mais les malades ne sont-ils point aussi dans 
la société? 

THÉAGilS. 

Oui, mais ce n'est pas d'eux seulement que 
je veux parler, je parle aussi de tous ceux: qui 
en font partie. 

SOCRATE. 

Voyons si je comprends bien l'art dont tu 



THÉAGÈS. a43 

parles. Il me parait que tu ne parles point de 
celui qui nous apprend à gouverner les moi»* 
sonneurs, les vendangeurs, les planteurs, les 
semeurs, les batteurs; car cela appartient à 
l'agriculture, n'est-ce pas? 

THSAGÈS. 

Oui. 

SOGRATE. 

Tu ne parles pas non plus de celui qui en- 
seigne à gouverner les scieurs, les perforeurs, 
les polisseurs, les tourneurs; car cela ne ré- 
garde-t-il pas la menuiserie ? 

THEAGiks. 

Sans doute. 

SOCRITE. 

Mais peut-être c'est de l'art qui enseigne à 
gouverner tous ces gens-là ensemble, les agri- 
culteurs, les menuisiers, les ouvriers de toute 
sorte, et tous les particuliers, hommes et fem- 
mes; c'est peut-être de celui-là que tu parles? 

THIÊAGÈS. 

Ceêt de celui-là même que je voulais parler. 

SOCRATE. 

Saurais-tu me dire si Égisthe, celui qui tua 
Agamemnon à Argos, gouvernait tous ces 
gens-là, les artisans et tous les particuliers. 



ii44 THEAGES. 

iiommes et femmes, ou s'il en gouvernait d'au- 
tres? 

THEAGÈS. 

Non , il gouvernait ceux-là. 

SOCRATE. 

Et Pelée, fils d'Éacus, ne gouvernait-il pas 
ces mêmes gens à Phthîe? 

THEAGES. 

Oui. 

SOCRATE. 

As-tu entendu dire qu'il y ait eu un Périandre , 
fils de Cypsèle, qui commandait à Corinthe? 

THÉAGÈS. 

Oui. 

SOCRATE. ^ 

Eh bien , n'est-ce pas à ces mêmes gens qu'il 
commandait? 

TH^AGÈS. 

Certainement. 

SOCRATE. 

Et Archélaiis, fils de Perdiccas, qui, dans ces 
derniers temps , est monté sur le trône de Ma- 
cédoine * , ne penses-tu pas que ce soit à ces 
mêmes gens qu'il commande ? 

* Voyez le Second Alcibiade y page i5i. 



THÉAGÈS. a4S; 

THEÂGÈS. 

Je le pense bien. 

SOGRA.TE. 

Et Hippias, fils de Pisistrate, qui a com- 
mandé dan6 cette ville , à qui crois-tu qu'il ait 
commandé? n'est-ce pas à ces mêmes gens? 

THiAGis. 

A qui donc? 

SOGRATE. 

Sais-tu me dire quel nom l'on donne à Ba* 
cis * , à Sibylle **, et à notre compatriote Amr 
philitus ? 

THEAGÈS. 

Quel autre nom que celui de devin? 

SOGRATE. 

Fort bien. Et ceux-ci , Rippias et Périandbe> 
tache de me répondre de même comment on 
les appelle pour désigner leur pouvoir? 



* Prophète Béotien qui, long-temps avant la descente 
de Xèrcès en Grèce , prédit aux Grecs , tout ce qui devait 
arriver. Hérodote rapporte plusieurs de ses oracles dans 
le huitième livre , ch* ao. Voyez la note de Vesseling. 

** Il est probable que c'est la même Sibylle dont il est 
question dans le Phèdre. 



a46 THÉAGÈS. 

Des tyrans 9 je pense : pourrait-on leur don- 
ner un autre nom ? 

SOGRATE. 

Donc tout homme qui désire commander 
dans sa patrie, désire acquérir un pouvoir 
semblable au leur, et devenir un tyran. 

THJÊAGÈS. 

Cela parait évident. 

SOCRATE. 

Ôr, c'est ce pouvoir que tu desires acquérir, 
dis-tu? 

THÉAGÈS. 

Du moins est'^ce là ce qui paraît résulter de 
ce que j'ai dit. 

socratje;. 

O scélérat ! c'est donc à devenir notre tyran 
que tu aspires, et c'est pour cela que tu te 
plains depuis long-temps de ce que ton père 
ne te met pas entre les mains de quelque maître 
qui te dresse à la tyrannie? Et toi, Démodocus, 
n'as-tu pas honte? Toi qui connais depuis long- 
temps son désir, et qui sais où l'envoyer pour 
le rendre habile dans la science qu'il veut ap- 
prendre , tu lui envies ce bonheur, et lui refuses 



THÉAGÈS. !i47 

un maître! Mais à présent, vois-tu , qu'il t*a 
accusé par-devant moi, il faut délibérer en-^ 
semble chez qui nous devons l'envoyer, et quel 
est le maître dont le commerce peut le rendre 
un tyran habile. 

DimODOGUS. 

Oui, par Jupiter, Socrate! délibérons en-^ 
semble : car m'est avis qu'il faut ici une délibé- 
ration sérieuse. 

SOCRA.TE. 

Un moment, mon cher. Finissons de l'in- 
terroger auparavant. 

DÉHODOCUS. 

Interroge-le donc. 

SOCRATE. 

Veux-tu^ Théagès, que nous nous servions, 
un peu d'Euripide? Euripide dit quelque part : 

Les tyrans deviennent habiles par le commerce des habiles. *^ 

Si quelqu'un demandait à Euripide : O Euri- 
pide! en quoi doivent-ils être habiles ceux 



'^^ Platon ^ à la fin du huitième livre de la Répïiblique , 
attribue aussi ce vers à Euripide. Mais il parait quUl appar- 
tient réellement à VJjax de Locre, de Sophocle. Voyez le&. 
fragmens ^e Sophocle, dans Brunck. 



248 THÉAGES. 

dont le commerce, dis-tu, rend habiles les 
tjans? S'il eût dit, par exemple, 

Les agriculteurs deviennent habiles par le commerce des 
habiles, 

et que nous lui demandassions en quoi habiles? 
Que nous répondrait-il sinon habiles dans 
l'agriculture? 

TH^AGÈS. 

Il ne pourrait répondre autre chose. 

SOCRATE. 

Et s'il eût dit, 

Les cuisiniers deviennent habiles par le commerce des 
habiles , 

et qu'on lui demandât en quoi habiles? Que 
crois-tu qu'il répondît? n'est-ce pas habiles 
dans l'art de la cuisine ? 

THJÉAGÈS. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Et s'il eût dit. 

Les lutteurs deviennent habiles par le commerce des 
habiles , 

et qu'on lui demandât en quoi habiles? ne 
répondrait-il pas habiles dans l'art de la 
lutte? 



THÉAGÈS. a49 

THÉAGis. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Mais , puisqu'il a dit , 

Les tyrans devienneDt habiles par le commerce de$ habiles, 

si nous lui demandions : Euripide , en quoi 
dis-tu qu'ils doivent être habiles? Que dirait-il? 
en quoi ferait-il constituer leur science? 

TH]ÉAGÈS. 

Par Jupiter ! je ne saurais le dire. 

SOCRATE. 

Veux-tu que je te le dise ? 

THÉAGÈS. 

Oui, s'il te plaît. 

SOCRATE. 

Leur science est celle que , suivant Anacréon , 
possédait parfaitement Callicrète*. Ne te sou- 
viens-tu pas de la chanson? 

THÉAGÈS. 

Je m'en souviens. 



* C'était une fille qui enseignait la politique , comme 
firent après elle Aspasie et Diotime : les vers qu' Anacréon 
avait faits pour elle sont perdus. C'est , je crois y le seul 
passage de l'antiquité où il soit question de cette Callicrète. 



aSo THÉAGÈS. 

SOCRATE. 

Quoi donc! tu souhaites d'être mis entre les. 
mains d'un homme qui soit de la même pro- 
fession que Callicrète, fille de C4yane^ et qui en- 
tende l'art de la tyrannie, comme die le fai- 
sait, au rapport du poète, afin que tu deviennes, 
notre tyran et celui de la ville ! 

TH^AGÈS. 

Il y a long'temps, Socrate, que tu railles 
et te moques de moi. 

SOCRATE. 

Comment! ne dis-tu pas que tu souhaites, 
d'acquérir la science qui t'apprendra à com- 
mander à tous tes concitoyens? Peux-tu leur 
commander sans être tyran ? 

THEAGàs. 

Oui, j'en conviens? je souhaiterais de tout 
mon cœur de devenir le tyran de tous les 
hommes, ou si c'est trop, au moins du plus 
grand nombre possible; et toi aussi, je pense, 
et tous les autres hommes, peut-être plus en- 
core de devenir un dieu. Mais je ne t'ai pas 
dit que ce fat là ce que je souhaitais. 

SOCRATE. 

Que souhaites-tu donc ? N'est-ce pas de gou- 
verner tes concitoyens? 



THÉAGÈS. a5i 

Non pas par force comme les tyrans, mais 
avec leur consentement, comme ont fait les 
grands hommes que nous avons eus à Athènes. 

SOGRATE. 

Tu veux dire comme Thémistocle, Péricles, 
Cimon, et les autres grands politiques? 

THJBAGÈS. 

Oui, comme ceux-là. 

SOGRATE. 

Voyons donc; si tu voulais devenir habile 
dans Fart de monter à cheval , à quels hommes 
croirais-tu devoir t'adresser pour devenir bon 
cavalier ? Serait-ce à d'autres qu'à des écuyers ? 

THÉA.GÈS. 

Non. 

socrate! 

Ne choisirais-tu pas les écuyers les plus ha- 
biles, ceux qui ont des chevaux, et qui les 
montent continuellement, et non-seulement les 
chevaux de leur pays, mais aussi ceux des pays 
étrangers? 

THÉAGÈS. 

Sans doute. 



252 THEAGES. 

SOGRATE. 

Et si tu voulais devenir habile dans l'art de 
tirer de l'arc, ne t'adresserais-tu pas aux meil- 
leurs tireurs, à ceux qui ont des arcs , et qui 
se servent continuellement de toutes sortes 
d'arcs et de flèches de ce pays et des pays 
étrangers ? 

TH^AGÈS. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Dis-moi donc, puisque tu veux te rendre 
habile dans la politique, crois-tu pouvoir ac- 
quérir cette habileté en t'adressant à d'autres 
qu'à ces profonds politiques qui gouvernent 
continuellement et leur ville et plusieurs au- 
tres, et qui connaissent également les goUver- 
nemens étrangers ? ou penses-tu qu'en conver- 
sant avec d'autres que ceux-là, tu apprendras 
ce qu'ils sayent? 

TH^AGÈS. 

Socrate, j'ai entendu rapporter quelque dis- 
cours où tu faisais voir que les fils de ces 
politiques ne valent pas mieux que les fils des 
cordonniers; et autant que j'en puis juger, 
c'est une vérité incontestable. Je serais donc 
bien insensé si je croyais que quelqu'un d'eux 



THEAGES. a53 

pût me donner sa science , qu'il n'a pas donnée 
à son fils; ce qu'il aurait fait , s'il eût été capable 
de la communiquer à un autre. 

SOCRATE. 

Que ferais-tu donc , Théagès , si tu avais 
un fils qui te persécutât tous les jours, en 
te disant qu'il veut devenir un grand peintre ; 
qui se plaignît continuellement que toi qui 
es son père , tu ne voulusses pas faire un peu 
de dépense pour satisfaire à son désir , tandis 
que d'un autre côté il mépriserait les plus 
excellens maîtres , et refuserait d'aller à leur 
école ; et qui dédaignerait de même les joueurs 
de flûte, s'il voulait être joueur de flûte, ou 
bien les joueurs de lyre ? Saurais - tu qu'en 
faire , et où l'envoyer quand il refuse de pa- 
reils maîtres? 

THÉAGÈS. 

Non, par Jupiter! je n'en sais rien. 

SOGRÂ.TJE:. j^ 

Et maintenant toi, qui fais précisément la 
même chose à l'égard de ton père, tu t'étonnes 
et te plains de ce qu'il ne sait que faire de 
toi , ni à quel maître t'envoyer ! Car , si tu 
veux , nous allons te mettre tout-à-l'heure 
entre les mains du meilleur maître qu'il y ait 
à Athènes dans la politique : tu n'as qu'à 



254 THÉAGÈS. 

choisir , il ne te demandera rien ; tu épargne- 
ras ton argent , et en même temps tu acquerras 
plus de réputation auprès du peuple , qu'en fré* 
qnentant qui que ce soit. 

THÉAGÈS. 

Eh quoi! Socrate, n'es- tu pas aussi du nom- 
bre de ces hommes habiles? Si tu veux que je 
m'attache à toi, c'est assez, je ne cherche plus 
d'autre maître. 

SOCRA.T£. 

Que dis-tu là, Théagès ? 

DÉMODOGUS. 

Ah ! Socrate , il ne dit pas mal , et tu me 
rendrais là un grand service ! Il n'y aurait 
pas pour moi de plus grand bonheur que 
de voir mon fils se plaire dans ta compa- 
gnie, et que tu voulusses le souffrir. J'ai peine 
à dire combien je le désire ; mais je vous prie 
l'un et l'autre, toi, Socrate, dé recevoir mon 
fils , €|^ toi , mon fils , de ne jamais chercher 
d'autre maître que Socrate : par là vous me 
délivrerez tous deux de beaucoup d'inquiétudes 
graves ; car je meurs toujours de peur qu'il ne 
tombe eutre les mains d'un autre qui me le 
corrompe. 

£h! mon père, cesse de craindre pour moi , 



THÉAGES. a 55 

si tu peux engager Socrate à me recevoir auprès 
de lui. 

DÉMODOCUS. 

Tu parles bien , mon fils : il ne me reste plus 
qq'à m'adresser à toi, Socrate ; je ne te dirai 
qu'un mot : je suis prêt à te donner et moi 
et tout ce que j'ai de plus précieux , pour peu 
que tu en aies besoin , ai tu veux aimer 
mon Théagès et lui faire le bien qui dépend 
de toi. 

SOCRATE. 

Je ne m'étonne pas, Démodocus, de ce grand 
empressement, si tu es persuadé que je sois 
l'homme qui peut faire le plus de bien à ton 
fils ; car je ne sache rien dont un homme rai-* 
sonnable doive être plus occupé que de son 
fils, et de tout ce qui peut le rendre le meilleur 
possible. Mais ce qui m'étonne tout-à-fait, c'est 
comment tu as pu penser que je fiasse plus 
capable que toi de lui être utile , et de for- 
mer en lui un bon citoyen? et lui-même, com- 
ment a-t-il pu s'imaginer que je suis plus en 
état de l'aider que son père? Car première- 
ment tu es plus âgé que moi; ensuite tu as 
rempli beaucoup de charges et les plus impor- 
tantes d'Athènes, tu es le plus considérable dans 
ton dème d'Anagyre *, et personne n'est plus ho- 

* Dème de la tribu Ërectheide. 



256 THEAGES. 

noré que toi dans toute la république : et ni 
toi ni ton fils, vous ne voyez en moi aucun de 
ces avantages. Que si Théagès méprise nos po- 
litiques , et en cherche d'autres qui se donnent 
pour capables d'élever la jeunesse, il y a ici 
Prodicus de Céos, Gorgias de Léontium, Polus 
d'Agrigente, et plusieurs autres de la plus 
haute capacité. Ils parcourent la Grèce de ville 
en ville , attirent les jeunes gens des maisons 
les plus nobles et les plus riches , qui pour- 
raient s'instruire pour rien auprès de tel de 
leur concitoyen qu'il leur plairait de choisir; 
et ils leur, persuadent * de renoncer au com- 
merce de leurs concitoyens et de s'attacher à 
eux, bien qu'il faille leur payer de grosses 
sommes et leur avoir encore beaucoup d'obli- 
gation. Voilà les gens que vous devriez choisir, 
toi et ton fils, au lieu de penser à moi ; car 
je ne sais aucune de ces belles et bienheu- 
reuses sciences, fort à regret assurément, mais 
j'ai toujours avoué que je ne sais, à vrai dire, 
rien qu'une petite science, l'amour **. Mais dans 
cette science , j'ose me vanter d'être plus pro- 
fond que tous ceux qui m'ont précédé et que 
ceux de notre siècle. 

* Voyez V Apologie, tome I, page 68. 
** Voyez lé Lysis et le Banquet. 



THÉAGES. a57 

THÉAGÈS. 

Ta vois , mon père , que Socrate ne paraît 
guère vouloir de moi; pour mon compte, je 
suis tout prét*y«'il le veut; mais il se moque en 
parlant comme il fait; car je connais des jeunes 
gens de mon âge et d'autres plus âgés que moi, 
qui, avant de le fréquenter, n'avaient aucun 
mérite ; et qui, depuis leur liaison avec lui, ont 
en très peu de temps surpassé tous ceux auxquels 
ils étaient inférieurs auparavant 

SOCRATE. 

Sais-tu donc ce qu'il en est, fils de Démo- 
docus ? 

THÉAGÈS. 

Par Jupiter ! je sais que , si tu voulais, je serais 
bientôt comme tous ces jeunes gens. 

SOCRATE. 

Point du tout j mon cher ; tu ne sais ce qu'il 
en est ; mais je vais te le dire. La faveur céleste 
m'a accordé un don merveilleux qui ne m'a pas 
quitté depuis mon enfance ; c'est une voix qui ^ 
lorsqu'elle se fait entendre /me détourne de ce 
que je vais faire y et ne m'y pousse jamais *. Si 
un de mes amis me communique quelque des- 

* Voyei te Théœiête. 

5. 17 



a58 THÉAGÈS. 

sein , et que la voix se fasse entendre , c'est une 
marque sûre qu'elle n'approuve pas ce dessein 
et qu'elle l'en détourne. Et je puis vous en citer 
des témoins. Vous connaissez le beau Char- 
mide *, fils de Claucon : un jour fl vint me faire 
part d'un dessein qu'il avait d'aller disputer le 
prix de la course aiix jeux Néméens. Il n'eut 
pas plus tôt commencé à me faire cette confi- 
dence, que j'entendis la voix. Je l'en détournai 
donc , en lui disant : Tandis que tu parlais , j'ai 
entendu la voix divine ; ainsi , ne va point à 
Némée. Il me répondit: Elle te dît peut-être 
que je ne serai pas vainqueur; mais, quand 
même je ne remporterais pas la victoire, j'aurai 
toujours gagné à m'être exercé pendant ce 
temps. A ces mots il me quitta, et s'en alla 
aux jeux. Vous pouvez savoir de lui-même ce 
qui lui arriva, la chose le mérite bien. Vous 
pouvez demander encore , si vous le voulez , à 
Clitomaque , frère de Timarque **, ce qtie lui 
dît Timarque, lorsqu'il allait mourir pour avoir 
méprisé l'avertissement fatal, lui et Evatfaltis le 
<;oureur, qui* lui offrit un asile dans sa fiiite; 



* Voyez le Charmide. 

** Je n'ai trouvé nulle part aucun vestige de celte his- 
.toire. U y a un Timarque dans le traité de Plutarque sur le 
génie de Socrate. 



THÉAGÈS. 259 

il vous racontera que Timarque loi dît en propres 
termes 

THÉAGÈS. 

Que lui dit-il , Socrate? 

SOGRATE. 

Clitomaque, lui dit-il , je vais mourir pour 
n'avoir pas voulu croire Socrate. Que voulait 
dire par là Timarque? Je vais vous l'expliquer. 
Quand il se leva de table avec Philémon, fils de 
Philémonides, pour aller tuer Nicias, fils dTIé- 
roscomàndre, et il n'y avait qu'eux deux dans 
la conspiration , il me dit en se levant: Qu'as-tu, 
Socrate ? vous autres, continuez à boire: moi, je 
suis, obligé de sortir; mais je reviendrai dans 
un moment, si je puis. Sur cela j'entendis la 
voix, et je lui dis: Ne sors pas, je reçois le signal 
accoutuméi. Il s'arrêta; mais quelque tempsaprès 
il se leva encore , et me dit: Socrate j je m'en vais. 
La voix se fit entendre de nouveau , et de nou- 
veau je l'arrêtai ; enfin la troisième fois, voulant 
échapper, il se leva sans me rien dire; et pre- 
nant le temps que j'avais l'esprit occupé ailleurs, 
il sortit et fit ce qui le conduisit à la mort 
Voilà pourquoi il dit à son frère ce que je vous 
répète aujourd'hui, qu'il allait mourir pour n'a- 
voir pas voulu me croire. Quant à l'expédition 
de Sicile , vous pouvez savoir de beaucoup de 
nos concitoyens ce que je prédis sur la déroute 

17. 



aôo THEAGÈ8. 

de Tarmée. Mais sans parler des prédictions pas^ 
sées j pour lesquelles je vous renvoie à ceux qui 
les connaissent , on peut à présent faire une 
épreuve du signal ordinaire , et voir s'il dit vl*ai. 
Lorsque le beau Sannion partit pour l'armée , 
j'entendis la voix; maintenant qu'il marche avec 
Thrasylle contre Ephèse et l'Ionie , je suis per- 
suadé qu'il y mourra, ou qu'il lui arrivera quelque 
malheur, et je crains beaucoup pour le succès 
de toute l'entreprise *. Je te dis tout cela pour 
te faire comprendre que la puissance du génie 
s'étend jusque sur les rapports que Ton veut 
contracter avec moi; il y a des gens qu'il re- 
pousse ^ et ceux-là ne sauraient jamais tirer de 
moi aucune utilité : je ne puis même avoir avec 
eux aucun commerce. Il y en a d'autres qu'il 
ne m'empêche pas de voir, mais sans qu'ils en 
soient plus avancés. Ceux qu'il favorise font , il 
est vrai , comme tu le dis , de grands progrès en 
très peu de temps ; dans les uns , ces progrès 
sont fermes et permanens ; pouï* le reste^ et c'est 
le grand nombre , tant qu'ils sont avec moi , ils 
profitent d'une manière surprenante ; mais ils ne 
m'ont pas plus tôt quitté, qu'ils retournent à leur 
premier état, et ne diffèrent en rien du commun 

'^ £ti effet, les Athéniens furent battus et repousses à 
Épfaèse. (X^hoph; liv. I.) 



THÉAGES. !i6p 

des hommes. C'est ce qui est arrivé à Aristide , 
fils de Lysimaque et petit-fils d'Aristide * : pen- 
dant qu'il fut avec moi , il profita merveilleuse- 
ment en fort peu de temps ; mais ayant été obligé 
de partir pour quelque expédition y il s'embar- 
qua : à son retour il me trouva lié avec Thucy- 
dide, fils de Mélésias, et petit-fils de Thucydide^*; 
mais la veille, il était survenu une querelle entre 
Thucydide et moi dans la conversation. Aristide 
étant donc venu me voir, après les premiers^ 
complimens et quelques propos : Socrate , me 
dit-il , je viens d'apprendre que Thucydide ose 
te tenir tête , et qu'il fait le superbe comme s'il 
était quelque chose. Et il est en effet quelque 
chose , lui répondis-je. Eh quoi ! reprit-il , ne 
se souvient-il plus quel pauvre homme c'était 
avant qu'il te vit? Il ne parait pas , lui répli- 
quai-je. En vérité , Socrate, ajouta-t-il , il m'ar- 
rive à moi-même une chose bien ridicule. Et 
quoi donc? C'est, me dit-il , qu'avant de m'em- 
barquer, j'étais en état de m'entretenir avec 
qui que ce fût, et n'étais inférieur à personne 
dans la conversation : aussi je recherchais la 
compagnie des hommes les plus distingués , au 
lieu que présentement cfest tout le contraire ^ 

* Aristide-le-Juste. Voyez le Lâchés. 

** Thucydide , rival de Périclès. Voyez le Loches,, 



26a THÉAGÈS, 

dès que je sens qu'une personne est bien élevée, 
je l'évite, tant j'ai honte du peu que je suis. 
Et cette faculté, lui demandai-je, t'a-t-elle 
abandonné tout-à-coup , ou peu à peu ? Peu à 
peu, me répondit-il. Et comment te vint-elle? 
Est-ce pour avoir appris quelque chose de 
moi , ou de quelque autre manière? Je vais te 
dire, Socrate, reprit- il, une chose qui paraîtra 
îlicroyable , mais qui est pourtant très vraie. Je 
n'ai jamais rien appris de toi, comme tu le sais 
fort bien. Cependant je profitais quand j'étais 
avec toi , même quand je n'étais que dans la 
même maison sans être dans la même chambre; 
quand j'étais dans la même chambre, j'étais mieux 
encore ; et, quand, dans la même chambre, j'avais 
les yeux fixés sur toi, pendant que tu parlais, je 
sentais que je profitais plus que quand je regar- 
dais ailleurs ; mais je profitais bien plus encore 
lorsque j'étais assis auprès de toi et que je te 
touchais. Maintenant , ajouta*-t-iI , c'est en vain 
que je me cherche moi-même. 

Tel est , mon cher Théagès, le commerce que 
l'on peut avoir avec moi. S'il plait an Dieu, tu 
profiteras auprès de mo^ beaucoup et en peu 
de temps; sinon , tes eUbrts seront inutiles, Vois 
donc s'il n'est pas plus sûr pour toi de t'attacher 
à quelqu'un de ceux qui sont les maîtres d'être 
utiles, plutôt que de suivre un homme qui ne 
peut répondre de rien. 



THÉAGÈS. 263 

THlÉAGiS. 

Voici , à mon avis , Socrate , ce que nous de- 
vons faire; essayons le génie en vivant ensemble; 
s'il approuve notre liaison , à merveille ; s'il la 
désapprouve ; alors il sera temps d'examiner la 
conduite que nous devons tenir, si je dois cher- 
cher un autre maître, ou tâcher d'apaiser le 
génie qui t'accompagne , par des prières et des 
sacrifices , et tous les autres moyens qu'ensei- 
gnent les devins. 

D^MODOCUS. 

Ne t'oppose pas davantage, Socrate, aux désirs 
de ce jeune homme : Théagès parle fort bien. 

SOCRATE. 

Si vous trouvez que c'est là ce que nous devons 
faire, faisons-le, je le veux bien. 



CHARMIDE, 



ou 



DE LA SAGESSE. 



ARGUMENT 

PHILOSOPHIQUE. 



JLb sujet de ce dialogue est rexameu et la 
réfutation de quelques définitions de la sa- 
gesse , parmi lesquelles se trouve la défini- 
tion célèbre qu'être sage , c'est se connaître 
soirmême. Or, c'est précisément au déve- 
loppement de cette définition que Yjéldr' 
biade est consacré. De là , une 'contradiction 
entre Y/ildbiade et le Charmîde , qui a 
fourni à la critique un de ses argumeas les 
plus spécieux contre l'authenticité, de ce 
dernipr dialogue. Mais cettp contradiction 
n'est qu'apparente ; car la définition qui est 
sérieusement établie dans XAloAiode, n'est 
pas réfutée sérieusement dans le Chamiide. 
Socrate ne s'y propose point de soumettre 



a68 ARGUMENT, 

à un examen sincère les définitions que le 
jeune philosophe lui donne de la sagesse , il 
veut seulement rassembler assez d'objections 
pour Tembarrasser, et lui montrer qu'il n'est 
pas bien sûr de savoir ce que c'est que la 
sagesse , ni par conséquent de la posséder. 
Le but de XAlcihiade est positif et dogma- 
tique ; celui du Charmide est purement 
polémique. Au fond ^ le Charmide est une 
leçon de dialectique et de modestie ^ et rien 
de plus. 

Socrate réfute successivement quatre dé- 
finitions de la sagesse. Voici les trois pre- 
mières : i^ L'a sagesse est la mesure en 
toutes choses ; a^ la sagesse est la modestie; 
S"" la sagesse consiste à faire ce qui nous est 
propre. 

Quant à la première définition, que la 
sagesse est la mesure en toutes choses, et 
l'on voit que c'est à-peu-près le principe 
de la morale d'Aristote , Socrate , confon- 
dant adroitement la mesure avec la lenteur, 



ARGUMENT. a6g 

prouve aisément, que , en beaucoup de cas, 
il vaut mieux agir avec vitesse qu'avec me- 
sure ; que , par exemple , il vaut mieux 
apprendre vite qu'apprendre lentement , 
se décider rapidement que de délibérer 
avec lenteur et mesure; qu'en un mot, si 
Ton peut concevoir une circonstance où la 
mesure ne vaut pas son contraire, toutes 
choses égales d'ailleurs, il suit qu'on ne peut 
pas soutenir rigoureusement que la sagesse 
n'est que la mesure. — La sagesse n'est pas 
non plus dans la modestie et dans la pudeur; 
car on ne peut pas dire qu'il n'y ait pas un 
seul cas où on ne puisse légitimement, où 
même l'on ne doive laisser là les scrupules 
et les délicatesses de la honte. La honte , dit 
Homère, ne sied pas à l'homme nécessiteux. 
—^ Faire ce qui nous est propre est la maxime 
stoique. Socrate feint de l'entendre matériel- 
lement, et objecte qu'il ne voit pas pour- 
quoi on serait obligé de faire soi-même ses 
vêtemens , de n'écrire que son nom , de ne 



a7o ARGUMENT. 

jamais rien faire qui eût rapport aux autres; 
et, lorsque Gritias, qui a succédé à Char- 
mide , s'écrie qu'il ne parle pas d'actes maté- 
riels, mais d'actes moraux, Socrate lui ré- 
pond qu'ainsi généralisée sa définition de la 
sagesse n'est plus que cette autre définition , 
savoir, que la sagesse consiste à foire le bien. 
Mais , au lieu de s'arrêter sur cette défini- 
tion qui lui eût résisté davantage, Socrate 
l'esquive en qaelquésoi^te, et demande brus- 
queihent à Critias si l'on peut faire le bien 
sans savoir qu'on le fait.— Non , sans doute. 
— Et peut-on savoir ce que l'on fait, sans 
se connaître soi-même ? — Impossible. — 
Et Critias se trouve conduit à avancer 
que faire le bien , être sage , c'est se con- 
naître soi-même- Il triomphe de cette nou- 
velle définition , et , abandonnant toutes les 
autres, il déclare à Socrate qu'il se réduit 
définitivement à celle-là ; et c'est ici que 
s'engage la discussion principale de ce dia- 
logue. 



ARGUMENT. 271 

Si la sagesse consiste à se connaître soi* 
même ^ la sagesse est une science, la science 
de soirHiême. Or, le caractère propre de 
cette science, celui qui la distingue de 
toutes les autres sciences , est qu'elle ne se 
rapporte point à quelque chose différent 
d'elle^ que ce qui est connu et ce qui connaît 
ne sont point ici distincts Ton de rkutré, et 
que Tobjet de la science est identique à son 
sujet. Une telle science n'est donc que la 
science d'elle-mênie, la sciencb de la séience ; 
et comme , en même temps^ que Ton sait ce 
que Ton sait, on sait auBsi que l'on ne sait 
pas autre chose , il suit que la sciaice de la 
science est aussi la science de l'ignorance. 

Arrive à cette transformation- de la qua- 
trième définition de la sagesse, Socrate es^ 
saie de prouver qu'une science de la science 
et de l'ignorance est itnpdsrsible ; et que, 
fut-elle possible , elle serak inutile^ 

Une telle science «st impossible, en ce 
qu'elle renferme une contradiction. En effet, 



a 71 ARGUMENT, 

pourquoi a-t-on défini la sagesse la science 
de la science et de l'ignorance ? c'est parce 
qu'on ne lui trouvait d'autte objet qu'elle- 
même ^ et aucun rapport avec les choses aux- 
quelles se rapportent les autres sciences , 
c'est-à-dire la science en général. Or, dire 
qu'une science qui eàt supposée la science 
de la science n'aperçoit pas ce qu'aperçoit 
la science, c'est dire qu'elle ne peut pas, 
comme sujet, ce qu'elle peut comme objet; 
c'est dire qu'elle est à-la-fois plus et moins 
qu'elle-même; ce serait supposer une vue 
qui lut la vue d'elle-même (car une science 
de la science est une science de soi-même) 
et des autres vues (la science de la science 
est la science des sciences), et de ce qui 
n'est point vue (la science de la science l'est 
aussi de l'ignorance) ; et supposer en même 
temps qu'une telle vue ne verrait pas, comme 
vue d'elle-même et des autres vues^ ce que 
les autres vues, et elle-même comme simple 
vue aperçoivent. Ce serait supposer un corps 



ARGUMENT. 273 

plus grand que lui-même et d'autres plus 
grands ^ et qui pourtant ne fut pas plus 
grand que d'autres corps que surpassent en 
grandeur et lui-même et les autres corps 
plus grands qu'il surpasse (cap c'est bien là 
l'hypothèse d'une science de la science qui ^ 
comme science de la science , n'apercevrait 
pas les objets qu'elle aperçoit comme science 
aperçue par elle-même). Enfin, en fait de 
nombres, supposer un double de soi-même 
et des autres doubles , n'est-ce pas suppo- 
ser un nombre qui est à-la-fois double et 
moitié de lui-même? car il ne peut y avoir 
de double que de la moitié , de sorte que ce 
double de lui-même se trouverait , ainsi que 
les autres doubles dont il est le double, n'être 
plus qu'une simple moitié relativement à 
lui-même considéré comme double. Un tel 
corps, un tel nombre sont donc supposés 
à-la-fois cQmme plus petits et plus grands 
qu'eux-mêmes, copime plus et comme moins 

s. 18 



a74 ARGtîMENT. 

qu'euX'^inêines ; et une telle science est une 
contradiction et une chimère. 

Vient ensuite la seconde question : si la 
^esse, en supposant qu'elle soit la science 
de la sbience^et de Tignôranee, est utile. 

Rien ne pariait p)u& c^air au premier coup- 
d'œtl ; il semble que la sbience de la science 
et de l'ignorance , liops apprenant à distin- 
guer ce que noui^ savotiâ et ce qtië nous ne 
saurons pas ^ nous est de la pîlus grande 
utilité^ comme méthode morale et comme 
méthode scientifique. En eflPét, si nous sa- 
vons ce que nous savoiis et ce que nous 
tï^ savons pas , nous nous garderons bien 
de vouloir (aire (ne que nous ignorons ; noîis 
nous ert tiendrons prUdemiriêht à* ce dont 
noiiâ auront une contiaissmce véritable ^ et 
nous éviteipOiik par là beauèëujp" de fàiites 
datis la conduite de nos propres affaires et 
dbs affaires die l'état. D'un autre côté, si 
nous savons ce qlie nous savoiis et ee que 
nous ne savons pas, nous apprendrons à 



AUGUMENT. 37$ 

fuir dans nos études ravèugleoient et la pré- 
somption ; et , distinguant sévèrement le 
faux savqir du véritable , nous abandonne- 
rons l'un au sopltisme et à la. dispute, pour 
chercha uniquement l'autre ; et , alors même 
que nous ne jiQurrions l'atteindre, il nous 
servirait encore comme idée , directrice et 
comme but. Ekiiin, la science de la science 
et de Fignorance, nous. faisant distinguer 
daiis les àutreaf ce que nous distinguons en 
nous,, nous donne le moyeti de les redres- 
ser, de les diriger^ d'exercer sur eui. une 
utile iirfluence* Il ae. manque à cette. dé- 
duction qu'un meilleur princi]^. Mais la 
sagesse, si ^e est la science de la science 
et de l'ignorance, est une science abstraite 
qui: n'a d'autre objet qu'elle-même , et qiii 
parconaéquënt ne lious fait pas savoir ce qx^e 
lioiis savons et ce que nous ne savons pas, 
cfe qui impliquerait quelque chose de par- 
ticidiier xCt de déterminé, mAi$ seulement 
que nous savons et que noua ne savons 

x8. 



i76 ARGUMENT, 

pas. Quelles sont les choses que nous sa- 
vons; quelles sont celles que nous ne savons 
pas? c'est ce quelle ne peut nous apprendre, 
Or,si elle ne nous apprend que Tabstraction 
stérile du savoir et du non-savoir en géné- 
ral , elle ne peut nous servir à éviter aucune 
faute de conduite, aucune erreur dans nos 
recherches. En un mot, que devrait nous 
apprendre une science, pour nous être utile 
et faire le bonheur de l'espèce humaine? 
Evidemment le bien et le mal. C'est la science 
du bien et du mal qui, se mêlant à toutes 
les autres sciences, en tire tous les avantages 
qu'elles pjmcurent au genre humain. Or, la 
sagesse est-elle la science du bien et du mal? 
Non, encore une fois, si elle est la science 
de la science et de l'ignorance. Car, pour 
quelle soit une telle science, il faut qu'elle 
exclue de son sein tout élément déterminé, 
comme, par exemple, le bien ou le mal, 
pour.se renfermer dans Tidée pure de la 
science, comme science. Sa condition rigou- 



ARGUMENT. 277 

reuse est de ne comprendre dans son objet 
que ce qui est renfermé dans le sujet, et dé- 
périr tout entière dans k plus légère déter- 
mination de l'un de ses termes. D'où il suit, 
ou qu'elle est impossible, ou que, si elle est 
possible, pour accomplir la condition de la 
définition convenue , elle est essentiellement 
frappée de stérilité et d'inutilité. 

La conséquence de cette discussion et de 
tout le dialogue est que la sagesse n'est pas 
aisée à définir, puisque ces quatre définitions 
si spécieuses ont été trouvées sujettes à tant 
d'objections. Charmide l'avoue, et il se re- 
met entre les mains de Socrate pour ap- 
prendre enfin ce que c'est que la sagesse , 
et pour l'acquérir. On serait tenté de de- 
mander aux formes gracieuses de cet ai- 
mable dialogue un fond plus large et plus 
intéressant* 



CHARMIDE, 



OU 



DE LA SAGESSE. 



SOCRATE. 

J 'ÉTAIS arrivé la veille au soir de Tannée de 
IV>tidée, et m'empressais , apriès une si lon^e 
absence, de revoir les lieux que j'avais l'habitude 
de fréquepter. Je me rendis dpBc à la palestre 
de Taureau % vis-à*yis le temple du portique 
rpjal ; là je trouvai bes^ucoup de ^en^, quelques-* 
uns qui m'é^iept inconnus , «mais la plupart de 
ma ccowaiasançe. 4«u$sitôt qu'ils m'aperçurenC , 
comme ils pe s'attendaient guère k me voir^ tous 
de loin me saluèrent Çhér^^pboA *% toujours 
aussi lou.^'à l'ordipi^ire , séance du milieu de 

* Celui dont parle Plutiirque dans ta rie d'Meibiade. 
** Voyea Xiipoiogie , tom. i , pag. 71. 



aSo CHARMIDE. 

sa compagnie y et courant à moi, me prend par 
la main et me dit : O Socrate ! comment t'es-tii 
tiré de ce combat? En effet , peu avant notre 
départ de l'armée , nous avions eu un engage- 
ment dont on venait de recevoir ici la première 
nouvelle. 

Mais comme tu vois , lui répondis-je. 

Tout ce qu'on nous a annoncé ici, reprit-il, 
c'est que l'affaire a été très vive, et qu'il y a 
péri beaucoup d'hommes connus. 

Et cette nouvelle est très vraie. 

Tu as sans doute été à la bataille ? 

J'y étais. 

Viens donc ici, me dit-il , assieds-toi, et raconte- 
nous la chose; car nous ne savons encore aucun 
détail. -^ Là-dessus, il me conduisit et me fit 
prendre place près de Critias,fils dé Calleschros. 
Je m'assis, et mes amitiés faites à Critias et aux 
autres, je me mis à leur donner des nouvelles de 
l'armée : il me fallut répondre à mille questions. 

Quand ils furent tous satisfaits , je voulus sa* 
voir à mon tour où en étaient ici la philosophie 
et les jeunes gens ; si quelques-uns s'étaient fait re- 
marquer par leur instruction où par leur beauté, 
ou par l'un et l'autre avantage en même temps. 
Alors Critias, tournant les yeux vers la porte, 
et voyant entrer quelques jeunes gens riant en- 
semble, et après eux beaucoup d'autres, me ré- 



CHARMIDE. a8i 

pondit : Quant à la beauté , Socrate y tu vas , je 
pense, à l'instant juger toi-même ce qui en est, 
car voici les précurseurs et les amans de celui 
qui jusqu'à présent du moins passe pour le plus 
beau. Sans doute lui-même n'est pas loin et va 
se rendre ici. 

Qui est-ce donc, lui demandai-je, et de quelle 
famille? 

Tu dois le connaître; mais, avant ton départ, 
il n'était pas encore parmi les jeunes gens C'est 
Charmide,mon cousin, fils de mon oncle Glaucon. 

Oui , par Jupiter ! je le connais , m'écriai-je, il 
n'était déjà pas mal alors, bien qu'il ne fut en- 
core qu'un enfant ; mais ce doit être aujourd'hui 
un jeune homme tout-à-fait formé. 

Tu vus voir, reprit-il, ce qu'il est devenu. Et 
comme il parlait, Charmide entra. 

A dire vrai , mon ami , on ne peut guère tà- 
dessus s'en rapporter à moi , qui suis bien la 
plus mauvaise pierre de touche pour apprécier 
la beauté des jeunes gens , car presque tous à cet 
âge me paraissent beaux. Celui-ci donc me parut 
d'une figure et d'une taille admirables; et il me 
sembla que tous les autres étaient épris de lui , 
tant ils furent émerveillés et troublés lorsqu'il 
entra; et parmi ceux qui le suivaient^ il avait 
encore beaucoup d'amans. Que pareille chose 
nous arrivât , à nous autres hommes , il ne fau- 



a8a CHARMIDE. 

drait guère s'en étonner; mais je remarquerai 
que les enfans mêmes n'avî^ient des yeux que pour- 
lui, et que, jusqu'au plus jeune, tous le contem- 
plaient comme une idole. 

Alors Chérephon s'adressant à moi : £h bien ! 
Socrate , comment trouves-tu ce jeune homme ? 
N'a-t-il pas une belle figure ? 

La plus belle du monde , lui dis-je. 

Et cependant , reprit-il , s'il voulait se dépouil- 
ler de ses habit$ , tu conviendrais toi-mérne que 
safigure n'est rien , tant ses formes spnt parfaites ! 
Et comme tous répétaient ce qu'avait dit Çbé- 
rephon : Par Horçaie ! m'éçriai-je , comment 
résister à un pareil bomme y s'il possède encore 
une seule petite chose ! 

Laquelle donc? demanda Critias. 

Je veux dire s'il a aussi la beauté de Fàme ; et 
Ton doit s'y attendre, Critias, puisqu'il est de ta 
famillq. 

Son âme , répqndit4l, est aussi très bçUe et 
très boQne. 

Dans ce cas, lui dts-je, pourquoi ne com*^ 
mencerions-nous pas par mettre à nu celle-ci , 
et par l'eiiaminer £|van)t le§ formes d^ son. corps? 
D'ailleurs il est d'âge à soutenir une conver- 
sation. 

Et- très bien même, dit Critias, car il g du goût 
pour la phUosophiê ; et, s'il faut s'et^ rapporter 



CHARMIDE. a83 

aux autres et à lui-même , la nature l'a fait 
poète. 

C'est un avantage, mou cher Critias, qui vous 
appartjient déjà d'ancienne date, par votre par 
re^té ayec Solon. Mais ne pourrais-tu appeler ce 
î^pne homme , ^t me le présenter ? Fât-il même 
plus jçune^il ne serait pas inconvenant à lui 
de se mêler à nos entretiens devant toi, son 
tujteor et son cousin» 

A merveille , reprit Critias, je vais l'appeler 
à l'instant ; et s'adressftnt à l'esclave qui l'accom- 
pagnait: Appelle Charmide<.et dis-lui que je 
vevix le fsiire parler à un médecin pour le mal 
dont il se plaignait à moi dernièrement^ Puis se 
tpui;nant vers moi, il me dit: Il y a quelque 
temps qu'il se sentait la tête lourde, le matin en ae 
levant. Qui empêche que tu te donnes à lui pour 
connaître un remède contre les maux de tête? 

Rien , lui disrje , pourvu qu'il vienne. 

U viendra, reprit Critias. 

Ce qui eut liei^ en effet ; Charmide s'approcha» 
et causa iine scène assez plaisante : chacun de 
nous qui étions assis poussa son voisin, en se 
serrant pour faire de la place , afin q^e Cl^ar* 
mide vint s'asseoir à ses côtés j si bien que des 
deux qui pccupajent ies extrémités du banc, 
l'un fut obligé de se lever, et i'aujtre tomba par 
terre. Lui s'assit entre Critias et mùu Dès: ce 



a84 CHARMIDE. 

momeuty mon ami , je me sentis embarrassé; je 
perdis toute assurance, et la liberté d'esprijt 
avec laquelle je comptais lui parler. Mais après , 
quand Critias lui dit que j'étais celui qui con* 
naissait le remède , et quand lui , d'une manière 
que je ne puis dire , tourna sur moi ses yeux 
comme pour m'interroger, et tous ceux qui 
étaient dans la palestre formaient un cercle au« 
tour de nous, alors , ô mon ami, mon œil pé- 
nétra sous les plis de sa robe, et je me sentis 
brûler ! Et dans le trouble qui me saisit , je 
compris que Cydias se connaissait en amour, 
lorsque, faisant allusion a la beauté, il dit : 
« Garde-toi , daim timide , de paraître à la face 
du lion, de peur qu'il ne te déchire », Pour 
moi, je me crus bien cette fois entre ses griffes. 
Pourtant à la question qu'il me fit, si j'avais un 
remède contre le mal de tête, je pus encore, 
bien qu'avec peine, lui répondre que j'en con- 
naissais un ; et comme il demanda ce que c'é- 
tait: C'est probablement une plante, continuai-je; 
mais chaque fois qu'on s'en sert, pour que le 
remède opère et guérisse, il y a une sentence 
qu'il faut avoir soin de prononcer, sans quoi la 
plante n'aurait aucune vertu. 

Eh bien ! reprit-il, je vais écrire cette sentence. 

Je la dirai si tu m'y engages , ou le ferai-je 
sans cela ? 



€HARMIDK a85 

Alors se prenant à rire : Assurément, dit-il , je 
t'y engage , Socrate. 

Soit , répoûdis-je ; mais tu connais donc mon 
nom ? 

Et ce serait mal à moi de ne pas le connaître, 
car il n est pas peu question de toi entre nous 
autres jeunes gens ; d'ailleurs , il m'en souvient , 
étant encore enfant, je t'ai vu ici avec.Crittas. 

C'est très bien , repris-je, mon cher Charmide ; 
j'en serai plus à mon aise pour causer avec toi 
->^ur la nature de cette sentence ; car je ne savais 
trop comment t'en expliquer la vertu. £He n'est 
pas propre uniquement à guérir la tête. Ainsi, 
par exemple , tu as peut-être déjà entendu dire 
à d'habiles médecins consultés pour une maladie 
des yeux, qu'il serait impossible d'entreprendre 
une cure ^(clusivement pour les yeux , et qu'ils 
étaient obligés , voulant guérir ceux-ci, de faire 
nn traitement pour toute la tête; que par la même 
raison il ne serait pas moins absurde de croire 
. qu'on put traiter ta tête exclusivement. Partant 
de là, ils composent leurs ordomnances pour tout 
le corps , et tâchent de guérir une partie en soi- 
gnant le tout. Me crois-tu pas que tel est leur rai- 
sonnement, et qu'il en est réellement ainsi ? 

Oui , sans doute , répondit-il. 

Tu admets donc ce raisonnement? 

Tout-à-fait. 



a86 CHAJlMIDE. 

Voyant alors qu'il était de mon avis, je repris 
courage ; les forces rae revinrent peti-à*peu avec 
mon assurance première, et je poursuivis: Il en 
est de même de notre sentence , mon cher Char- 
mide. Je l'ai apprise là-bas à l'armée, de l'un 
de ces médecins thraces^ élèves de Zamolxis^ 
qui ont là réputation de pouvoir rendre im- 
mortel. Ce Thrace convenait 'que nos médecins 
grecs avaient parfaitement raison dans ce que 
je disais tout-à-l'heure ; 'mais , ajoutait-il , Za-r 
molicis, notice rôi % qoi est un dieu, prétend 
que si l'on ne peut entreprendre de guérir les 
yeux sans traiter la tête , ni la tête sans traiter 
le eorps tout entier, oiï ne peut non plus guérir 
le corps stins soigner l-àme^ et il assure que 
c'est là pourquoi beaucoup de maladies échap- 
pent aux -médecins grecs , parce qu'ils ne con- 
naissent pas le tout dont il faut s'occuper, et 
qui ne peut âll^r mstl sans que l'accessoire n'aille 
mal aussi nécessairement. L'âme, disait-il, est 
la Source de tout bien et de tout mal pour Ee 
corps et po«r l'homme tout entier; tout vient 
de là, comt^e aux yeux tout vient de la tête. 
C'est donc ' à l'âme d'abord que sont dus nos 
soins les plus assidus , si nous voulons que là 
tête et le corps soient en bon état. Or, mon 

* Voyez Walkenaer, sur Hérodote, IV, 94. 



CHARMIDE. Î187 

ami, cm agit swr l'âme par le moyen de cer- 
tains charmes, et ces charmes, ce sont les beauk 
discours. Us y font germer la sagesse , et la sa- 
gesse une fois établie dans Tâme, il est facile de 
itoettre en bon état et la tête et le reste du corps. 
Et lorsqu'il m'enseigna le remède et le charme , 
i) me dit : Surtout , garde-toi de te laisser en- 
gager par qui que ce soit à guérir sa tête avec 
ce remède, si d'abord il ne t'a livré son âme pour 
la traiter au moyen du charme; car c'est encore 
là , ajoutait-il , une grande erreur que d'entre* 
prendre de se faire médecin séparément pour 
Tune des deux parties. Il me recommanda, avec 
instance , de n^agir jamais autrement ', et de ne 
céder aiix prières de persohne, quelle que fût sa 
fortune , son rang, sa beauté. Je Pai jtrré ; je dois 
donc et je veux obéir. Pour toi, si, suivant la 
règle de l'étranger, tu consens à liVrer d'abord 
ton âmè , et à la soumettre au charme du mé- 
decin de là Thracê , je t'îndiquerat le remède ; 
sinon ,|e ne saurais que faire pour toi , mon cher 
Charmidè. 

Critias, à ces mots , s'écria : Ce mal de tête , 
Socràte, serait une bonne fortune pour ce jeune 
homme , si , pour guérir sa tête , il se trouvait 
dans la nécessité'de soigner son âme. Toutefois, 
je te Passure , Charmidè qui déjà semble se dis- 
tinguer entre ses cdtnpagnons par la beauté, 



288 CHARMIDE. 

n'est pas moins Êivorisé du côté pour lequel tu 
prétends avoir un charme. Car c'est la sagesse 
dont tu veux parler, n'est-ce pas ? 

Précisément. 

£h bien ! sache qu'il passe sans nul doute pour 
le plus sage des jeunes, ^ens d'aujourd'hui , et 
que pour tout le reste il ne le cède à aucun autre, 
dans la mesure de son âge. 

En effet, repris-je, il est juste, Charmide, que 
tu te distingues sous tous ces rapports ; car il 
n'en est pas, je crois, parmi nous, un second 
qui puisse compter deux maisons d'Athènes dont 
l'alliance promette un meilleur et plus noble 
rejeton que celles dont tu es issu. Du côté de 
ton père , nous voyons la famille de Critias , 
fils de Dropide , constamment célébrée par Ana- 
créon , par Solon et beaucoup d'autres poètes , 
pour la beauté , la vertu et tous les avantages 
dont se compose le bonheur. J'en dis autant du 
côté de ta mère.. Jamais sur le continent on ne 
vit d'Athénien plus beau, d'un air plus noble 
que ton oncle Pyrilampe , chaque fois qu'il sortit 
de son pays pour aller remplir une mission au- 
près du grand roi, ou auprès de tout autre prince 
du. continent; et cette famille ne le cède en rien 
à l'autre : il est donc juste qu'issu de si bon lieu^ 
tu sois le premier en toutes choses* D'abord ce 
qu'on peut voir de ta figure, ô cher enfant de 



CHARMÏDE. 289 

GlaticoD , n'est pas pour faire honte à aucun de 
tes ancêtres , et pour la sagesse et les autres avan- 
tages, si tu es> aussi aocoropli que le dit Critias , 
alors ^ mon cher Gharmide, tu es un heureux 
mortel. Voici donc l'état de la question: Si déjà 
tu possèdes la sagesse , comme le dit Critias , et 
si tu es suffisamment sage , il n'est plus besoin 
du charme de Zamokis ^ ni d'Arabis l'Hyperbo* 
réen % el je puis te donner de suite le remèdes 
contre. le mal de tête. Mais si tu crois qu'il te 
manque encore quelque chose, il faut alors te 
soumettre au charme , avant d'employer le re** 
xnède. Dis-moi donc franchement toi-même si tu 
es, de l'avis de Critias, et si tu penses avoir assez 
de sagesse ou n'en avoir pas suffisamment. 

Charmide rougit , et en cet état il semblait 
devenu encore plus beau ^ car la modestie con- 
venait bien à sa jeunesse; ensiuite sa réponse ne 
manqua pas de dignité. Il dit qu'il était em- 
barrassant pour lui de se prononcer à l'instant 
pour ou .contre ; car, si je nie que je sois sage, 
outre qu='il est absurde de porter témoignage 
contre soi-même j je donnerais par là un dé-* 
menti à Critias et à beaucoup d'autres auprès 
desquels je passe pour sage, à ce qu'il dit; et^ 
d'autre part , sii je suis de son avis et me loue 

* Voyez Hérodote, IV f S6. 

5. 19 



ago CHARMIDË. 

moi-même, cela pourrait indisposer cOnf^e trloi; 
si bien que je ne sais que te répondre. A cela, 
je lui dis : Rien n'est plus juste , Ghâfinide ; en 
conséquence, il m'est avis que nous apprdfoif dis- 
sions la chose enseinble, pour éviter, toi d'avan- 
cer ce. que tu ne voudrais pas avoir à dire , et 
moi d'entreprcndre ta i^uériso» sans Un examen 
piAdaLlë. Si^a té convient, je veux bien, pour 
ma port, faire cette recherche avec toi; sinon, 
n'eii Jurions plus. 

, Rien ne me convient davantage, dit^l; et s'il 
ne tient qu'à cela, vois toi-même comment tu t'y 
prendras pour bien commencer, 
v Voici, repris^je, lé meilleur moyen, à mon 
avis: Puisque tu possèdes la sagesse , nul douté 
que tu né sois aussi en état d'en porter uii juge- 
ment; car si elle est en toi , elle doit y £arire naître 
un sentiment d'après lequel tu peux juger ce 
qu -elle est, etçn quoi elle consiste. Ne le pensés- 
tu pas? 
, Jele^pense; . . 

£li bien! ce que tu penses, contiiiuai-je , tu 
peux j je suppose , sachant parler grec , nous 
l'exprimer iîomme ton esprit le conçoit ? 

Peut-être. , 

Afin donc que bous puissions juger si elle est 
en toi ou non , dis-nous , qu'est-ce que la sagesse, 
selon toi? 



CHARMIDE. 191 

P'abord il hésita , et ne voulait pas trdp ré- 
pondre; màîs en^ il dit qoe la sagesse lui pa- 
raissait étreide se. conduire en iout avec déceneé, 
61 de m^ttce.ùne eertaine mesure dans sa dé- 
marche, dans ses discoursydans toutes ses actions 
en général ; en un mot , dit-il , la sagesse est , 
seloii moi , unfe fcertâine mesufre. 

En es-tu bien sûr? repris-je. On prend bien 
Bouvept , il est vrai^ sageése^ et mesuré pour ^y- 
Aonymes ;. mais voyons , Obarmide, si c'est avec 
raison. Dis-moi, la sagesse ri'eèt-elle pas comprise 
dans l'idée du beau? 

Certainement. 

Et maintenant, quel e^t le plus beau chez un 
maître d'école, d'écrire vite ou avec mesure? 

D'écrire vite. 

De lire vite ou avec leAteup? 

Vite. 

Et ne vaut-il pas mieux jouer avec vitesse de 
la lyre, et £ûre tous les ezerdoes du eorps avec 
agilité qu'avec lenteur et mesure? 

Oui. 

Et aapugîlat, àla lulte , n'en est^il pas de même ? 

Âssuréoteftt; 

Pour sauter, pour courir, et pour tous lesmou- 
vemens du corps , la beauté ii'est-elle pas dans 
l!a|;ilité et la vitiesse, et 1^ contraire dans la léh- 
teur, la gène et la mesuise !.. 

*9- 



aga CHABMÏDE. 

Il parait 

Il parait donc, repris-je, que, poar le corps 
du taioins, ce n'est pas la mesure^ maïs r«giKté 
et la vitesse qui constituent la beauté. N'est-il 
pas vrai? 

Sans doute. 

Mais la sagesse Caisait partie de la beauté ? 

Oui. 

Ce n'est donc pas, du moins pour le corps, la 
lenteur, mais la vitesse qui serait plus sage, si k 
sagesse fait partie de la beauté. 

Il semble. 

Maintenant, continuai -je , le plus beau, de la 
£^ciUté ou de la difficulté à apprendre? 

La facilité: 

Or, l'une consiste à apprendre vite , l'autre avec 
lenteur et avec mesure ? 

Oui. 

Et instruire un aiitre avec promptitude et vi- 
t«sse, n'est-il pas plus beau qu'avec mesure et 
lenteur? 

Certainement. 

Et en fait de mémoire , quel est le plus beau, 
de la lenteur et de la mesure , ou de la force et 
de la vitesse? 

La vitesse et la force. 

L*adresse n'est-elle pas un mouvement ra- 
pide de l'âme, et non un mouvement mesuré!^ 



CHARMIDE. agS 

Il est vrai. 

Le mérite à comprendre les leçons du maître 
de langue ou de musique , ou toute autre chose , 
n'est pas dans la lenteur, mais dans la promp* 
titude. 

Oui. 

Et dans la délib^ation et pour toutes les 
fonctions de Tâme^ce n'est pas, je crois, l'homme 
mesuré -qui ne sait se décider et prendre un 
parti, qui obtiendra le plus d'estime , mai^ celui 
qui fait tout cela avec le plus de Êidlité et de 
promptitude? 

En effet. 

Ainsi en toutes choses, Charmide , aussi bien 
pour l'âme que pour le corps , 1^ bçauté paraît 
unie à la rapidité et à ki vitesse ^ plutôt qu'à la 
lenteur et à la mesure. 

Il semble bien. 
. La sagesse ne serait donc pas , d'après cela 
la mesure , ni nue vie sage, une vie mesurée; 
puisque enfin ce qui est sage doit être beau , et 
que jamais , ou dans bien peu d'exceptions , les 
actes lents et mesurés ne nous paraissent plus 
beaux que ceux qui sont empreints de vivacité 
et de vigueur. El quand même , à toute force, 
il y aurait autant d'actes plus beaux par la 
mesure que par la vivacité ; alors , mon ami, la 
mesure ne serait pas encore de la sagesse plutôt 



â94 CHARMIDE. 

que la vivacité , soit en marchant ou en Usant; 
ni dans aucun cas^ Tune ne serait plus sage 
que l'autre, puisque lioajs avons établi que la 
sagesse fait paHie de la beauté^ et que nùùs re<* 
connaissons aussi bien le caractère du beau daiis 
la vivacité que dans la mesure. 

Ta remarque , Socrate, me paraît juste; 

Eh bien! reprisrje, Charmidé, penscs-y de 
nouveau , cherche eh toi-ώme copmant la 
$agesse que tu possèdes agit stir toi, et ce qu'elle 
doit être pour te fiure ce que tu es. Pense à tout 
cela, et dis-nous bravement ce qu'est l&î sagesse « 
selon toi. 

Là-dessus, il réfléchît, et après avoir brave- 
ment pesé la question : il me seqfible^ mainte- 
nant, dit-âl, que la sagesse rend modeste et 
réservé, et qu'ainsi la sagesse , c^est là hoMe. 

Bien, lui dis*je, n'avouais- tu pas tout-À-Ffaeure 
que la sagesse est coniprise dans l'idée du beau ? 

Saos doute. 

Et les hommes sages sont bons aussi? 

Oui. 

Une chose peut-elle être bonne, qui ne rende 
pasbons? 

Non certes. 

Et tu dis donc que la sagesse n'est pas seule- 
ment belle , qu'elle est bonne aussi ? 

Je le pense. 



CHARMIDË. agS 

D'après cela, tu lic crois pas qu'Homère a rai- 
son de dire : 

La honte n*est pas bonne à qui est dans l'indigence/ 

Si fait. 

Dans ce cas, la hoate est bonne et mauvaise 
en même temps. 

Il paraîtrait. 

Mais la sagesse est bonne ^ puisqu'elle rend 
bons ceux qui la possèdent, sans jamais les 
rendre mauvais. 

Assurément , je suis de ton avis» 

La sagesse ne peut donc être la honte , puis- 
qu'elle est essentiellement bonne , et que celle-ci 
peut également être bonne et mauvaise. 

Je conviens que tu as raison, Socrate,. mais 
vois un peu ce que tu penses de ce que je vais 
te dire de la sagesse. Je me souviens à l'instant 
d'avoir une fois entendudire à quelqu'un, qu'être 
sage, c'est faire ce qui nous est propre. Réfléchis, 
et dis-moi , s'il te semble que celui-là ait trouvé 
la bonne définition ? 

Rusé que tu es , m'écriai-je, c'est Critias qui 
t'a dit cela j ou quelque autre philosophe. 

Ce sera donc un autre, dit Critias , car au 
moins ce n'est pas mot 

HoM. Odyss. Uv. XVIII, v. 347. Voyez le Lâches^ 



âgô CHARMIDE. 

Au reste , reprit Charmidé , quHmporte , So- 
crate , de qui je le tienne ? 

Pas le moins du monde; car il ne faut pas 
examiner qui a dit une chose, mais si elle est 
bien ou mal dite. 

A la bonne heure. 

Mais, pair Jupiter ! repris-je , je serai bien sur- 
pris si nous pouvons découvrir ce que cela si- 
gnifie, car c'est pour moi uiie vraie épigtne. 

Et pourquoi ? 

Parce que celui-là sans doute n'a guère réflé- 
chi à la signification des mots, qui a dit que la 
sagesse consiste à faire ce qui nous est propre. 
On bien , crois-tu que le maître de langues ne 
fasse rien quand il lit ou écrit ? 

Je crois le contraire. 

Et penses-tu que le maitre de langues ne 
Use et n'écrive ou ne vous enseigne à l'école 
que son propre nom ? ou bien n'écrîviez-vous 
pas les noms de vos ennemis tout aussi bien 
que les vôtres et ceux de vos amis? 

Tout aussi bien. 

Mais, en le faisant , vous mêliez-vous de ce qui 
ne vous regardait pas , et étiez- vous des insensés ? 

Non pas. 

Cependant vous ne faisiez rien qui vous fût 
propre , puisque enfin écrire et lire , c'est faire 
quelque chose. 



CHARMIDE. a97 

Cela ^t bien certain. 

£r guérir, mon ami , bâftir, tisser Une éto£Fe, 
travailler enfiq dans un, art -quétconque ; c'est 
assurément aussi faire quelque chose? 

Assurément. 

Croirais-tu un é/at hi€sk admiiUstré, où /par 
une loi y chacun serait tenu de tisser et de laver 
son propre manteau i defabric^uer 6es sandales, 
.ses outres pour l'huile, le bandeau de sa tête, et 
de n)éme pour tout le reste; chacun faisant et 
se procurant par son travaillée qui lui serait 
propre, avec défense de mettre la main à rien 
qui lui fût étranger? 
. Je suis loin de le croire. 

Tu m'avoueras qae cet état jserait bien adtpi- 
nistré, s'il l'était sagement. 

. Qui peut en douter? 

Alors ce n'est pas dans ce cas-la que la sagesse 
serait de faire ce qui nous est propre. 

lion , évidemment. 

Il parlait donc par énigmes apparemment , 
comme je le disais tout-à4'heure , celui qui pré<* 
tendait qu'être sage c'est faire ce qui nous est 
propre ; car sans doute il n'était pas assez simple 
pour l'entendre ainsi.Ou peut-éire est-ce quelque 
pauvre tète qui t*aura tenu ce propos, Charmide? 

Pas du tout , reprit-^il , c'est un homme qui me 
paraUksait très sage. 



198 CHARMIDE. 

Nul doute alors, je Iti répète , i|u^il a i^^u 
propp3er une énigme,;, car il «est difficile.* de 
savoir ce qUe signifie faire ce qui noiisest 
propre. 

Peut-efre bien. . • • 

Que sigivfip donc &lire c^x^tii nousrest propre? 
Peux- tu le dire? 

Par Jupiter! s'Iécria-t-i^, je ji'en sais rien*; mais 
il serait possible aussi qiie celui mèm^ qui Ta dit- 
n'en sut pas' da^rantage. < * 

jËt en méjoie fieiaips il souriait et tournai^ les 
jeux. vers, son cousin. 

On voyait depuis long-temps que Crilias était 
au supplice. Jaloux de se montrer avantageuse- 
ment en présence de Chacmide et des antres 
assistans , il avait eu toutes l^s peiilès àa motidt 
à se retenir, et maintenant il en était tout-àrfait 
incapable. Aussi je fus bien persuadé que c'était 
à lui , comn^ je l'avais soupçqnné d'abcM^d^ que 
Charmide avait entendu donner cette définition 
de la sagesse. Gfaacmide , qpi n'avait pa^ envie 
de plaider pour elle , et qui voulait en laisser le 
soin À son panent , tâchait de }'excil;ef el avait 
l'air de le regarder connûfe uq honiiiie birttu. 
Critias n'y tant pas plps long-temps. Il ne pa- 
raissait guère moins irrité contre lé jeune 
hminxie 9 qu'un poète contre l'acteur qiii joue 
mal sa pièce , et il lui dit , en le regardant l Tu 



CHARMIDE. 399 

crpi$ doBo^ Qi^rmide ^ parce que tu ne sais pas 
cei, qu'a du pensée celui qui ^ dit que la sagesse 
consiste à iaire*ce qtii naos est propre , tti crois 
qu^il i^ le âayait pas lui^^inénie. 

Mon. K^bt^ Critias, reprisrîe, il ne faut pas 
s^étpnner que lui , si jeeinie encore , ne le sacbe 
pas; mais on doit s'attendre que tu le saturas, 
tQÎ qui es plus âgé et depuis loiigrtemps livré à 
ces études. Si donc tu conidens que la sagesse 
e^t' ce qu'il disait, et que tu veuilles prendre 
cettp proposition pour ton compte, j'aime encore 
biçf) mîieux. avoir à examiner avec toi si elle est 
yr^iepunon. 

$an$ dpiitie, repritril, j'en conviens et me 
ch{u*ge dp le prouver. v 

Trè$ bien. £t, dis-moi , accordes- tu aussi ce 
que je demandais tout-à-l'heurè^que les ouvriers 
travalUiQiit à quelque chose? 

Ç^^rtainemenL 

Penses*tu donc qu'ils nç travaillent qu'à ce 
qui leur. est propre 9 ou qu'ils travaillent aussi 
k ce, qui est propre à d'autres ? 

Ils y travaillent aussi. 

On peut donc être $qge, e\ ne pas travailler 
seulement à œ qui nous est propre. 

Et qu'«st-ce que cela fait? dif^-il. 

Rien à moi, mais vois si cela ne fait rien 
non plus à celui qui d'abord prétendait qu'être 



3oo CHARMÏDE. 

sage c'est faire ce qui nou^ est propre , et qui 
conYient ensuite qu en faisant ce qui e^t propre 
à d'autres, on peut aussi être sage. . \ : 

Suis- je donc contenu ,- dit-il, que cqux<|w 
font ce qui est propre à d'autres sont sages^, ou 
bien ceux qui travaillent à^ ce qui est propre à 
d'autres? 

Maïs , je te prie, n'est-ce pas; che2 toi la même 
chose , faire une chose et y travailler ? 

Point du tout, répondit-il, pa^ plus que 
travailler et s'occuper J'ai appris cela d'Hé- 
siode '^, qui dit: U n'y a aucune honte dans 
l'occupation. Crois-tu que, s'il eût entendu par 
sWcnper et faire, Içs choses dont tu parles, 
il aurait prétendu qu'il n'est honteux à per- 
sonne de fiabriquer des sandales , de vendre des 
poissons salés, d'être assis à une boutique? Non , 
Socrate ; je crois bien plutôt qu'il mettait une 
différence entre travailler et s'occuper et fyàre , 
et qu'il pensait qu'il peut y avoir de la honte 
à travailler à une chose où le caractère du 
beau n'est pas , tandis que s'occuper n'est ja- 
mais honteux. Or, travailler dans un but utile et 
beau, voilà ce qu'il appelait 5 occuper, et c'é- 
taient les travaux de ce genre qui lui parais- 
saient des occupations^ des actes. C'est là seu- 

^ Hi^siopK , ies Œuvres et les Jours , v. 3f i. 



CHARMIDE. 3of 

letnent ce qui lui seiAblait propre à chacun ; 
tout ce x)ui est nuisible ^ il le regardait comme 
étranger, et c'est dans ce sens qu'il faut croire 
qu'Hésiode, et tout homme sensé', a pensé que 
faire ce qui nous est propre, c'est être sage. 
• O Critias , me sui&*je écrié , j'aî bien d'abord 
à-peu-près corn pris, dès les premiers mots, com- 
ment , par ce qui nous est propre , par ce qu| 
est à nous , c'est le bien que tu voulais dire , 
et par- actes , ce que font les gens de bien. Car 
j'ai 'entendu Prodicus faire mille distinctions 
de ce genre entre les mots *. Mais soit , don- 
nons-leur le . sens que tu voudras ; seulement 
explique-foi , et dis ce que tu entends par cha- 
cun des mots que t^ emploies. Encore une fois 
doQC^ bien positivement , faire le bien ou y tra-p 
vailler, comme tu voudras l'appeler, est-ce là ce 
que tu appelles être sage? 

Oui,. c'est cela. 

Ainsi être sage, c'iest faire le bien et non pas 
le mal. 

Et toi , mon excellent ami ^ dit Critias , n!es-tu 
pas de cet avis? 

Qu'importe? lui répondis-je, laôus n'exami^ 
nous pas encore ici ce que je pense , mais ce que 
tu dis. ' 

*^ Voyez le Cratyle, VEutkrdèmeét le Prôtagoras. 



36% CHARfifiDE. 

Pouf ma part , reprif-H , je jiîe -qœ ne pas 
faire le bien, mais le màl^ soit être sà%e; et je 
soutvensi (^ta'ôn l'est éH ne Êiidant pas le mail, 
mais le bien ; oui f je reconnais ici positivement 
qu'être sage , c'est (aàre le bien. • 

Ta pourrais peut-être avoir raison. Toutefois 
je suis étonné que tu croies que des gfeus sages 
puissent ne pas savoir qn-'ils son| sages.- 

Mais je ne crois pas cela , âTest-il écrié. 

1H'as-»td pas dit tout-à-l'heure, que rien n'em- 
péobait un ouvrier d'être sage, même ^en faisant 
ce 4«i est propre à d'autres? 

Oui i mais à quoi tend cette questbn ? 

k ri^n; DisKmoi encore , penses^-tn que Je 
médecin ^ eiî guérissant quelqu'un j Ëisse une 
chose utile pour lui-même et pbrur le nialade ? 
' Je le pense. 

Et en faisant cela , il agit convenablement ? 

Oui. 

Gehû qui a^t convettablement n'esùit pas 
sage? 

Sspns douté il est sage. ' . . . < 

Mais tout médecin doit-il nécessairement sà^ 
voiv quand il applique ses remèdeë avec- fruit , 
et Farriste quand il peut ou non tirer du profil 
de Touvrage qu'il entreprend? 

Peut-être que non. 

Ainsi, tout en agi39aiil d'unci manière utile 



CHARMIIXE. 3o^ 

oiji nuisible , le ipédaciii\ii# satt pus toujoiir 
lui-iuémé be qu'il fait ; et cé][>ehdant ,. selon tdr, 
s'il a^i( utilèiiHmt^ it^git a^eô sageâe. iTest-cé 
^tt$ ce que tu dteaia*. 

oui. 

Donc, à ce qu'il parait , il agirait, en certains 
cas .9 avec sagesse, car il agit jitUement , et par 
là il serait sage, sans toutefois savoir de lui- 
même qu'il est sage. 

„ Mais pourtant y Socrate^ reprit-il , cela ne se 
peut aibâolument pas; si donc tu penses que ce 
qoie je disais totit-à^l'lieure conduise nécessaire- 
meiilt à cette conclusion ^ j'anne encore mieux 
me rétracter en partie , et, sans rougir, avouer 
que je me suis mal exprimé , plutôt que dé con- 
venir jamais qu'un homme puisse être sage , 
s'il .ne ae connaît pas hHknéme; J'aurais même 
presque envie de dire qùë se cônûaitrè soi- 
ménfe^ c'est là éfre sËge^ et je mh dé l'avis dé 
l'inscriptièn du temple de Delphes. Elle est là^ 
ee me semUe, comme une allocution dû dieu 
à. ceux qui entrent, au Keu du salut ordinaire: 
Sois heureux ! comme si cette manière de saluer 
n'était pas fort bokinè , et qu'il valût bien mieux 
s'exhorter à être sages; C'est aussi dé là sorte 
que le dieu accueitte ceux qui éntrtat dans son 
temple^ bien autrement que les; faotnmés lîe 
s'accueiUeni ^tre eux , adressant à quiconque 



3o4 CHAIUVIIBE. 

le visite^ telle, fut du. ^oias y je crois , l'idée de 
Fauteur de Finscripfîon, ce sifnple salut: «Soyez 
sages, leur dit-il. ÀAsi vérité il s'expriiïie en tei-- 
mes un peu énigmati(]ues> ensa qualité de de* 
vin. Nous pensons donc, Finscription et moi,que 
connais-toi toi-înêmey et sois sage^m'èstla même 
chose. Mais il se/ait fecib de s'y tromper^ et 
c'est ce qu^ont fait, à mon avisV ceux qui ont 
gravé sur le temple ces autres inscriptions: 
Aien de trop; ou, Donne-toi pour caution y et ta 
nés pas loin de ta ruine. Ils ont cru <Jue con^ 
nais-toi toi-même était un conseil et non pas un' 
salut du dieu à tous venans, et voulant à leur 
tour donner des conseils non moins salutaires , 
ils ont tracé ces préceptes sur les murs du 
temple. Maintenant, Socrate, voici où j'en veux 
venir. Je t'accorde tout jusqu'ici; Peut-être, 
avais-tu raison en bien des choses, peut-être 
moi aussi ; enfin il est certain que nous n'avons 
rien dit de bieii net jusqu'à présent. Maiii pour 
cette fois 9 je con9ens à te tenir tête, si tu ne 
veux pas admettre qu'être sage^ c'est se cùn-- 
naître soi-même. 

 cela, je lui répondis: Critias , tu agis avec 
moi, comme si je prétendais savoir ce que je 
cherche à apprendre, et comme s'il ne tenait 
qu'à moi de pouvoir être de ton avis. Mais il 
n'en est pas ^insi, et il faut que- je cherche avec 



CHARMIDE. 3o5 

toi la solution du problème; car je ne la sais 
pas encore. Quand j'y aurai bien pensé f je te 
dirai si j'admets ou non ce que tu avances; mais 
attends que je L'aie examiné. 

Commence donc cet examen , dit-il. 

C'est ce que je vais fiiire. Si la sagesse conskte 
à connaître quelque chose, nul doute qu'elle ne 
soit une science. Qu'en dis-tu? 

C'en est une, Socrate, la science de soi-même. 

£t la médecine , n'est-ce pas la science de 
guérir? 

D'accord. . 

Si tu me demandais : La médecine, qui est la 
science de guérir, à quoi sert-elle?, quel fruit en 
tirons-nous ? je te répondrais : Un fruit assez 
précieux, la santé; et tu m'avoueras que ce 
n'est pas un médiocre avantage. 

Je l'avoue. 

Si tu me demandais ensuite à q^ioi nous sert 
l'architecture , la science de bâtir, je répondrais 
qu'elle nous procure des maisons; et ainsi de 
tous les arts. Tu dois en pouvoir faire autant 
de la sagesse , qui est , dis-tu , la science dé soi- 
même, si on venait te demander: Critias,la 
sagesse , qui est la science de soi-même, quel 
fruit précieux et digne en effet de son nom 
pouvons-nous en attendre ? Réponds un peu , je 
Jte prie. 

5. ao 



3o6 CHARMIDE. 

Mais, Socrate, ton raisonnement n'est pas 
juste; car cette science est par sa nature bien 
différente des autres, qui elles-mêmes ne se res- 
semblent pas les unes aux autres, et tu pars de 
ce principe que toutes sont semblables. Dis- 
moi ^ où trouver des produits de l'arithmétique 
et de la géométrie, comme nous voyons dans 
une maison le produit de l'architecture, et dam 
un manteau celui de Tart du tisserand , et ainsi 
dans une foule d'ouvrages que nous devons à 
beaucoup d'arts? Peux-tu également montrer 
des produits de ces sciences ? non , sans doute. 

Tu as raison , lui di&-je ; mais.du moins , je te 
puis montrer de quoi chacune d'elles est la 
science , et qui est toujours autre chose qqe ia 
science elie-^méme. Ainsi l'arithmétique est la 
science des nombres pairs et impairs , de leurs 
rapports et de leurs combinaisons, n'est-ce pas? 

Il esc vrai* 

Maïs le^ pair^et l'impair est assurément autre 
chose que l'arithmétique elle4néme ? 

Se peut^il autrement ? 

La i^tatique est la science de la pesanteur; 
mais la pesanteur n'est pas la même chos^ que la 
statique. Tu me l'accordes? 

Très volontiers*. 

Dis-moi donc de quoi la sagesse est la sci^ence , 
qui soit autre chose que la sagesse elte-noéme ? 



CHARMIDE. 3o7 

Voilà le mal, Sociate: dé question en ques- 
tion , tu arrives à voir comment la sagesse 
se distingue des autres sciences, et cependant 
tu cherches à lui trouver une ressemblance 
avec elles ! Loin de là , toutes les autres 
sciences sont des sciences de quelque chose 
autre qu'elles-mêmes; la sagesse seule est la 
science et d'elle^-méme et des antres sciences. 
Il s'en feiit bien que cette distinction te soit 
échappée; mais, quoique tu Taies niée tout-à- 
rheure , je crois que tu le fais exprès pour me 
contredire , et que tu ne veux pas aborder le 
fond de la question. 

G:>mmeot? lui dis^je, peux*tu croire que, 
si en effet je te contredis, ce soit par un autre 
motif que celui qui me ferait m'intèrfogër moi- 
même sévèrement en pareil cas^ je veux dire , 
la crainte de croire savoir ce que pouitant je 
né saurais pas ? Et je te l'assure encore , je ùe 
cherche ici à éclaircir cette question, que pour 
mon propre bien et celui peut-être de quelques 
boils amis< Car n'est-ce pas un profit commun 
à tous les hommes, que la vérité soit connue sur 
toutes choses ? 

J'en suis persuadé , Socrate. 

£h bien I donc , mon ami , courage ; réponds 
à mes questions , et dis ce qu'il t'en semble, 
sans regarder auquel restera la victoire de 



3oS CHARMIDE. 

Crilias ou de Socrate, et ne t'occupe que de 
savoir comment nous mettrons à fin nos re- 
cherches. 

Soit , reprit-il , j'y consens , car ce que tu me 
proposes me Semble raisonnable. 

Difr-moi donc , repris-je, ce que tu entends au 
juste par la sagesse? 

Je pense y dit-il , qne^ seule entre toutes les 
sciences^ la sagesse est la science d'elle-même 
et des autres sciences. 

Mais si elle est la science de la science , ne le 
sera-t-elle pas aussi de l'ignorance? * 

Assurément. 

£n ce cas, le sage sera seul capable de se 
connaître lui-même , de juger ce qu'il sait réel- 
lement et ce qu'il n^sait pas , ainsi que de re- 
connaître dans 4es autres ce qu^ils savent et 
croient savoir, conàme ce qu'ils croient savoir 
et ne savent pas; tandis qu'aucun autre n'en 
sera capable. En un mot , la sagesse , être sage , 
et se connaître soi-même , c'est savoir ce qu'on 
sait et ce qu'on ne sait pas. Est*ce bien là ta 
pensée ? 

Par£siitement. 

Encore une fois donc, et c'est la troisième 
fois , afin de compléter le bon nombre *, com- 

* Le nombre trois était un npmbre divin , et consacré à 
Jupiter SttTnp, libérateur. Voyez le Philèbe. 



CHARMIDE. 3oc) 

mencous^à examiner d'abord s'il est possible de 
savoir qu'un autre sait ou non ce qu'il sait et 
ne sait pas; et ensuite, en supposant que cela 
soit possible, voyons à quoi il nous servirait de 
le savoir. 

C'est ce qu'il faut chercher. 

Viens donc, Critias,et tâche pour Cela de 
trouver un meilleur parti que moi ; car je n'en 
vois aucun. Mais veux-tu que je t'apprenne d'où 
vient mon embarras ? 

Volontiers. 

Si tout ce que tu as dit est exact , la sagesse 
n'est-elle pas une science qui n'est la science 
d'autre chose que de soi-même et des autres 
sciences , et en même temps la science de l'igno- 
rance?^ 

Oui. 

Vois donc, mon ami, quelle chose singulière 
nous nous chargeons de défendre. Essaie de 
l'appliquer à d'autres objets, et tu ne croiras 
pas qu'eHe soit possible* 

Comment I Socrate> 

Par exemple , t'imagines-tu une vue qui ne 
verrait pas les objets qu'une autre vue aperçoit; 
mais qui ne verrait qu'elle-même et toute autre 
vue et même encore ce qui n'est pas vue; qui 
enfin ne verrait aucune couleur, bien qu'elle 
soit une vue , et qui s'apercevrait elle-raêpae ainsi 



3io CHARMIDE. 

qiie toute autre vue ; cela te paraît-il possible? 

Non y par Jupiter! 

Ou une ouïe qui n'entendrait auciine Toix; 
mais elle-même et toute autre ouïe, et même ee 
qui n'est pas ouïe ? 

Pas davantage. 

De n^ême si tu passes en revue tous les sens* 
crois-tu qu'il y ait un sens des autres sens et 
de lui<rméme , qui pourtant ne sente rien de ce 
qu'éprouvent les autres sens? 

Non , certes. 

Peut-il y avoir un désir qui n'ait pas pour 
objet un plaiair quelconque , mais Iqi-méme et 
d'autres désirs? 
, Jamais* 

Une volonté qui se voudrait elle-même el 
d'autres volontés , et non pas un bien quel- 
conque? 

Nullement. 

Ou voudrais-tu soutenir qu'il y ait un amoor 
qui ne se rapporte à aucune beauté , mais seule** 
ment à lui-même et à d'autres amours ? 

Je n'y songe pas. 

Aurais-tu vu déjà une peur qui s'effrayât de 
soi-ipéme et d'autres peurs ^ sans avoir aucun 
objet d'effroi ? 

Pas encore. 

Mais peut-être une opinion , qui fut une opi- 



CHAtlMIDE. 3ii 

nion d'autres opinions et d'elle^^même^sans avoir 
aucun des objets des autres opinions? 

Pas du tout. 

£t nous soutenons qu'il y a une science qui 
n'est science de rien en particulier, mais la 
science d'elle^ménie et des autres sciences ! 

En effet, nous le soutenons. 

N'estrce pas une chose bien extraordinaire, 
sLelle est aitisi? Toutefois ne nous pressons pas 
de nier qu'elle soit, et cherchons si elle est r^el** 
lement. ' . 

Tu as raison. 

Eh bien I cette science est sans doiite la science, 
de quelque chose; il faut bien^qu'elle ait cette 
propriété , n'est-ce pas? 

Il est vrai. 

Comme c'est la propriété d'un corps plus 
grand , d'être plus grand que quelque chose ? 

D'accord. 

Que quelque chose de plus petit, n'est-ce pus, 
puisque ce cort^s est supposé plus grand? 

Nécessairement. . 

Et si nous rencontrions un corps plu^ grand 
que d'autres plus grands et que soi^^meme , sans 
être plus grand que les choses que surpassent en 
grandeur celles qu'il surpasse lui^^meme , ne lui 
arriveralt'il pas alors d'être à*la*>fois plus grand 
et plUs petit que lui-même, ne le croiihtu pas? 



3i3 CHARMIDE. 

Sans aucun doute, Socrate. 

Et si une chose est le double des autres dou- 
bles et de soi-même , les autres doubles et elle- 
même ne sont que des moitiés relativement à 
elle ,• considérée comme double ; car il ne peut y 
avoir dédouble que d'une moitié* 

C'est juste. 

Elle est donc à*la-fois plus, et moins qu'elle- 
même, plus pesante et plus légère, plus vieille 
et plus jeune; et de même pour toute chose 
qui , ayant la propriété de se rapporter à elle- 
même , devra avoir en elle ce à quoi elle a la 
propriété de se rapporter, Je m'explique , l'ouïe 
n'entend que la f oix , n'est-il pas vrai ? 

Oui. 
' Si donc elle doit s'entendre elle-même, il faut 
qu'elle ait une voix ; car autrement elle ne peut 
entendre. 

Cela est incontestable. 

Et la vue , mon cher, s'il faut qu'elle se voie 
elle-même , devra aussi avoir uue couleur; car 
la vue ne peut rien apercevoir qui soit sans 
couleur. 

Certainement non. 

Ainsi donc, Critias, par tous les exemples 
que nous venons de parcourir il parait impos- 
sible ou très peu croyable qu'une chose puisse 
avoir jamais la pixipriété de ne se rapporter 



CHABMIDE. 3i3 

qu'à elle-même. £n effet, pour la grandeur, 
pour les nombres, et pour toutes les choses de 
ce genre, cela est impossible, n'est-ce pas? 

Oui. 

Quant à l'ouïe , à la vue , au mouvement qui 
se ferait mQuvoir lui-même, à la chaleur qui 
s'échaufferait elle-même , cela pourrait paraître, 
bien difficile à croire, mais peut-être y en au- 
raient-ils-qui l'admettraient. Il n'appartient, mon 
ami , qua un^ homme de génie de décider en 
général si rien ne peut avoir la propriété de ne 
se rapporter qu'à soi-même , pu si cette pro- 
priété doit être attribuée à certaines choses et 
non pas à d'autres, si enfin, dans ce dernier 
cas , on peMt compter au nombre de celles qui 
ne se rapportent qu'à elles-mêmes, la science 
dans laquelle consiste , selon nous, la sagesse. 
Quant à moi, je ne me crois pas capable de 
trancher cette question , et par cette raison je 
ne saurais affirmer avec certitude s'il est pos- 
sible qu'il y ait une science de la science*, et 
en supposant quelle existe, je ne puis encore 
convenir que ce soit là la sagesse , à moins d'a- 
voir examiné d'abord si > étant telle , elle nous 
serait utile ou non; car je soupçonne que la 
sagesse doit être quelque chose de bon et d'u- 
tile. Mais toi « fils de Calleschros , si , comme tu 
l'affirmais, la sagesse est la science de la science 



3i4 CHARMIDE. 

ainsi que de l'ignoratice, proùve-moi d'abord que 
cela soit possible, et ensuite que ce soit utile: 
peut-être ne m'en faudra-t-il pas davantage pour 
me convaincre que tu as bien défini la sagesse. 

Alors Critias , qui me vit embarrassé ^tne parut 
comme ces gens qui, en voyant bâiller d'autres 
devant eux, ne peuvent s'empêcher d'en faire 
autant; mon incertitude semblait l'avoir gagné. 
Accoutumé à ne recevoir que des éloges, il était 
tout honteux devant les assistans, et n'avait 
guère envie d'avouer qu'il était incapable de 
donner les preuves qu'on lui demandait; il ne 
disait rien de positif et ne songeait qu'à celer son 
embarras. Cependant , pour ne pas en rester là , 
je lui dis : 

£h bien! Critias, si tu le veux, nous allons 
supposer pour l'instant qu'il peut y avoir une 
science de la science, sauf à chercher une autre 
fois si réellement il en est ainsi. Viens donc, 
et dis-moi, s'il se peut, comment il devient par 
là plus facile de savoir ce qu'on sait et ce qu'on 
ne sait pas ? Car n'avons-nous pas dit que c'est 
là se connaître soi-même et être sage ? n'est-il 
pas vrai ? 

Sans doute , et c'est une conséquence natu- 
relle ; car celui qui possède la science qui se 
sait elle-même , doit être comme ce qu'il pos- 
sède. Il sera vif s'il a la vivacité, beau s'il a 



CHARMIDE. 3i5 

]a beauté , savant s'il a la science. Et s'il a la 
science qui se sait elle-même , il devra aussi se 
connaître lui-même. 

Jç ne doute pas que celui qui possède ce 
qui se connaît soi-même , ne se connaisse lui- 
même aussi ; mais je demande si celui-là doit 
nécessairement savoir ce qu'il sait et ce qu'il ne 
sait pas. 

Oui, Socrate, parce que c'est la même chose. 

Peut-être, r«pris-je ) mais vois, j'ai bien l'air 
d'être toujours comme j'étais. Car déjà je ne 
comprends pas comment se connaître soi-même 
et savoir ce qu'on sait et ce qu'oi\ ne sait pas, 
ce peut être la même chose. 

Que veux-tu dire , demanda-t-il? 

Jç veux dire : s'il y a une science de la science, 
sera-t<relle^en état de disoerner autre chose, si 
ce n'est que de deux choses , l'une est une 
science , l'autre n'en est pas une ? 

Non , elle ne saura que cela. 

Maintenant, est-ce une même chose, la science 
ou l'ignorance de ce qui est sain , et la science 
on l'ignorance de ce qui est juste ? 

Nullement. 

Or, dans le premier cas , c'est la médecine ; 
dans l'autre, c'est la politique , et il s'agit ici d^ 
la science. 

Eh bien! 



3i6 CHARMIDE. 

Celui qui ne connaît ni ce qui est juste ni ce 
qui est sain , mais seulement la science , comme 
il n'a la science que de la science , saura bien 
probablement de lui-même et des autres qu'il 
sait qu'U possède une science , n'est-ce pas? 

Oui. 

Mais ce qu'il sait , comment le saurait-il par 
le moyen de cette science ? car il sait ce qui est 
sain par la médecine, et non pas par la sagesse ; 
l'harmonie y par la musique et non par la sagesse; 
ce qu'il faut pour bâtir, par l'architecture et 
non par la sagesse , de même enfin pour tout ;. 
n'ai-je pas raison ? 

Tout-à-&it. 

Par la sagesse seule, si elle n'est que la 
science de la science, comment saura-t-il qu'il 
sait ce qui est sain^ ou ce qui concerne l'art de 
bâtir? 

En aucune façon. 

Celui qui ne jsait pas cela, saura bien qu'il 
sait, mais non pas ce qu'il sait. 

Il parait. 

Donc la sagesse et être sage ne serait pas de 
savoir ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas , mais 
seulement , à ce qu'il semble , que l'on sait et 
que Ton ne sait pas. 

Apparemment 

Avec cette science on ne sera non plus en 



CHARMIDÈ. 3i7 

état d'examiner dans un autre s'il sait réellement 
ou ne sait pas ce qu'il prétend savoir : tout ce 
dont on pourra s'assurer, c'est qu'il possède une 
. science; mais de quoi , la sagesse ne saurait nous 
l'apprendre. 

Non certes. 

Ou ne pourra donc distinguer celui qui se 
donne pour médecin sans l'éti^e , de celui <]ui 
l'est en effet, et de même en toutes choses 
l'habile de l'ignorant. Arrêtons-nous à te point. 
Le sage, ou tout autre homme , pour recon- 
naître le véritable et le faux médecin , ne s'y 
prendra-t-il pas de cette manière? Il ne l'in- 
terrogera pas sur la médecine ; car le médecin , 
disions-nous , ne connaît que ce qui est utile 
ou nuisible à la santé ; ou avons-nous dit autre 
chose? 

Non. 

Mais il ne sait rien de la science , car nous 
l'avons attribuée uniquement à la sagesse. 

Oui. 

Donc le médecin ne sait rien de la médecine, 
puisque la médecine est une science. 

Il parait bien» 

Lé sage , il est vrai, reconnaîtra bien que le 
médecin possède une science ; mais pour savoir 
quelle elle est , ne faàdra-t41 pas chercher de 
quoi elle est la science? Car chaque science 



3i8 GHABMIDË. 

se distingue non-seulement parce qu'elle dst 
science^ mais particuliè^ement parce qu'elle est 
telle science^ C^est-à^dire la science de telle chose. 
Par exemple, ce qui distingue la médecine des 
autres sciences,c'est qu'elle s'occupe spécialement 
de ce qui regarde la santé. 

Oui. 

Donc ; pour exafniner quelqu'un sur la méde- 
cine y il faut l'interroger sur ce qui la concerne; 
car ce ne sera pas , j'espère ^ sur des choses qui 
lui sei*aient étrangère s 

Non , sans doute. 

Pour bien faire, c'est donc sur ce qui a rap- 
port à la sânlé qu'il faut examiner le médecin , 
pour connaître son mérite. 

Il mé semble qu'oui. 

Et ce sera en recherchant avec soin si tout ce 
qu'il dit ou fait est conforme à la vérité ou à la 
meilleure pratique. 

Nécessairement. 

Mais , sans connaître la médecine ^ quelqu'un 
pourrait-il suivre Cet examen avec succès? 

Non , certes. 

Ainsi personne autre qu'un médecin n'en 
serait capabi«>à.oe qu'il p^aît, pas même le 
sage; car> outre la sagesse^ il £Eiudrait encore 
qu'il sut la médecine. 

En effet. 



CHARMIDE. 319 

Donc f de toutes manières, avec la sagesse, si 
elle n'est que la science de la science et de Tigno- 
ranoe , On ne saurait distinguer le médecin qui 
sait /son art de celui qui ne le &ait pas et qui 
s'imagiqe le savoir, ni . dans aucup autre art 
reconnaître le mérite de chacun , excepté toute- 
fois dans Fart que Ton pratique soi-méoie ; mais 
tous les artistes en peuvent faire autant. 
11 est vrai, dit-il. 

£h bien! Critia8,quel fruit recueillerons-nous 
de la sagesse ainsi réduite? Si le sage, comme 
nous le prétendions d'abord , pouvait savoir ce 
qu'il sait ou ce qu'il ne sait pas, je veux dire 
s'il savait qu'il connaît telle chose et. ne connaît 
pas telle autre, et s'il pouvait juger de même 
les autres hommes; ^lors, j'en conviens , il nous 
serait infiniment utile d'être sages ; car nous 
pourrions passer notre vie sans faire de fautes, 
nqus et ton» cent qui seraient sous notre iu- 
fluenpe/En effet, nous nou* garderions de rien 
entreprendre que nous ne sussions pas bien , et 
allant chercher ceux qui le sauraient, nous leur 
en .confierions le soin> et nous ne laisserions 
£ure à tous ceux dont, nous pourrions dispo* 
9eir,.x[ne ce qu'ils sauraient bien .faire; c'est^ 
à^dire les choses, dont ils f>nt la science^ Sous 
le régime de la sagesse une fisimille , un état , 
serait bien administré , toute chose enfin où 



320 CHARMIDE. 

présiderait la sagesse. Car là où les fautes sont 
évitées , où tout se fait bien , un tel gouverne- 
ment serait le règne de la justice et de la rai- 
son , qui produisent nécessairement le bonheur. 
N'est-ce pas là ^ Critias , ce que nous dirions de 
la sagesse , pour montrer quel précieux avan- 
tage ce serait de savoir ce qu'on sait et ce qu'on 
ne sait pas ? 

Oui , sans doute. 

Mais tu vois qu'une pareille science n'existe 
nulle part. 

Je le vois. 

Mais peut-être la sagesse, telle que nous l'avons 
définie, savoir, la science de la science et de l'igno- 
rance , a-t-elle cela de bon , que celui qui la 
possède apprend plus £sicilement tout ce qu'il 
veut apprendre, et que tout lui parait plus 
clair quand, à côté de tout ce qu'il apprend, il 
aperçoit la science ; et peut-être par là pourra- 
t-il mieux juger les autres sur tout ce qu'il à 
appris lui-même, tandis que ceux qui veulent le 
faire sans la sagesse ne porteront que des juge- 
mens faux ou superficiels? Est-ce là, mon ami, 
un des avantages que nous tirerons de là sagesse, 
ou avons-nous d'elle une plus haute idée qu'elle 
ne mérite; et lui cberehons-nous un prix qu'elle 
n'a pas? . 

Cela peut être , l'épondit-il. 



CHARMIDE. 3a.i 

Peut-être , repris-je ; mais peut-être aussi 
avons-nous dierché quelque chose de tout-à- 
fait inutile. Je. dis cela, parce qu'il me vient sur 
la sagesse des idées qui seraient tout-à-fait sin- 
gulières , si elle était ce que nous pensons. 
Voyons, si tu veux. Admettons qu'il soit pos- 
sible qu'il y ait une science de la science , sup- 
posons encore ce que nous disions d'abord de 
la sagesse,, qu'elle consiste à savoir ce qu'on sait 
et ce qu'on ne sait pas , et ^ sans coràbattre ce 
principe , examinons plutôt avec soin si , avec 
tout cela 9 elle pourra nous être utile ; car ce 
que nous disions tout-à-l'heure , que la sagesse , 
si elle était telle que nous la supposions , serait 
un trésor précieux, et le meilleur gouvernement 
pour les familles et les états, cette assertion, 
Critias , ne me parait pas très exacte. 

Comment donc ? 

C'est que nous sommes convenus plus haut 
que ce serait un grand bien pour les hommes 
si chacun faisait ce qu'il sait , et laissait à d'au- 
tres , mieux instruits , le soin de faire ce qu'il 
ne sait pas. 

Et n'avons-nous pas eu raison? 

Il me semble que non. 

Voaà,en effet , Socrate , de singulières idées. 

Oui, je te jure, je suis moi-même de ton 
avis, et c'est à quoi je pensais tout-à-l'heure 



322 CHARMIDE. ' 

en disant qu'il me venait de singulières idées, 
et que je craignais bien que nous n'eussions 
pas raisonné juste. Car, en vérité , quand même 
la sagesse serait tout ce que nous avons dit , il 
n'est pas encore prouvé pour moi qu'elle nous 
fasse aucun bien. 

Comment ! explique-toi , que nous sachions 
ce que tu penses. 

Je crois blen^ repris-je, que je suis en dé- 
lire ; mais encore faut-il ne pas laisser passer 
légèrement et sans etafiien les idées qui nous 
viennent à l'esprit , pour peu que Ton s'intéresse 
à soi-même. 

A merveille. 

Scoute donc mon songe , et juge s'il est sorti 
de la porte d'ivoire ou de k porte de corne *. 
Quel que soit sur nous l'empire de la sagesse , 
en la supposant telle que nous avons dit , qu'en 
résultB*t-il après tout? Qu'un homme, qui pré- 
tendrait être pilote sans oonnaitrè son art , ne 
jioiirrâit nous abuser, non plus qu'un médecin , ' 
un général, qui se donneraient pour savoir ce 
qu'ils ne savent pas. En cet état de choses , au- 
rions-nous d'autre avantage à espérer, si ce n'est 
une meilleure santé pour le corps, une garantie 
plus sûre contre les dangers de la mer et de la 

* HoM. Orfr^j. liv. XïX , V. 56i. 



CHARMIDE. 3a3 

guerre, et une certaine perfection pour nos 
meubles , nos hàbillemens , nôtre chaussune , 
et toutes choses de ce genre , parce que nous 
nous servirions de vrais artistes.. Même y si ,tu 
veux V prenons aussi l'art du devin pour la 
science de Ta venir, et que la sagesse nous serve 
de guide pour iïous préserver des charlatans 
et nous faire découvrir. les vrais devins, ceux 
qui lisent dîuis l'avenir. Je conçois bien que 
l'espèce humaine , ainsi gouvernée ^ pourrait 
vivre suivant là science ; car , la sagesse , tou- 
jours attentive, ne souff cirait paâ que Figno- 
rance vînt se mêler à nos^ travaux; mais que., 
pour vivre suivantJa science , nous devions vivre 
heureux, c'est, mon cher Critias,.ce que je ne 
vois pas encore. 

Alors , dit*il , je ne sais où tu trouveras xnieux 
ce qui constitue le bonheur de la vie, si la science 
ne l'explique pas. . , 

Apprends-moi encore seulement une petite 
<îhèse , de qneUe science veux -tu parler. Est-ce 
l'art de &tre des sandales ? 

Non, par Jupiter! 

Ou de travailler le fer ? 

Pas davantage. 

Ou la laine, le bois, et toutes choses pa- 
reilles ? 

Nullement. 

91. 



3îà4 CHARMIDE. 

Alors ne nous arrêtons pas à ce principe, 
que celui-là vit heureux qui vit selon la science. 
Car ces artistes qui possèdent une science, tu 
ne veux pas convenir qu'ils soient heureux , et 
tu parais ne reconnaître comme tels , que ceux 
qui possèdent certaines ' sciences. Qui donc est 
heureux, celui dont je parlais tout-à-rheure , 
qui connaît l'avenir, le devin ? ou serait-ce un 
autre ? 

Celui-là et d'autres encore. 

Lesquels ? serait-ce celui qui , avec l'avenir, 
<îonnaitrait le passé et le présent , et à qui rien 
ne serait inconnu ? Supposons qu'il existe un tel 
-homme ; tu ne diras pas , je pense , que personne 
vive mieux suivant la science ? 

Non , sans doute. 

Mais il me manque encore une chose, c'est 
-de savoir laquelle de toutes ces sciences le rend 
heureux, ou si toutes y contribuent également? 

Non pas également. 

Laquelle donc, en particulier? et que lui fait- 
elle connaître dans lé présent ^ le passé et l'ave- 
nir ? Est-ce le jeu d'échecs ? 

Ah ! le jeu d'échecs. 

Ou l'arithmétique ? 

Pas davantage. 

Ou la médecine ? 

Plutôt cela. 



CHARMIDE. 3a5 

Mats enfin , celte qui principalement le rend 
heureux,, que lui apprend-elle? 

Le bien et le mal , dit-il. 

O méchant! repris-je, tu me fais tourner de- 
puis si long-temps dans un cercle, sans me dire 
que vivre heureux, ce n'est pas vivre suivant la 
science en général, ni avec toutes les sciences 
réunies, mais suivant celle qui connaît le bien et 
le mal ? Au reste, dis-moi , Critias, si tu sépares 
cette science des autres , en serons-nous moins 
guéris par la médecine , moins bien chaussés par 
Fart du faiseur de sandales , moins bien habil- 
lés par le tisserand ? La science du pilote nous 
sera-t-elle moins utile sur la mer, et celle du 
général à la guerre? 

Non. 

Mais , mon cher Critias , si cette science nous 
manque ;. toutes les autres sciences ne serviront 
point à notre bonheur. 

Il est vrai. 

Et cette science , à ce qu'il parait , n'est pas 
la sagesse , mais la science dont l'objet est de 
nous être utile ; car elle n'est pas la science de 
la science et de l'ignorance , mais celle du bien 
et du mal , de sorte que , si c'est elle qui nous 
est utile , alors la sagesse doit être pour nous 
autre chose qu'utile. 

Comment! dit-il , elle ne serait pas utile! S'il 



3a6 CHARMIDE. 

est reconnu que la sagesse est la adence dé la 
science et qu'elle est à la tét^ de toulea les autres 
sciences 9 elle doit être au*dessus de la science du 
bien , et pa^ conséquent qous être utile. 
-'*fi5t**ce elle, vepris-je, qui nous guérit et non 
pas la médecine? Et pour -toutes les autr^ 
sciences, se charge-t^elle de leurs affaires, ou 
chacune n'a*t-elle pas les siennes? .D'ailleurs 
n^aYons^nons pas depuis long^^emps reconnu 
qu'elle est la science de la science et de l'igno^ 
rance, et rien de plus, n'est-«ce pas? 

Il est vrai. 

Elle ne saurait donc nous procurer ,la santé. 

Non. 

Parce que la santé est l'objet d'une autre 
science, tu en conviens? 

D'une autre science. 

Donc, mon ami , elle ne saurait nos plus npus 
procurer l'utile , puisque nous venons d'en (aire 
l'objet d'une autre science, n'est-ii pas vrm? 
' J'en ik>nviens; 

Comment donc la sagesse peut-elle être utile, 
si elle ne nous procure aucune utilité? 

En aucune manière, Socrate , "à c^ qu'il 
semble. 

'. Tu vois donc, Critias, combien j'ayais vaison 
de craindre pour moi , et de m'aocuser d'ayance 
de ne savoir rien tirer de bon de nos rep^^ercbes 



CHARMIDE. 327 

sur las^ges^e.Car ss^ns doute ce qui partit à tous 
le hieh le plus précieux ne nous semblerait pas 
privé de toute espèce d'avantage, si j'étais le 
moins du moqde habile à bien examiner les 
cbosQs. Mais nops voilà battus de toutes parts, 
sans pouvoir trouver quel sens a pu attacher au 
mot sagesse celui qi|i Ta fait; et pourtant à com^ 
bien de suppositions ne uous sommes-nous pas 
livrés sans pouvoir les prouver! D'abord nous 
avons supposé qu'il y a une science de la 
science, quoique la suite de nos raisonnemens 
n'ait pu seulement nous en faire admettre l'exis- 
tence f ensuite , nous avons supposé gratuite- 
ment qu'elle embrassait les o]}}ets des autres 
sciences, afin dç mettre le sage à même de 
savoir qu'il sait ce qu'il s^ait et ce qu'il ne 
sait pas. Et nous avons fait nos concession^ 
assez libéralement , puisque nous n'avons pas 
considéré qu'il est impossible de savoir en 
aucune façQu ce qu'on ne sait absolument pas, 
Car le principe que nous accordions suppo? 
sait la possibilité de cette connaissance, et, à 
mon avis 2 rien n'est plus absurde. Mais pourtant 
avec toute notre complaisance et notre facilité , 
notre discussion n'a pu nous coqduirp à aucun 
résultat; au contraire elle semble s'être jouée 
de la vérité, et, quoi que nous ayons supposé 
ou inventé pour définir la sagesse, elle a ton- 



3a8 CHARMIDE, 

jours fini par nous en prouver Tinutilité, avec 
une sorte d'orgueil insultant. Je n'en suis pas 
très affligé pour moi , riïais à cause de toi, 
Charmide ; je souffre beaucoup de voir qu'a- 
vec une telle figure et un esprit si sage, tu ne 
doives tirer aucun fruit de cette sagesse, et 
qu'elle ne puisse te servir à rien dans le cours 
de la vie. Mais ce qui m'afflige plus encore ^ 
c'est que je me sois donné tant de peine à 
apprendre cette sentence du médecin de la 
Thrace, pour finir par connaître une chose d'aus- 
si peu de valeur. Non , je ne puis croire qu'il en 
soit ainsi : mieux vaut penser que je ne sais pas 
chercher la vérité, que la sagesse est un grand 
bien, et que tu es très heureux si tu la pos- 
sèdes. Vois donc si tu la possèdes en effet, et si 
tu n'as aucun besoin de la sentence; car, si tu la 
possèdes , je t'engage plutôt à ne voir en moi 
qu'un rêveur, incapable de rien conduire à bien 
dans la conversation , et à te croire d'autant plus 
heureux que tu seras plus sage. 

Alors Charmide: Par Jupiter! dit-il, je t'as- 
sure, Socrate, que je ne sais si je la possède 
ou non. Et comment le saurais-je, si tous les 
deux vous n'êtes pas capables de trouver ce 
qu'elle peut être, comme tu le prétends de toi? 
Pour ma part , je ne te crois guère, et je sens 
que j'ai pour moi un grand besoin de ton 



CHARMIPE. 3^9 

charme. Aussi ne tiendra-t-il pas à moi que je 
ne m'y soumette tous les jours , jusqu'à ce que 
tu me dises que c'est assez. 

Très bien , s'écria Critias^ fais-le , Charmide, 
et je trouverai que tu la possèdes , cette sagesse; 
si tu t'abandonnes à Socrate pour subir son 
charme et.si tu ne le quittes plus un seul instant. 

Oui, dit le jeune homme , je veux le suivre, 
et ne le point quitter. D'ailleurs ce serait mal 
à moi de ne pas t'obéir, à toi mon tuteur, et 
de ne pas faire ce que tu m'ordonnes. 

Oui, certes, je te l'ordonne. 

Aussi je le ferai, répondit Charmide , à partir 
d'aujourd'hui. 

£h bien ! repris-je , que tramez- vous là entre 
vous deux ? 

Rien , dit Charmide , car la trame est toute 
ourdie. 

Quoi ! la violence, sans me laisser aucun choix? 

Oui , la violence , et j'y aurai recours puisqu'il 
m'en donne l'ordre. Vois, pour toi, quel parti tu 
veux prendre. 

Mais je n'en ai plus à prendre; car si tu te 
mets quelque chose en tête , et menaces encore 
de violence , qui serait capable de te résister ? 

Alors ne résiste donc pas. 

Je m'en garderai bien. 



LACHES, 



OU 



DU COURAGE 



ARGUMENT 

PHILOSOPmQUE. 



JLe Loches est en quelque manière le pen- 
dant du Chamiide. L'objet, la forme, tout 
est semblable; et on dirait que ces deux 
dialogues sont les deux parties d'un même 
tout. 

Le but du Laclies est purement négatif, 
comme celui du Charmide. Socrate s'y pro- 
pose de montrer que l'éducation est une 
chose grave ; qu'on ne peut apprendre aux 
autres que ce qu'on sait soi-même; que, 
pour donner des leçons de vertu, il faut 
bien connaître en quoi la vertu consiste ; et 
que, par exemple, sans parler de la vertu en 
général , et pour ne traiter que d'une de ses 
parties , la force ou le courage , il n'est pas 



334 ARGUMENT. 

facile de se faire une idëe claire et complète 

de sa nature. Ici se présentent différentes 

définitions du courage, que Socrate réfute 

successivement 

Lâchés , homme de guerre , commence 
par dire que le courage consiste à tenir 
ferme à son poste et à ne pas fuir devant 
Tennemi. Mais ce n^est là que le courage 
militaire, et encore comme définition du 
courage militaire, celle de Lâchés n'est-élle 
pas complète; car souvent l'homme coura- 
geux fuit à dessein devant l'ennemi , pour 
l'attirer dans le piège et l'accabler. — Lâchés 
essaie donc une définition plus étendue. Le 
courage est, dit-il, la constance. Mais cette 
définition est encore incomplète ; car la 
constance toute seule, sans lumières et sans 
raison, peut n*être qu'un entêtement dan- 
giereux. 

Alors , comme dans le Chamiidey un autre 
antagoniste, Nicias , vient souteiiir la discus- 
sion. Il met en avant cette troisième défini- 



ARGUMKNT. 335 

tion^ que le courage .est la science de ce qui 
est à craindre ; et^, en effets connaître le pé- 
ril qu'on brave est une des conditions du 
courage. On peut affronter les plus grande 
dangers, si on les igt^ore, soit folie, passion 
Ou faiblesse d'intelligence, <vi n'est réelle- 
ment pas courageux : l'animal et l'enfant 
n'ont pas de courage. Mais , répond Socràfe , 
si le courage ^t la science de ce qui est 
à craindre, le médecin ^ qui sait be qui est à 
craindre dans les maladies , a donc du cou- 
rage; et, à ce compte, on peut regarder le 
devin comme l'être cottrageux par excel- 
lence. £t puis, si le courage est la science 
46 ce qui est à craindre, le cpdrage est 
idond une scieiide. Or^ une science > comme 
telle, doit être absolue. £Ilè ne peut ie rap^ 
porter à l'avenir exclusivement , elle doit 
içmbrasser égi^lêmant et l'avenir et le passé 
et le présent ; mais uoiè pareiUe scieiice est 
alors la science de tous les maux et de tous 
les biens possibles ; c'est la science du bien 



336 ARGUMENT. 

et du mal. Or, k science du bien et du 
m^l est la science de la vertu en général, 
tandis qu'on- ne voulait définir qu'une des 
parties de la vertu , savoir, le courage. D'où 
il^itqUe,^^i les deux premières définitions 
restent en-deçjk du défini et ne l'embrassent 
pas dans sa totalité, cette dernière le dé- 
passe; d'où il suit encore qu'il n'est pas 
aisé de savoir au. juste ce que c'est que le 
courage, ni par conséquent d'en donner des 
liççons; qu'un bon maître est une chose très 
rare, et que l'éducation d'un homme est une 
entreprise périlleuse. 

On ne peut méconnaître dans la marche 
et les détails de ce dialogue le même artifice 
et le même genre de subtilités dialectiques 
dont le Charmide est parsemé,. et l'on est 
forcé de regretter aussi que l'importance des 
idées n'y soutienne pas toujours les grâces 
et la délicatesse de la forme- 



LACHES, 



OU 



DU COURAGE. 



LYSIMAQUE, MÉLÉSIAS, NICIAS, LACHES, 

LES FILS DE LYSIMAQUK ET DE MÉLJÉSIA.S, 

SOCRATE. 

L7SIMAQUE. 

JCjh bien! Nicias et Lâchés, vous avez vu cet 
homme qui vient de combattre tout armé. Nous 
ne vous avons pas dit d'abord pourquoi Mété- 
sias et moi , nous vous engagions à venir assister 
avec nous à ce spectacle ; mais nous allons vous 
rapprendre, persuadés que nous pouvons vous 
parler avec une entière confiance. Bien des gens 
se moquent de ces sortes d'exercices , et quand 
on leur demande conseil , au lieu de dire leur 



338 LACHES, 

pensée , ils ne cherchent qu'à deviner le goût 
de ceux qui les consultent, et parlent contre 
leur propre sentiment. Pour vous, nous sommes 
persuadés que vous joignez la sincérité aux lu- 
mières ; c'est pourquoi nous avons pris le parti 
de vous consulter sur ce que nous allons vous 
communiquer. Après ce préambule, j'arrive au 
fait. Voici nos enfans, celui-là, fils de Mélésias, 
porte le irom de son aïeul, et s'appelle Thucy- 
dide: et celui-ci, qiii est à moi, porte aussi le 
nom de mon père , et s'appelle comme lui Aris- 
tide. Nous avons résolu de prendre le plus grand 
soin de leur éducation, et de ne pas faire comme 
la plupart des pères, qui, dès que leurs enfans 
sont devenus un peu grands, les laissent vivre 
il leur fantaisie. Nous croyons au contraire que 
c'est le moment de redoubler de vigilance au- 
près d'eux; et comme vous avez aussi des en- 
fans, nous avons pensé que vous auriez déjà 
^ngé aux moyens les plus propres à les per- 
fectionner; et si voifô n'y avez pas encore 
réfléchi sérieusement, nous voulons vous faire 
souvenir que c'est une affaire à ne pas négliger , 
et^vous invitera délibérer en commun <sur l'é- 
ducation que nous devons donner à qq$ en- 
fans Quand même je devrais m'étendre un 
peu trop, il faut que vous m'^entendt^iy et. que 
vous 'sachi^, Nicias et {:Aohè»^»«eTqi)i nous a 



LACHES. 339 

portés à prendre ce parti. Mélésias et moi nous 
n'avons qu'une même table, et ces enfans mani- 
gent avec nous ; mais je vais continuer à vous 
parler sans réserve , comme je vous l'ai dit au 
commencement Nous avons, il est vrai, lui et 
moi, à entretenir nos enfans de mille actions 
honorables que nos pères ont faites, soit dans 
la paix, soit dans la guerre, tandis qu'ils ad- 
ministraient les affaires de la république et 
celles de nos alliés; mais nous ne pouvons 
tous deux Leur dire rien de semblable de nous, 
ce qui nous fait rougir devant eux et accuser 
la négligence de nos pères, qui , aussitôt que 
nous avons été un peu grands , nous ont laissé 
vivre au gré de nos caprices , pendant , qu'ils 
donnaient tous leurs soins aux affaires des au- 
tres. C'est au moins un exemple que nous 
montrons à ces enfans, en leur disant que s'ils 
se négligent eux-mêmes, et s'ils ne veulent pas 
suivre nos conseils, ils vivront comme nous^ 
sans gloire; au lieu que s'ils veulent travailler, 
ils se montreront peut-être dignes du nom 
qu'ils portent» Ils promettent d'obéir, et , de 
notre côté, nous cherchons les études et les 
e^erçicQ5 auxquels ils doivent se livrer, pour 
devenir des hommes distingués. Quelqu'un nous 
a p^rlé de cet exercice , disant qu'il était bien 
à tin jeune homme d'apprendre à combattre 



34o LACHES, 

tout armé. II nous a vanté cet homme qui vient 
de montrer son adresse, et nous a invités à 
Faller voir. Nous avons donc jugé à propos 
d'y v^nir j et de vous prendre aussi en passant, 
non-seulement comme spectateurs, mais encore 
comme conseillers et même comtne parties in- 
téressées, à ce qu'il semble : voilà ce que nous 
avions à vous communiquer. C'est à vous, pré- 
sentement , à nous aider de vos conseils, soit que 
vous approuviez ou que vous condamniez l'exer- 
cice des armes , soit que vous ayez d'ailleurs une 
étude ou un exercice à nous recommander pour 
un jeune homme ; enfin , puisque vous êtes dans 
le même cas que nous, vous nous direz ce que 
vous pensez faire à cet égard. 

inciAS. 

Pour moi , Lysimaque et Mélésias , j'approuve 
fort votre résolution, et suis tout prêt à me 
* joindre à vous; Lâchés n'y sera pas, je pense, 
moins disposé que moi. 

LACHES. 

Tu as raison, Nicias, tout ce que Lysimaque 
viépt de dire de son père et de celui de Mélé- 
sias, me parait parfaitement juste, et s'applique 
non-seulement à eux, mais aussi à nous et à 
tous ceux qui se mêlent des affaires publiques ; 
à presque tous , il nous arrive, comme il disait. 



lâchés; 34r 

de négliger Téducation de nos enfans et tous 
les soins domestiques ; tout cela, Lysimaque^ 
est très bien , mais ce qui m'étonne , c'est que 
tu^ nous appelles pour prendre conseil de nous 
sur l'éducation de ces jeunes gens , et. que tu 
n'appelles pas Socrate; d'abord il est du même 
dème que toi, et , de plus , il s'occupe sans cesse 
de découvrir ce que tu cherches, je veux, dire 
les études et les exercices qui conviennent le 
mieux aux jeunes gens. 

LTSIMAQ€E. 

Que dis-tu, Lâchés? Socrate s'occuperait-iU 
de ces matières? 

LACHis. 

Assurément , Lysimaque. 
mciAs. 

Je puis te l'assurer aussi bien que Lâchés; 
car encore dernièrement il m'a procuré un 
maître de musique pour mon (ils; c'est Damon , 
élève d'Agathocle, un homme non-seulement 
très distingué dans son art, mais, sous tous les 
rapports, fort capable de donner d'excellentes 
leçons à des jeunes gens. 

LYSIMAQUE. 

Il faut le dire, Socrate , et vous Nicias et Lâ- 
chés, les hommes de mon âge ne connaissent 



34a LACHES. 

guère ceux qui sont plus jeunes, car nous ne 
sortons presque pas à cause de notre vieillesse; 
mais toi, ô fils de Sophronisquel si tu as quel- 
que bon conseil à donner à un homme qui est 
du même dème que toi, ne me le refuse pas ; 
je puis dire que tu me le dois, carie souvenir 
de ton père est un lien d'amitié entre nous. 
Lui et moi, nous avons été de tout temps bons 
camarades et amis, et il est mort avant que 
nous ayons eu un démêlé. Et puis il me revient 
à la mémoire , que j'ai souvent entendu ces en- 
£ans, causant entre eux à la maison, répéter 
à tout moment le nom de Socrate; ils en disent 
tout le bien possible : je ne me suis jamais 
avisé de leur demander s'ils parlaient du fils de 
Sophronisque; mais dites-moi, mes enfans, 
est-ce là ce Socrate dont vous parlez si sou- 
vent? 

LXS BlTFAlSrS. 

Oui , mon père , c'est lui-même. 

LTSIMAQUE. 

Par Junon, Socrate, je te félicite de faire 
ainsi honneur à ton père, cet excellent homme ; 
j'en suis satisfait pour plusieurs raisons, et 
parce que, devenant amis, ce qui t'appartient 
rue devient propre , comme à toi ce qui est à 
nous. 



LACHES. 343 

Oui, vraiment, Lysimaque, ne le laisse pas. 
aller; car, pour moi, je l'ai vu en d'autres occa- 
sions Caire honneur, non-seulement à son père 
mais à sa patrie. A la fuite de Délium, il se 
retiraavecmoi, et je t'assure que si tous avaient 
fait leur devoir comme lui, la république eût 
sauvé sa gloire, et n'aurait pas essuyé une dé- 
faite si honteuse. 

LTSIAtiQUE. 

Tu recois là, Socrate, un magnifique éloge de 
gens dignes de foi pour toute chose et particuliè- 
rement pour le cas dont il s'agit. Crois que j'ai 
du pkâsir à apprendre que tu jouis déjà d'une si 
bonne réputation, et mets-moi au nombre de 
ceux qui te veulent le plus de bien; déjà tu 
aurais dû de toi-même nous venir voir sou- 
vent, et nous compter parmi tes amis; mais 
au moins commence dès aujourd'hui , puisque 
nous avons lié connaissance; attache-toi à nous 
et à ces eiifans, pour que notre amitié se 
conserve en vous. Tu ne t'y refuseras pas, je 
pense, et de notre côté nous ne te permet- 
trons pas de l'oublier. Mais ^ pour revenir à notre 
sujet, qu'en dites-vous? que vous en çemble? 
cet exercice de combattre tout armé mérite-t-iL 
d'être appris par les jeunes gens? 



344 LACHES. 

SOCRATE. 

Je tâcherai, Lysimaque, de te donner, même 
sur cela, le meilleur conseil dont je serai ca- 
pable, et je suis prêt à faire tout ce que tu 
démanderas ; mais comme je suis le plus jeune , 
et que j'ai le moins d'expérience , il me semble 
plus juste que j'écoute auparavant ce que di- 
ront tes deux amis; après les avoir entendus, je 
dirai aussi mon avis , si j'ai d'autres idées que les 
leurs, et j'essaierai de l'appuyer de raisons ca- 
pables de vous le faire goûter. Ainsi , Nicias ^ 
que ne commences-tu le premier ? 

NICIAS. 

Je ne m'y refuse pas , Socrate. Il me semble ^ 
pour moi, que cet exercice est très utile aux 
jeunes gens pour plusieurs motifs. D'abord il 
les éloigne des autres amusemens qu'ils cher- 
chent d'ordinaire quand ils ont du loisir; en- 
suite il les rend nécessairement plus vigoureux 
et plus robustes. Il n'y en a pas un meilleur, 
ni qui demande plus d'adresse et plus de force. 
Cet exercice et celui de monter à cheval con- 
viennent mieux que tout autre à un homme libre; 
car on ne peut s'exercer aux combats sérieux 
auxquels notre devoir de citoyens nous appelle, 
qu'avec les armes qui servent à la guerre. On 
en doit tirer encore un grand secours pour 



LACHES. 345 

combattre en ligne serrée dans la bataille; mais 
c'est alors sui1:out qu'on en sent le prix , quand 
les rangs sont rompus et qu'il faut se battre 
seul à seul, soit qu'on poursuive l'ennemi qui 
fait face et résiste, ou que dans une retraite 
on ait à se défendre contre un homme qui 
vous presse l'épée dans les reins. Celui qui 
est accoutumé à ces exercices ne craindra ja- 
mais un homme seul, ni même plusieurs en- 
semble, et il l'emportera toujours. D'ailleurs 
ils inspirent du goût pour un des arts les plus 
nobles. Quand on saura se battre tout armé, on 
voudra connaître la tactique et les manœuvres 
qui ont des rapports avec Fescrime, et arrivé 
là, l'ambition s'en mêle, et l'on se jette dans 
toutes les études stratégiques qui conviennent 
à un général. Or, il est certain qu'il est beau 
et utile d'apprendre tout ce qui regarde le mé- 
tier de la guerre, et d'acquérir les connais- 
sances auxquelles ces exercices servent de pré- 
ludes. A tous ces avantages, nous en ajoute- 
rons un qui n'est pas à dédaigner ; c'est que cette 
science rend les hommes plus vaillans et plus 
hardis dans les combats; et je ne craindrai pas 
non plus de lui faire encore un mérite , quel- 
que peu considérable qu'il paraisse , de donner 
k l'homme une meilleure tenue, pour les oc- 
casions où sa bonne contenance peut en im- 



346 LACHES. 

poser à Tennemi et l'intimider. Je suis donc 
d'avis , Lysiinaque , qu'il faut faire apprendre 
aux jeunes gens ces exercices, et j'en ai dit 
les raisons. Si Lâchés est d'un autre sentiment ^ 
je Serai bien aise de l'entendre. 

LACHES. 

Sans doute, Nicias, c'est une chose qui mé- 
rite réflexion que de dire de quelque science 
que ce soit, qu'il ne faut pas l'apprendre; car, 
il parait que c'est une bonne chose de tout sa- 
voir ; et si cet exercice des armes est une science , 
comme le prétendent les maîtres, et comme 
Nicias le dit, il faut l'apprendre; mais si ce 
n'est pas une science , et que les maîtres d'armes 
nous trompent, ou que ce soit seulement une 
science fort peu importante, à quoi bon s'en 
occuper ? Ce qui me fait parler ainsi, c'est que 
je suis persuadé que si c'était une chose de 
quelque prix, elle n'aurait pa^ échappé aun 
Lacédémoniens , qui passent toute leur vie à 
s'appliquer et à s'exercer à tout ce qui peut & 
la guerre les rendre supérieurs aux autres peu- 
ples. Et quand même elle aurait échappé aox 
Lacédémonieds , sans doute les maîtres qui se 
chargent de montrer ces exercices n'auraient 
pas manqué de s'apercevoir qiie , de tous les 
Grecs, les Lacédémoniéns sont ceux qui s'occu- 
pent le plus des travaux militaires , et qu'un 



LACHES. 347 

homme qui serait renommé chez eux dans cet 
art serait certain de réussir partout, sur cette 
3eule réputation 9 comme tous les poètes tra- 
giques qui sont estimés à Athènes. Celui qui 
se croit un bon poète tragique, ne court pas 
de ville en ville autour de TAttique' pour faire 
jouer ses pièces, mais il vient droit ici nous les 
apporter , et cela est fort raisonnable; au lieu 
que je vois ces champions, qui enseignent à 
faire des armes , regarder Lacédémone comme 
un sanctuaire inaccessible où ils n'osent mettre 
le pied, tandis qu'ils se montrent partout ail- 
leurs , et surtout chez des peuples qui s'avouent 
eux-mêmes inférieurs à beaucoup d'autres en 
tout ce qui concerne la guerre. D'ailleurs, Ly- 
simaque,j'ai déjà vu , à l'œuvre, bon nombre 
de ces maîtres, et je sais ce dont ils sont ca- 
pables. Et ce qui doit nous décider, c'est que, 
par une espèce de fatalité qui semble leur être 
particulière, jamais aucun de ces gens-là n'a 
pu acquérir la moindre réputation à la guerre. 
On voit dans tous les autres arts ceux qui s'y 
appliquent spécialement, se faire un nom et 
devenir célèbres; ceux-ci, au contraire, jouent 
de malheur, à ce qu'il paraît. Ce Stésilée lui- 
même, que vous avez vu tout-à-l'heure faire 
SCS preuves devant une si nombreuse assem- 
blée, et que vous avez entendu parler si ma- 



348 LACHES. 

gnifiquement de lui-même, je l'ai vu ailleurs 
donner malgré lui un spectacle plus vrai de son^ 
savoir-faire. Le navire sur lequel il était ayant 
attaqué un vaisseau de charge , Stésilée combattait 
avec une pique armée d'une faux, espèce d'arrae 
aussi originale que celui qui la portait; cet 
homme n'a jamais rien fait, du reste, que Fou 
puisse raconter; mais le succès qu'eut ce stra* 
tagème guerrier , de mettre une faux au bout 
d'une pique, mérite d'être su. Comme il s'es- 
• crimait de cette arme, elle vint à s'embarrasser 
dans les cordages du vaisseau ennemi, et s'y 
arrêta; Stésilée tirait à lui de toute sa force» 
pour la dégager sans pouvoir y réussir. Les^ 
vaisseaux passaient tout auprès l'un de l'autre ^ 
et lui d'abord courut le long du vaisseau en 
suivant l'autre sans lâcher prise, mais quand l'en- 
nemi commença à s'éloigner , et fut sur le point 
de l'entraîner attaché à la pique, il la laissa 
couler peu à peu dans ses mains^ jusqu^à ce 
qu'il ne la tint plus que par le petit bout. 
C'étaient des huées et des sarcasmes, du côté 
des ennemis, sur cette plaidante attitude; mais 
quelqu'un lui ayant jeté une pierre, qui tomba 
à ses pieds, il abondonna la pique, et alors les 
gens de son navire ne purent eux-mêmes s'em- 
pêcher dé rire, en voyant cette faucille armée 
pendue aux cordages du vaisseau ennemi*. H 



LACHES. 349 

peut bien se faire pourtant, comme Nicias le 
prétend , que ces exercices soient bons à quel- 
que chose, mais je vous dis ce que j'en ai vu; 
et pour finir comme j'ai commencé, si c'est une 
science peu utile, ou si ce n'en est pas une» 
et qu'on lui en donne seulement le nom , elle 
ne mérite pas que nous nous y arrêtions. En 
un mot, si c'est un lâche qui croit devoir s'y 
appliquer, et que cette science le rend plus 
confiant en lui-même , sa lâcheté n'en sera que 
plus en vue; si c'est un homme courageux; 
tout le monde aura les yeux sur lui, et, pour 
peu qu'il lui arrive de £aire la moindre faute, 
la calomnie l'attend; car c'est éveiller l'envie 
que <le se vanter de posséder une pareille 
science; de sorte qu'à moins de se distinguer 
des autres par la bravoure, d'une manière 
merveilleuse , il ne saurait échapper au ridicule 
celui qui se dirait habile en ce genre. Voilà ce 
que je pense, Lysimaque, de ces exercices. A 
présent, comme je le disais d'abord, ne laisse 
pas échapper Socrate, et prie-le de nous dire 
son avis à son tour. 

LYSIMAQUE. 

. Je t'en prie donc , Socrate, car nous avons en- 
core besoin d'im juge pour terminer ce différend, 
Si Nicias et Lâchés avaient été de même sentiment, 
nous aurions pu nous en passer davantage; mais, 



35o LACHES. 

tu le vois, ils sont entièrement opposés Fun 
à l'autre. Il devient alors important d'entendre 
ton avis , et de savoir auquel des deux tu donnes 
ton suffrage. 

SOGRATE. 

Gomment , Lysimaque , as-tu envie de suivre 
ici l'avis du plus grand nombre ? 

LYSIMAQUE. 

Que peut-on faire de mieux ? 

SOCRATE. 

£t toi aussi, Mélésias? et s'il s'agissait de 
choisir les exercices que tu dois faire apprendre 
à ton fils, t'en rapporterais-tu à la majorité 
d'entre nous, plutôt qu'à un homme seul^ formé 
sous un excellent maître aux exercices du corps? 

H^LisiAS. 

Je m'en rapporterais^ à ce dernier, Socrate. 

SOCRATE. 

Tu te croirais plutôt que nous quatre? 

SliL^SIAS. 

Peut-être. 

SOCRATE* 

Car pour bien juger il faut, je pense, juger 
sur la science, et non sur le nombre. 

iSlELliSIAS. 

Sans contredit. 



LACHES. 35i 

SOGRA3X. 

Il faut donc, en premier lieu, examiner si 
quelqu'un de nous est expert dans la chose 
dont il s'agit, ou s'il ne l'est pas : s'il y en a 
un qui le soit, il faut s'en rapporter à lui, fût- 
il seul de son avis, et laisser là les autres; et 
s'il n'y en a point, il faut en chercher ailleurs; 
car, Mélésias, et toi, Lysimaque, pensez-vous 
qu'il s'agisse ici d'une chose peu importante; 
et non du plus précieux de tous vos biens? 
C'est de l'éducation que dépend tout le bon- 
heur des familles; elles prospèrent, selon que 
les enfans sont bien ou mal élevés. 

MÉLisiAS, 

Il est vrai. 

SOCaATE. 

On ne saurait donc apporter ici trc^ de pru- 
dence. 

MÉLÉSIAS. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Comment ferons-nous dpnc pour reconnaître 
lequel de nous quatre est le plus habile dans 
ce qui regarde les exercices? Ne sera-ce pas 
celui qui les aura appris, qui s'y sera exercé, 
et qui aura eu les meilleurs maîtres? 

MÉLÉSIAS. 

Il me le semble. 



352 LACHES. 

SOGRATE. 

Et avant cela, ne chercherons-nous pas à 
savoir ce que ces maîtres auront eu à lui en- 
seigner? 

MÉLIÉSIAS. 

Que veux-tu dire? 

SOCRATE. 

Je vais mieux m'expliquer peut-être: il me 
semble que nous ne sommes pas convenus d'a- 
bord positivement de la chose sur laquelle nous 
délibérons, et sur laquelle nous cherchons 
lequel de nous est le plus habile ou a eu les 
meilleurs maîtres. 

mciAS. 

Quoi! Socrate, ne s'agit-il pas de l'exercice 
des armes; s'il faut ou non le faire apprendre 
aux jeunes gens? 

SOCRATE. 

Certainement, Nicias; mais celui qui examine 
s'il convient d'appliquer un remède sur les 
yeux, crois-tu que l'objet de «on examen soit 
le remède ou les yeux? 

NICIAS. 

Ce sont les yeu^. 

SOGRATE. 

Et quand on examine si l'on doit ou non 



LACHES. 353 

mettre un mors à un cheval , ne s'agit-il pas du 
cheval plutôt que du mors ? 

NICIAS. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

En un mot, toutes les fois qu'on délibère sur 
une chose par occasion et à cause de son rap- 
port avec une autre , la délibération tombe sur 
cette dernière, et non pas sur celle qui s'y rap- 
porte accidentellement. 

iriciAs. 
Il est vrai. 

SOCRATB. 

U faut donc bien examiner si celui qui nous 
conseille est habile dans la chose pour laquelle 
nous le consultons. 

Cela est certain. 

SOCRATE. 

Et maintenant, nous pouvons dire qu'en déli- 
bérant sur l'art que nous devons Êiire apprendre 
à ces jeunes gens, c'est à leur âme que se rapporte 
notre délibération. 

iricrAS. 

Oui. ' 

SOCRATE. 

Alors , il faut chercher parmi nous celui qui 

5. 93 



354 LACHES. 

est habile et expérimenté dans la conduite 

d'une âme , et qui a eu pour cela d'excellens 

maîtres. 

LACHES. 

Gomment , Socrate ! n'as -tu jamais vu des gens 
qui y sans aucun maître , sont devenus plus ha- 
biles en bien des choses , que d'autres avec tous 
les maîtres? 

SOCRATE. 

Oui, Lâches 9 j'en ai vu ; mais ceux-là auraient 
beau prétendre qu'ils sont très habiles , jamais 
tu n'aurais confiance en eux à moins qu'ils ne 
t'eussent fait voir auparavant , non pas un , mais 
plusieurs ouvrages bien faits et bien travaillés 
daos leur art. 

NICIAS. 

Tu as raison , Socrate. 

soghate. 

Puisque Lysimaque et Mélésias nous ont ap- 
pelés à délibérer aVec eux sur leurs enfàns , 
et qu'ils veulent perfectionner leur âme, nous 
devons, Nicias et Lâches, si nous avons été 
instruits par d'autres , leur nommer les maîtres 
que nous avons eus, prouver qu'ils étaient des 
hommes honnêtes, qu'ils ont formé un bon 
nombre de jeunes gens à la vertu ^ et qu'enfin 
ils nous ont nous-mêmes élevés dans le bien; 



LACHES. 355 

ou celui qui prétend n'avoir point eu de maî- 
tre , doit nous montrer de ses oeuvres , et nous 
faire voir parmi les Athéniens ou les étrangers , 
les hommes Hbres ou esclaves , ceux que ses 
soins ont rendus meilleurs , de l'aveu de tout 
le monde. Si nous ne pouvons rien de tout 
cela , il faut envoyer nos amis chercher conseil 
ailleurs, et ne pas nqus exposer, en perdant 
leurs enfans , aux reproches d'hommes qui nous 
sont si attachés. Pour ce qui est de moi , Lysi- 
maque et Mélésias , j'avoue , tout le premier, 
que je n'ai jamais eu de maître dans cet art, 
quoique je Taie aimé dès ma jeunesse^ mais 
je n'avais pas de quoi payer les sophistes qjoi 
seuls passaient pour être capables de faire de 
moi un homme de no^rite ; et je conviens que 
de moi-même je n'ai pas encore pu le trou* 
ver. Que si Nicias ou Lâchés l'ont appris ou 
trouvé d'eux-mêmes, je. n'en serai pas surpris, 
plus riches . que moi , ils avaient les moyejQ3 
dg se le faire enseigner, et plus âgésv.îls ont 
pu le trouver : ^ussi je les crois capables d'in- 
struire un jeune homme, autrement ils n'auraient 
jamais parlé si hardiment des exercices qui sont 
utiles ou nuisibles.il la jeunesse, s'ils n'étaient 
bien sûrs de s'y connaître. Je m'en rapporte 
donq à eux entièrep^ent ; mais ce qui m'étonne, 
c'est qu'ils soient tous deux d'avis opposé^; 

ad. 



356 LACHES, 

ainsi, Lysiniaque,de méineque Lâches t'exhor- 
tait à ne pas me laisser aller et à me demander 
conseil , je te conjure aussi à mon tour, de ne 
pas laisser partir Lâches non plus que Nicias, 
presse-les de répondre , et dis-leur : Socrate 
assure qu'il n'entend rien à ces matières, et 
qu'il est incapable de décider qui de vous deux 
a raison ; car il n'a point eu de maîtres , et il 
n'a pas non plus trouvé cet art de lui-même. 
Mais vous, Niciaset Lâchés, dites-nous quel est 
le meilleur maître que vous ayez rencontré pour 
l'éducation des jeunes gens. Avez-vous appris 
ce que vous savez de quelqu'un , ou l'avez- vous 
trouvé de vous-mêmes ? Si vous l'avez appris, 
dites-nous qui a été votre maître , et qui sont 
ceux qui se mêlent de donner des leçons en 
ce genre , afin que , si les affaires publiques ne 
vous laissent pas assez de loisir, nous allions 
à eux , et qu'à force de présens ou de prières, 
ou par ces deux moyens à-Ia-fois , nous les 
engagions à prendre soin de nos enfans et des 
vôtres , de peur qu'ils ne viennent à tourner à 
tnal et à déshonorer leurs aïeux : que si vous 
avez trouvé cet art de vous-mêmes , voyons 
vos preuves, citez-nous ceux que vous avez 
formés par vos soins à la vertu et à la sagesse; 
mais si vous commencez aujourd'hui pour la 
première fois à vous mêler d'éducation, prenez 



LACHES. 357 

garde que ce n'est pas sur des Cariens* que vous 
faites votre coup d'essai , mais sur vos enfâns et 
sur ceux, de vos amis, et craignez qu'on ne 
puisse vous appliquer le proverbe du potier : 
Commencer son apprentissage sur une jarre **• 
Dites-nous ce que vous pouvez ou ne pouvez 
pas faire. Voilà, r.ysimaque , ce que je te con- 
seille de leur demander ; ne les laisse pas allen 
qu'ils ne t'aient répondu. 

LTSIMAQUE. 

Il me paraît , mes amis, que Socrate a raison. 
Voyez Nicias j et vous Lâchés , si vous voulez 
satisfaire à toutes ces questions ; car pour Mélé- 
sias et moi , ne doutez pas que ce ne soit nous 
faire un vrai plaisir que de répondre à ce que 
Socrate demande. J'ai commencé par vous dire 
qu'en vous appelant à cette délibération , nous 
avons cru que vous v6us seriez déjà occupé de 
ces matières , d'autant plus que vos enfans ont 
bientôt , comme les nôtres , l'âge où il faut 
^nger à leur éducation : si donc il n'y a riea 
qui vous en empêche , examinez la chose avec 



* Les Cariens étaient dés mercenaires que Ton exposait 
sans serupule à la guerre. Voyez le Scholiaste, 

*'^ La jarre, le tonneau des anciens, étaient d'argile, et 
il*un travail assez difficile. Voyez le Schçliaste. 



358 LACHES. 

Socrate, et dites chacun vos raisons ;car^ concime 
il Fa fort bien dit , nous délibérons sur notre bien 
le plus précieux. Mais voyons si vous voulez 
vous rendre à notre prière. 
iriciAS. 
Je m'aperçois, en effet, Lysimaque, que tu 
ne connais Socrate que par son père , et que 
tu ne Pas jamais fréquenté: étant du même 
dème que lui , tu l'auras vu peut-être dans son 
enfance auprès de son père , ou au temple , ou 
dans les assemblées publiques de votre dème ; 
mais depuis qu'il est devenu homme , il est 
facile à voir que tu n'as eu avec lui aucun com- 
merce. 

LYSIMAQUE. 

Pourquoi donc? Nicias. 

NICIAS. 

Cest que tu parais ne pas savoir qu'il suffît 
de causer avec Socrate pour qu'il vous traite 
comme son parent ; il né faut qu'entrer en con- 
versation avec lui , quand même on commence- 
rait à parler (Je toute autre chose i il vous re- 
tourne sans relâche, jusqu'à ce qu'il vous amène 
irrésistiblement à lui parler de vous-mêmes , et 
à lui dire de quelle manière on vit» et comment 
on a vécu ; et quand une fois on en est Ui, So- 
crate ne vous quitte pas qa*il ne vous ait exa- 
miné à fond. Je suis déjà accoutumé à sa ma- 



LACHES. 359. 

nière , je sais qu'il faut absolument en passer 
par là , et que moi-même je n'en serai pas quitte 
à meilleur compte; cependant Lysimaque, je 
m'y soumets volontiers ; car je ne pense pas que 
ce soit un mal pour nous, que l'on nous fasse 
réfléchir aux fautes que nous avons commises 
ou à celles que nous pouvons commettre; loin 
de là , je suis convaincu qu'un moyen de s'as- 
surer pour l'avenir d'une vie plus sage, c'est de 
ne pas redouter cette enquête et de la désirer 
plutôt selon la maxime de Solon *, de chercher 
à s'instruire pendant toute sa vie , et de ne pas 
croire que la raison viendra d'elle-même avec 
l'âge. Ainsi il ne sera pas nouveau ni désagréable 
pour moi que Socrate me &sse passer à son 
examen, et je savais presque d'avance que, 
puisqu'il était ici, il ne serait point question 
de nos enfans, mais de nous-mêmes. Pour ma 
part, je le répète, je ne m'oppose pas à ce que 
Socrate conduise notre en tretienv comme bon lui 
semble; il ne «te reste qu'à savoir les sentimens 
de Ladiès. 

LACHES. 

.Mon opinion, sur ces sortes d'entretiens , ^t 
simple , Nicias j. ou pour mieux dire , elle ne l'est 



* Voyez Plut. Fie de Solon^ — Beijngk. Anaiect 1,65,, 
et les Rivaux, pag. aia : Je vieillis en apprenant toujours. 



»6o LACHES. 

pas , elle est très diverse. Car parfois on-pour- 
rait croire que je m'y plais , tandis que'd'autres 
fois je ne saurais les souffrir. Lorsque j'en tetids 
parler de la vertu ou de la science à un homme 
digne en effet d'être homme , et qui sait se tenir 
à la hauteur de ses discours, alors c'est pour 
moi un charme inexprimable , quand je songe 
que celui qui parle, et les propos qu'il tient, 
sont entre eux dans une convenance et une 
harmonie parfaite. Cet homme m'offre l'image 
d'un concert sublime qu'il ne tire ni de la lyre 
ni d'aucun autre instrument, mais de sa vie 
tout entière montée sur le ton le plus pur; et 
dans l'harmonieux accord de ses actions et de 
ses discours, je ne reconnais ni le ton Ionien , 
ni le Phrygien ni celui de Lydie , mais le ton 
Dorien , le seul qui soit vraiment grec. Dès qu'il 
ouvre la bouche , c'est une jouissance pour moi , 
et l'on dirait à me voir que je suis fou de dis- 
cours , tant je saisis avidement toutes ses pa- 
roles. Mais celui qui fait tout le contraire , plus 
il parle bien, plus il m'est insupportable , et 
alors il semble que je déteste les discours. Je 
ne connais pas encore Socrate par ses paroles, 
pipais j'ai dû comniencer à le connaître par ses 
actions; et là, je l'ai trouvé digne de tenir les 
plus beaux discours isans cesser d'être sincère; 
et s'il parle bien, j'aurai grand plaisir à l'en- 



LACHES. 36 j 

tendre. Je consens qu'il m'examine, et je ne 
serai jamais fâché de mlnstruire. Moi aussi , 
j'adhère au principe de Solon^mais en ajou- 
tant une clause ; je veux bien vieillir en appre- 
nant f mais je ne veux rien apprendre que des 
gens de bien. En effet, il faut qu'on m'accorde 
que celui qui enseigne doit être homme de 
bien j afin que ma .répugnance à l'entendre ne 
passe pas pour de l'indocilité ; d'ailleurs que le 
maître soit plus jeune que moi , ou qu'il n'ait 
pas encore de réputation^ et autres choses sem- 
blables, je ne m'en soucie guère. Ainsi, Socrate, 
me voilà prêt ; tu peux , comme il te plaira , 
m'examiner et m'instruire., et apprendre en re- 
tour ce que je sais. Ce sont les sentimens que 
j'ai pour toi , depuis le jour que tu bravas le 
péril avec moi , et que tu donnas de ta vertu 
les preuves que l'homme de I^cn doit en don- 
ner. Dis-moi donc tout ce que tu voudras , et 
que mon âge ne te retienne pas. 

SOCAATE. 

Nous ne pourrons pas au* moins nous plain- 
dre qufe vous ne soyez bien disposés k déli- 
bérer avec nous et à entrer dans le fond de la 
question. 

LTSIMAQTfÈ. 

c'est à nous maintenant de commencer, So- 
crate , dkr je te regarde comme des nôtres. Vois 



36i LACHES. 

donc à ma place y je t'en conjure pour Tamoar 
dex^es enfans, ce que nous devons demander 
à Nicias et à Lâchés , et consultez ensemble ; 
cari pour moi, à cause de mon grand âge, j'ou* 
blie presque toutes les questions que je voulais 
faire et une partie, de ce qu'on me dit , et quand 
le discours est un peu trop coupé, alors je ne 
retiens pas grand'chose. Discutez donc ici entre 
vous l'affaire dont il s'agit : je vous écouterai 
avec Mélésias , et après vous avoir entendus y 
nous ferons ce que vous aurez décidé. 

SOCRATE. 

Nicias et Lâchés, il faut obéir à Lysimaque 
et à Mélésias. Il ne serait peut-être pas hors de 
propos d'examiner à fond la question que nous 
avions posée, savoir, si nous avons eu des 
maîtres dan$ cet art V ou si nous avons formé 
quelques élèves et IcSs avons rendus meilleurs ; 
mais il'me semble que voici un moyen qui nous 
mènera de même au but ," et qui peut*être re^ 
monte plus au principe xle la question. Si nous 
savons qu'une chose quelconque, communiquée 
à quelqu'un^ le puisse rendre meilleur , et qu'avec 
cela nous ayons le Sjecr^t de la lui communiquer, il 
est évident que nous devons au moins connaître 
cette chose, puisque nous pouvons indiquer les 
moyens les plus sûrs et les plus faciles pour 
l'acquérif. Peut-être tfentendez^vous pa5 encore 



LACHES. 363 

ce que je dis ; mais je vais le rendre plus sen- 
sible. Si nous savons que la vue étant commu- 
niquée aux yeux , les rend meilleurs , et que 
nous puissions la leur communiquer , il est cer- 
tain que nous connaissons ce que c'est que la 
vue, et que nous savons ce qu'il y a de mieux 
à faire pour la procurer : au lieu que si nous 
ne savons ce que c'est que la vue , ou l'ouïe , il 
s'en faudra bien que nous puissions servir de 
médecins pour les yeux et pour les oreilles , et 
donner de bons conseils sur tes m^eilleurs moyens 
de voir et d'entendre. 

LAGHKS. 

Ce que tu dis là est vrai, Socrate. 

SOCRATE. 

Nos deux* amis ne nous ont-its pas appelés 
ici , Lâchés , pour aviser avec nous aux plus 
sûrs moyens de faire naître la vertu dans l'âme 
de leurs enfans, et de les reqdre meilleurs? 

LACHES. 

Sans doute. 

SOCRATE. 

Ne devôns-nous donc pas savoir ce que c'est 
que la vertu? car si nous ignorions absolument 
ce qu'elle est, serions-nous capables de- donner 
les moyens de l'acquérir à ceux qui nous deman- 
deraient conseil? 



364 LACHES. 

LA.CHÈS. 

Il serait impossible , Socrate. 

SOCRATE. 

Supposerons^nous, Lâchés^ que nous savons 
ce qu'elle est ? 

LACHES. 

Oui, supposons-le. 

SOCRATE. 

Mais si nous savons ce qu'est une chose y nous 
pouvons le dire ? 

LACHES. 

Comment ne le pourrions-nous pas? 

SOCRATE. 

Pour le moment, mon cher Laehes, n'exa- 
minous pas encore ce qu'est la vertu en gé- 
néral; ce serait une discussion trop longue 
peut-être ; contentons - nous de rechercher si 
nous avons une connaissance véritable d'une de 
ses parties ; cet examen sera plus £sicile et plus 
court. 

LACHES. 

Je le. veux bien, Socrate; faisons comme tu 
le desires. 

SOCRATE. 

Mais quelle partie de la vertu choisirons- 
nous? sans doute ce sera celle qui parait être 



LACHES. 365 

le but qu'on se propose dans cet exercice des 
armes; et Ton croit communément que le but 
de cet exercice est le courage. 

LACHES. 

Oui, on le croit. 

SOCRATE. 

Tâchons d'abord , Lâchés , de définir ce que 
c'est que le courage; après cela nous examine- 
rons par quels moyens ces jeunes gens pour- 
ront l'acquérir, autant du moins que l'exercice 
et l'étude peuvent y servir. Voyons, dis-nous 
ce que c'est que le courage. 

LACHES. 

En vérité, Socrate , ce n'est pas bien difficile 
à dire qu'un homme garde son rang dans une 
bataille ; qu'il ne prenne jamais la fuite , et 
fasse tête à l'ennemi, voilà ce que j'appelle être 
courageux. 

SOGRATE. 

C'est fort bien. Lâchés; mais peut-être est- 
ce moi qui, en m'expliquant mal, suis cause 
que tu ne m'as pas répondu dans le sens de ma 
question. 

LACHES. 

Comment donc? Socrate. 

SOCRATB. 

Je vais te le dire , si j'en suis capable* L'homme 



366 LACHES. 

courag^ix est, comme tu le dis^ cejoi qui com- 
bat renuemi en gardant bien son poste. 

LACHilS. 

• Oui , c'est ce que je dis. 

SOCRATE. 

Et moi aussi; mais celui qui combat l'en- 
nemi en fuyant et sans garder son pos|:e? 

LACHES. 

Comment en fuyant ? 

SOCRATE. 

Comme les Scythes , par exemple , qui ne 
combattent pas moins en fuyant qu'en pour- 
suivant; ou 9 comme Homère dit en quelque 
endroit pour louer les chevaux d'Énée , <r qu'ils 
savaient se porter de tons les cotés , habiles à 
poursuivre et k fuir * ». Et ne loue-t-il pas Énée 
lui-même, pour avoir su se laisser intimider à 
propos , puisqu'il l'appelle savant à fuir. 

LACHES. 

Il a bien raison , Socrate ; car il parle de chars 
en cet endroit ; et lorsque tu nous parles des 
Scythes , il s'agit de leur cavalerie ; elle combat 
de cette manière , au lieu que notre infanterie 
grecque combat comme je le dis. 

* HoM. Iliade, ^Y, VIII, v. 107. 



LACHES. 367 

SOGBATE. 

Excepté pourtant celle des Lacédémoniens ; 
car j'ai ouï dire qu'à la bataille de Platée, ayant 
afEaire à des troupes armées de boucliers , ils 
ne jugèrent pas à propos de combattre de pied 
ferme ; ils prirent la fuite , et , quand les Perses 
eurent rompu les rangs, ils se retournèrent à 
la manière de la cavalerie, et par ce stratagème 
remportèrent la victoire. 

LACHES. 

Il est vrai. 

SOCRATE. 

Voilà pourquoi je te disais tout - à - l'heure 
que c'était ma faute $i tu n'avais pas bien ré- 
pondu , parce que je t'avais mal interrogé; je 
voulais savoir ce que c'était que le courage, 
non^seulement pour l'infanterie, njais aussi pour 
la cavalerie et pour toutes les manières de faire 
la guerre, et je n'entendais pas parler unique- 
ment du courage sur le champ de bataille, mais 
aussi dans les dangers de là nier , dans les ma- 
ladies, dans la pauvreté, dans la conduite poli- 
tique; et plus encore dans la lutte contre le 
chagrin et la crainte , surtout dans celle contre 
le désir et le plaisir; soit que le courage se 
montre par la résistance ou par 4a fuite. Car tu 
coBviei)dras , Lâchés, que le courage s'étend 
sur toutes ces choses. 



368 LACHES. 

UlCBÈS. 

Certainement, Socrate. 

SOGRATE. 

Tous ceux qui possèdent ces diverses formes 
de courage, sont donc vaillans. Les uns font 
preuve de courage contre le plaisir, les autres 
contre le chagrin ; ceux-là contre le désir, ceux- 
ci contre la crainte ; tandis que d'autres , au 
contraire , ne leur opposent que la lâcheté. 

LA.GHi:S. 

Sans contredit. 

SOCRATE. 

Je voulais justement savoir ce que c'est que 
chacun de ces deux contraires, le courage et la 
lâcheté. Commençons par Iç courage , et tâche 
de me dire quel est son caractère commun^ 
quelles que soient les occasions où il se déve- 
loppe. Ne comprend^tu pas encore ce qne je 
veux dire? 

LACHES. 

Non, pas encore tout-à-fait. 

SQCB^TS. 

Écoute : si , par exemple, je diemaudais ce que 
c'est que la vitesse, que ce soit pour courir, 
pour jouer des instrtiipens, pour parler, pour 
apprendre , et pour mille autres choses un- peu 
remarquables où serait de mise la vitesse des 



LACHES. 369 

pieds ou des mains , de la langue , de la voix 
ou de Tesprit. Comprends-tu cela? 

LACHES, 

Eh bieu ? 

SOCRATE. 

Si quelqu'un me demandait : Socrate^ qu'est- 
ce que tu entends par la vitesse , partout où elle 
se trouve? je lui répondrais que j'appelle vitesse 
une faculté qui fait beaucoup en peu de temps , 
aussi bien en courant qu'en parlant ou en toute 
autre occasion. 

LACHES. 

Ce serait là une excellente définition. 

SOCRATE. 

Essaie donc, Lâches, de nous définir de 
même le courage ; dis-nous quelle est cette fa- 
culté , toujours la même dans le plaisir et dans 
le chagrin et dans toutes les autres choses dont 
nous avons parlé, à laquelle on donne le nom 
de courage. 

LACHES. 

Il me semble que le courage est une certaine 
constance de Fâme , puisqu'il faut en donner 
une définition générale et applicable à tous 
les cas. 

SOCRATE. 

Il le faut; sans doute, pour répondre exacte- 

5. a4 



370 LÂCHES. 

ment ii la question. Maî$ cependant il me sem- 
ble être bien sûr que toute constance ne te 
parait pas du courage ; et ce qui me suggère 
cette idée , c'est que je sais que tu mets la va- 
leur au nombre des belles choses. 

Oui 9 et des plus belles^ soisren bien per- 
suadé. 

SOCRAT£. 

Ainsi la constance , quand elle est unie avec 
la raison j est bonne et belle. 

LACHES. 

Assurément. 

SOGRATE. 

El quand elle se trouve jointe à la folie, 
n'est-elle pas au contraire pernicieuse et fu- 
neste? 

LAGHiS. 

Oui. 

SOGRATE. 

Appellerais-tu donc beau ce qui serait fu- 
neste et pernicieux? 

LACHES. 

Non j Socrate , ce serait mal à moi. 

SOCRATE. 

Ainsi , tu ne consentiras jamais k donner à 
cette sorte de constance le nom de courage, 



LACHES. 371 

puisqu'elle n'est pas belle, et que le courage 
est quelque chose de beau ? 

LAGHJ^S. 

Jamais. 

SOGRA.TE. 

La constance jointe à la raison; voilà donc, 
selon toi , le vrai courage? 

LACHES. 

Il me semble. 

SOGRATE, 

Voyons : est-ce cette même constance unie 
k la raison dans certains cas ou dans tous, dans 
les petites choses comme dans les grandes ? Si , 
par exemple , un homme a la constance de dé- 
penser son bien sagement , dans la certitude 
que ses dépenses lui produiront de grands avan* 
tages ; Tappellerais-tu un hoipine courqgciux ? 

LACHES* 

Non , par Jupiter! 

SOCRATE. 

Supposons un médecin, à qui. son fils , ou 
quelque autre malade, attaqué d'une inflamma* 
tion de poitrine , demanderait à manger ou à 
boire, et qui , loin de se laisser. fléchir, persis- 
terait constamment à le refuser? 

LACHES. 

Ce n'est pas non plus ce genre de constance 
que j'appelle du courage. 

94. 



37 a LACHES. 

SOGRATE. 

Mais à la guerre , un homme qui serait con- 
stant et ferme dans Faction , parce que , cal- 
culant prudemment les chanches, il saurait qu'il 
sera bientôt secouru , ou que ses ennemis sont 
moins nombreux et plus faibles , et qu'il a l'a- 
"vantage du terrein ; cet homme , dont la con- 
stance est fondée sur tous ces calculs , te parait- 
il plus courageux que celui qui, dans Farmée 
ennemie , aurait envie de résister et de garder 
son poste? 

LACHES. 

C'est ce dernier qui est le plus courageux , 
Socrate. 

SOCKATE. 

Cependant la constance de ce dernier est dé- 
raisonnable, comparée à celle de l'autre. 

LACHES. 

Cela est vrai. 

SOCRATE. 

Ainsi un bon cavalier^ qui dans le combat 
fera preuve de courage parce qu'il est habile à 
monter à cheval, te paraîtra moins courageux 
que celui qui ne connaît pas l'équitation ? 

LACHES. ' 

Assurément. 



LACHES. 373 

SOCRATE. 

Il en sera de même d'un archer , d'un fron- . 
deur, et de tous les autres dont la constance 
serait fondée sur le sentiment de leur habileté. 

LACHES. 

Sans^doute. 

SOCRATE. 

Ëtdes gens qui, sans s'être jamais exercés, 
auraient la hardiesse de plonger, de se jeter à 
la nage , ou de s'exposer à tout autre danger , * 
te paraîtraient donc plus courageux que les 
hommes habiles dans tous ces exercices ? 

LACHilS. 

Mais, Socrale, qui pourrait prétendre autre 
chose ? 

SOCRATE. 

Personne qui fût de cet avis. 

LACHES. 

Pour moi, j'en suis certainement. 

SOCRATE. 

Pourtant, Lâchés, la constance de ces gens-là 
est plus déraisonnable que celle des hommes 
qui s'exposent au péril, avec les moyens d'y 
faire face. 

LACHES. 

Il semble. 



374 LACHES. 

Mai$ Taudace insensée , et la constance sans 
la raison ne nons ont-elles pas paru tout^à^ 
l'heure honteuses et préjudidables? 

LÀcais. 
Il est vrai. 

SOCAATE. 

Kous étions ix)nvenus aussi que ie courage est 
une très belle chose. 

LACHES. 

Oui. 

SOCRiifÊ. 

Et voilà que nous soutenons qu'on peut don- 
ner le nom de 'courage à une chose honteuse et 
funeste, à la constance dépourvue de raison? 

LACHES* 

Je l'avoue. 

SOCRATB. 

Et crois-tu que nous fassions bie^n ? 

LACHES. 

Non, par ïupiter! 

socitAfe. 

S'il faut en juger, Lâchés, par tes discours , 
nous ne sommes guère montés l'un et l'autre. 
sur le ton dorien ; car , chez nous les actions 
ne sont pas en harmonie avec les paroles. A 



lACHÈS. 3^5 

voir 1108 actions, on dirait, je Fespère, que nous 
aTCDS du courage ; nuûs à nott$ entendre on ix'ea ) 
jugerait pas de même. 

LACHES. 

Tu as raison. 

SOGRATE. 

Eh quoi! trouves-tu que nous devions demeu- 
rer dans cet état ? 

LACHiS. 

Non, je t'assure. 

SOGRATE. 

Veux-tu alors que nous nous conformions ^ 
pour un moment, à ce que nous disions? 

tACHÈS. 

Comment ! et à quoi ? 

SOGRATE. 

Ne parlions-nous pas de constance ? Si donc 
Va le veux bien , persistons avec constance dans 
notre recherche, afi^ que le courage ne vienne 
pas se moquer de nous, et nous accuser de ne 
le pas chercher courageusement, si en effet le 
courage est dans la constance^ 

LACHàS. 

Je suis tout prêt, Socrate, et ne me rebu* 
terai point, quoique je sois encore novice dans 
ces sorties de disputes \ mais je me sens singu-' 



376 LACHES. 

lièrenient animé à poursuivre cette di8cus$ion , 
et véritablement je, m'irrite de ne pouvoir pas. 
expliquer ce que je pense; il me semble pour- 
tant que je conçois ce que c'est que le courage , 
et je ne comprends pas comment il m'arrive 
de ne pouvoir l'exprimer. 

SOCRATE. 

£h bien! mon cher, le devoir d'un bon chas- 
seur, n'est-il pas de poursuivre toujours sans 
lâcher prise? 

LACHES. 

J'en conviens. 

SOCRATE. 

Veux-tu que nous n\ettions Nicias de notre 
chasse, peut-éti'e sera-t-il plus heureux? 

LACH&S. 

Sans doute , pourquoi non ? 

SOCRATE. 

Viens donc , Nicias , viens aider , si tu le 
peux , des amis eng^çés sur une mer orageuse, 
et hors d'état d'avancer. Tu vois combien nos 
efforts sont inutiles. Dis-nous donc ce que tu 
penses du courage autant pour nous tirer d'em- 
barras , que pour te rendre à toi-même un 
compte plus exact de ta propre opinion. 

IfICIAS. 

Je m'aperçois aussi depuis long-temps que 



LACHES. 377 

vous ne définissez pas bien le courage. Pourquoi 
ne vous servez-vous pas ici de ce que je t'ai ouï 
dire si souvent et si bien, Socrate? 

SOGRATE. 

Et quoi, Nicias? 

mciAs. 

Je t'ai souvent entendu dire , qu'on est bon 
dans les choses auxquelles on est habile , et 
mauvais dans les choses qu'on ignore. 

SOGEiLTE. 

Par Jupiter! ce que tu dis là est vrai, Nicias. 

lOGIAS. 

Or , si l'homme qui a du courage est bon, it 
est nécessairement habile. 

SOCRATE. 

As-tu entendu, Lâches? 

LACHES. 

Oui, mais je ne comprends pas trop bien ce 
qu'il veut dire. 

SOCRATE. 

Pour moi , je crois le comprendre , il veut 
dire, j'imagine, que le courage est une science. 

LACPÈS. 

Quelle science , Socrate ? 

SOCRATE. 

Que ne le lui demandes-tu ? 



378 LACHES. 

C'est ce que je fais. 

SOGR/kTE. 

Viens donc , Nicias , et dis-lui quelle science 
c'est j selon toi , que le courage. Ce ne sera pro- 
bablement celle du joueur de flûte ? 

NICIAS. 

Non. 

SOGRATE. 

Ni celle du joueur de lyre? 

mciAs. 
Non plus* 

SOGRATE. 

Quelle est • elle donc ; et sur quoi roule- 
t-elle ? 

LACHES. 

J'appuie ta demande ^ Socrate , qu'il dise 
quelle science c'est. 

NiaAS. 

C'est, Lacl^ès, la science des choses qui sont 
à craindre et de celles qui ne le sont pas, k la 
guerre comme en tout. 

LACsiss. 

Voilà une définition bien absurde, Socrate ! 

SOCRAIX* 

Pourquoi la trouves-tu ainsi ^ Lâchés? 



LÂCHÉS. 379 

Pourquoi ? c'eM; qite là science eM toute autre 
chose que le courage. 

$OCRATi:. 

Nicias prétend que non. 

LACHES. 

Oui, «t c'est justâm«nt pour cela qu'il ne ^ait 
pas ce qu'il dit« 

SOGRATE. 

Tâchons donc de l'ÎAStruire ; mais sans l'in- 
jurier. 

NICIAS. 

Ce n'est pas cela; maïs Lâchés me paraît fort 
souhaiter que je n'aie rien dit qui vaille, parce 
que lui-même il ne s'est pas mieux distingué. 
LACiries. 

Il est vrai^ Nicias^, mais du fûoins je vtà» 
tâcher de te prouver que tu n'as rien dît ; car^ 
sans aller plus loin , claens les maladies, les mé- 
decîoBS ne connabsent4b pas ce qui est à crain- 
dre ? et dans ce ças^ crois^tu que l«s bonames 
courageux soient ceux qui connaissent ce qui 
est à craindre ; ou appelles-tu les médecins des 
hommes courageux? 

KICIAS. 

Non, assurément. 

LACflBS. 

Pas plus , je pensé) que ks isdDooreurs ; ce- 



38o LACHES. 

pendant ils connaissent parfaitement ce qui est 
à craindre pour la culture; et de même tous 
les artisans connaissent chacun dans leur art ce 
qui est à craindre et ce qui ne Test pas, sans en 
être pour cela plus courageux. 

SOGRATE. 

Que penses-tu, Nicias , de cette critique de 
Lâchés? Il a Fair pourtant de dire quelque 
chose. 

mciAS. 

Il dit assurément quelque chose, mais riea 
qui soit exact. 

SPCRATE. 

Comment cela ? 

mciAs. 

Il s'imagine que tes médecins savent autre 
chose que de reconnaître ce qui est sain ou 
malsain ; dans le Êiit ils n'en savent pas davan- 
tage, ^ais crois-tu, Lâchés, que les médecins 
sachent si ta santé est plus à craindre pour tel 
malade , que la maladie? et ne penses-tu pas 
qu'il y a bien des malades à qui il serait plus 
avantageux de ne pas guérir que de guérir ? 
Explique-toi, est-il toujours plus avantageux 
de vivre, et n'est-il pas souvent préférable de 
mourir ? 

LACHES. 

Quelquefois cela vaut mieux.. 



LACHES. 38 1 

NIGIAS. 

Et celui qui doit préférer de mourir , crois-tu 
qu'il doive trouver à craindre les mêmes choses 
que ceux auxquels il serait bon de vivre? 

LACHES. 

Non, sans doute. 

NICIAS. 

Et qui peut en juger? le médecin , ou tout 
autre artiste? ou, ne sera-ce pas plutôt celui 
qui connaît ce qui est à craindre , et que j'ap- 
pelle courageux? 

SOGRATE. 

Eh bien ! Lâchés , comprends-tu cette fois ce 
que dit Nicias? 

LACHES. 

Oui, j'entends qu'à son compte il n'y a de 
courageux que les devins ; car quel autre qu'un 
devin ^ peut savoir â'il est plus avantageux de 
mourir que de vivre? Mais alors , Nicias , toi- 
même diras-tu que tu es un devin, ou que tu 
ki'as pas de courage? 

iriGIAS. 

Ckimment! penses-tu à présent que ce soit 
l'affaire d'un devin, de connaître ce qui est à 
craindre et ce qui ne l'est pas? 

LACHAS. 

Sans doute, et de qui donc? 



382 LAGBÈS. 

De celui dont je parle , mon cher Lâches ; 
car TafFaire du devin est de connaître seule*- 
ment les signes des choses qui doivent arriver , 
si l'on est menacé de mort j de maladie , de la 
perte de ses biens , si Ton sert vainqueur ou 
vaincu à la guerre, ou dans d'autres rencontres; 
mais de juger lequel de ces accideqs est pré- 
férable, un devin en est«il plus capable qu'un 
autre? 

LACHES. 

Non , Socrate, je ne puis comprendre ce qu'il 
veut dire ; il n'appelle courageux ni le devin , ni 
le médecin, ni aucun autre, à ce qu'il semble. 
Peut-être sera-ce quelque dieu? Mais au &it, je 
vois que Nicias ne veut pas avouer fraqchement 
qu'il n'a rien dit, et qu'il se débat et se ré> 
toiu'ne en tous sens pour cacher son embarras. 
Toi et moi, Socrate, nous eussions pu , tout-à- 
l'heure, en £aire autant, et trouver des subter* 
fuges, si nous n'avions cherché qu'à nous sauver 
de l'apparence d'une contradiction. Si nous 
étions devant un tribunal, ces arti&ces pour- 
raient avoir quelque raison; jp^ais daus iwe 
conversation comm^ç la nôtre , pourquoi cher^ 
cher à faire illusion avec des mots vides de 
sens ? 



LÂCHÉS. 383 

SOGRATJB. 

Cela ne mènerait à rien, sans doute. Lâchés ; 
mais prenons garde si Nicias ne pense pas dire 
réellement quelque chose , ou s'il ne parle que 
pour soutenir la discussion. Prions-le donc de 
s'expliquer plus nettement : si nous trouvons 
qu'il ait raison , nous nous rangerons à son avis j 
autrement, nous tâcherons de l'instruire. 

LACHES. 

Continue de l'interroger, Socrate, si cela te 
fait plaisir ; pour moi ^ je l'ai déjà assez ques- 
tionné. 

SOCRATE. 

Rien n'empêche , car je l'interroge pour moi 
et pour toi. 

LACHES. 

Assurément. 

SOCRATE. 

Dis-moi donc , Nicias ^ ou plutôt dis-nous , 
car , Lâches et moi y nous faisons cause com- 
mune, le courage est, selon toi, la science de 
ce qui est à craindre et de ce qui ne l'est pas ? 

mciAs. 
Oui. 

SOCRATE. 

Et cette science ne serait pas donnée à tout 
le monde, puisque ni le médecin ni le devîn 



384 LACHES. 

ne la savent, et que, par conséquent, ils n'ont 
pas de courage, à moins qu'ils n'acquièrent cette 
science d'autre part. N'est-ce pas là ce que tu 
avances? 

iriciAs. 
Tout-à-fait. 

SOCRAT£« 

Ce n'est donc pas ici comme dit le proverbe *, 
gibier de toute laie ; et toute laie n'est pas cou- 
rageuse. 

NICIAS. 

Non, assurément. 

SOGBATE. 

Il est évident par là, Nicias, que tu ne crois 
pas que la laie de Crommyon ait été coura- 
geuse. Je ne dis pas cela pour plaisanter ; mais 
je pense sérieusement que pour soutenir ton 
opinion, il faut nécessairement que l'on n'ad- 
mette aucun courage dans les bétes , ou ce se- 
rait accorder aux animaux assez d'intelligence 
pour qu'un lion, un tigt*e^ un sanglier pussent 
comprendre des choses que si peu d'hommes 
comprennent , à cause de leur difficulté. Bien 
plus, soutenir que le courage est tel que tu le 

* Cela est gibier tie toute laie, ou littéralement : Une 
laie comprendrait cekié Proverbe pour dire qu'une chose est 
t|;és .facile. Voyez lé Scholiaste. 



LACHES. 385 

àis, c'est admettre que les lions et les cerfs, les 
tant'eaux et les singes, ont les mêmes dispôsi- 
tîouH en fait de co.urage> . 

LACHES. 

Par tous les dieux , ce que tu dis là est très 
vrai, Socrate. Dis-nous donc, en bonne foi , Ni- 
cias, crois-tu que ces animaux, que nous recon* 
naissons tous pour courageux, soient plus éclai- 
rés que nous, ou oseras-tu, en contradiction 
avec tout le monde, leur contester le courage? 

iriGIAS. 

Jamais, Lâches, je n'appellerai courageux un 
animal ou un être quelconque , qui par igno^ 
rance ne craint pas ce qui est à craindre; je 
rappelle téméraire et insensé. Tu crois donc 
que j'appellerais courageux tous les enfans , qui , 
par ignorai^ce, ne redoutent aucun péril ? A 
mon sens, être sans peur, et être courageux, 
sont deux choses bien différentes. Le courage, 
uni aux lumières, est très rare ; mais la témérité 
etraudace, l'absence de peur et de lumières, 
rien n'est plus commun; c'est le partage de 
presque tout le monde, hommes, femmes, en- 
fans , animaux. Enfin, ceux que tu appelles 
courageux, avec la multitude , je les appelle 
téméraires pies courageux sont ceux qui sont 
éclairés , et voilà ceux dont je parle. 

5. 95 



386 LACHES. 

Vois comme il fait lui-même ses honneurs , 
Socrate, à ce qu'il croit, tandis que ceux qui 
passent partout pour courageux , il essaie de 
leur enlever ce titre! 

NICIAS. 

Pas le moins du monde. Lâches, rassure-toi , 
car justement je soutiens que tu es éclairé , 
ainsi que Lamachus * , puisque vous êtes coura- 
geux , de même que beaucoup de nos Athé- 
niens. 

LACHES. 

Je n'appuierai pas là*dessus, non que je sois 
embarrassé de répondre, mais pour que tu n'aies 
pas lieu de dire que je suis un parfait Exonien. ** 

SOGRATB. 

Ne dis rien ^ Lâchés ; je vois bien que tu ne 
t'es pas encore aperçu que Nicias a appris ces 
belles choses de notre ami Damon, et que Da- 
mon est l'intime de Prodicus , le plus habile de 
tous les sophistes pour ces sortes de divine- 
tions. 



* Il commanda en Sicile avec Nicias et Alcibiade, et y 
fut tué. 

** Exonîe était un dème de la tribu Cécropide , qui était 
passé en proverbe pour la malignité et la médisance. Voyez 
le SchoUaste, 



UCHPS. 387 

LAGHJES. 

Cela est vrai, $ocrate, aussi sied-il mieux à 
un sophiste de faire parade de ces subtilités y 
qu^à un homme que les Athéniens ont mis à la 
tête dé leurs affaires. 

SOGRATf. 

Il est pourtant juste , Lâchés , qu'un homn^e 
chargé des plus grandes a£Esiires ait aussi les 
plus grandes lumières ; c'est pourquoi il me 
semble que les raisons qui ont pu déterminer 
Nicias à définir ainsi le courage, méritent quel- 
que attention. 

laghIes. 

Examine-les donc toi-même. 

SOGRATE. 

C'est ce que je vais faire, mon cher ; mais ne 
pense pas que je te tienne quitte de la part que 
tu as en commun avec moi dans notre discus- 
sion. Fais attention , et prends garde à ce que je 
vais dire. 

LAGHiS. 

Je le ferai, si tu le crois nécessaire. 

$PÇ|LATE. 

C^ftain^m^nt i^iwi 9 Nicia$, reprenons dès 1q 
col9Ipe^c^t^eqt; tu lais quf^ d'qbord nous Rivons 
regardé te courte Qpmime une partie de U 
vertu. 

a5. 



388 LACHES. 

IfIGIAS. 

Oui- 

SÔGRATE. 

Ta as répondu dans ce sens ; or , si elle n'est 
qu'une partie, il doit y en avoir d'autres parties y 
qui toutes ensemble sont appelées du nom de 
vertu? 

NIGIAS. 

Sans doute. 

SOGRATE. 

Tu reconnais que ce sont les mêmes parties 
que j'y trouve : outre le courage, je compte en- 
core la sagesse , la justice , et beaucoup d'autres 
parties ; et toi de même, n'est-ce pas? 

WICÏAS. 

Assurément. 

SOCRATÈ. 

Bon^ nous voilà d'accord là-dessus; quant 
aux: choses que tu trouves à craindre, oii à ne 
pas craindre, voyons si peut-être tu les entends 
d'une autre manière que nous. Nous allons te 
dire ce que nous en pensons ; et si tu n'es pas 
de notre avis , tu nous apprendras le tien. Nous 
regardons comme une chose à craindre, tout 
ce qui inspire de la peur; et comme une chose 
qui n'est pas à craindre , tout ce qui n'inspire 
aucune peur. Or, la peur ne nous vient ni des 
maux passés ni des maux présens, mais de 



LACHES. 389 

ceux qui nous menacent ; car la peur n'est que 
l'attente d'un roal à venir. N'es-tu pas de mon 
avis, Lâches? 

L4CHÈS. 

Certainement. 

SOCRATE. 

Voilà donc notre sentiment, Nicias. Selon 
BOUS , ce qui est à craindre , ce sont les maux 
à venir , et ce qui n'est pas à craindre , ce se- 
rait un avenir qui paraîtrait bon , ou du moins 
qui ne paraîtrait pas mauvais. Est-ce comme cela 
que tu l'entends toi-même? 

NICIAS. 

Tout-à-fait. 

SOCRATE. 

Et la science de ces choses , voilà ce que tu 
appelles le courage? 

mciAs. . 
Oui. 

SOCRATE. 

Passons à un troisième point , et voyons si tu 
seras encore cette fois de notre avis. 

NIGIAS. 

Quel est-il ? 

SOCRATE. 

Je vais te le dire. Wous pensons , Lâchés et 
moi , qu'une science, si elle existe , est absolue 



390 LACHES, 

et s'applique également et au pad^é et au pré^ 
sent et à l'avenir, t^ar exemple , pour la santé , 
la médecine qui en est la seule science, n'est 
pas circonscrite dans tel ou tel temps. Il en est 
de même de l'agriculture, pour tout ce qui croît 
sur la terre. A la guerre^ vous pouvez ténipjgokeç 
vous-^mémes que la science du général s'étend 
également sur l'avenir et sur tout le reste;, 
qu'elle ne croit pas devoir se soumettre à la 
science du devin , m^is au contraire lui oom* 
mander , comme sachant beaucoup, mieux dans 
tout ce qui regarde la guerre et ce qui arrive 
et ce qui doit arriver. La loi même ordonne , 
non pas que le devin commandera au général , 
mais que le général commandera au devin. N'est- 
ce pas là ce que nous disons, Lâchés? 

LACHES. 

C'est cela même. 

SQCRATE. 

Et toi, Nicias, conviens-tu aussi avec nous,^ 
que la science d'une chose est toujours la 
même, soit qu'elle juge du pa^sé, du présent, 
ou de l'avenir ? 

NICIAS. 

Je l'accorde , Socrate , et je le crois comme 
vous. 

SOCRATE. 

Et maintenant) 6 excellent Niciflis! le ixmrage 



LACHES. 391 

est la science de ce qui est à craindre et de ce 
qui ue l'est pas. Tel est ton avis, je pense? 

JSïCLkS. 

Oui. 

SOCAATB. 

£t nous somines convenus que par ce qui est 
à craindre et ce qui ne l'est pas , il faut entendre 
les biens ou les maux à venir ? 

iriGIAS. 

En effet. 

SOCRATE. 

£t qu'une science est toujours la même et 
pour l'avenir et pour tous les temps en général? 
iriciAS. 
Il est vrai. 

socaATE. 
Le courage n'est donc pas uniquement la 
spience de ce qui est à craindre et de ce qui 
lie l'est pas ; car elle ne connaît pas seulement 
les bieqs et les maux à venir , mais les biçns 
et les maux présens et passés , tous les biens 
et tous les maux en général , comme les autres 
sciences. 

inciAs. 
Il semble bieri. 

SOGRATE. 

Alors , tu ne nous aurais parlé , Nicias , que 
de la troisième paitie du courage > tandis que 



39a LACHES. 

aous voulions connaître le courage dans toute 
son étendue. Mais d'après ce que tu dis, je 
présume maintenant qu'outre la science de ce 
qui est à craindre et de ce qiii ne l'est pas , le 
coursée serait encore, selon toi , la science de 
tous les biens et de tous les maux , en général. 
Est-ce bien là cette fois ton opinion , ou que 
veux-tu dire? 

NICIAS. 

Oui , c'est là ce que je pense. 

SOCRATE. 

Mais alors, mon très cher Nicias, penses-ti^ 
qu'il manquât encore quelque partie de la vertu 
à celui qui posséderait la science de tous les 
biens et de. tous les maux , quels q4rils soient , 
passés , présens et futurs? Un tel homme aurait-il 
encore besoin de la sagesse, de là justice et de 
la piété , lui qui déjà serait en , état d'éviter ou 
de se procurer tous les maux et tous les biens 
qui lui peuvent arriver de la part des dieux et 
des hommes , qui saurait enfin comment s'y 
prendre en; toutes choses? 

lïICIAS. 

Ce que tu dis-là , Socrate , me paraît assez 
juste. 

SOCRATE. 

Ce n'est donc pas une partie de la vertu ,. mais 
bien toute la vertu que tu nous as définie? 



LACHES. 393 

NICIAS, 

Il semble. 

SOCAATE. 

Cependant nous avions dit que le coufage 
n'en est qu'une partie. 

laciAS. 

Nous lavions dit, il est vrai. 

SOCRATE. 

Mais il n'en va plus ainsi , d'après notre dé* 
finition actuelle. 

mciAs. 
Je l'avoue. 

SOCfiA.TE. 

Nous n'avons donc pas trouvé, Ntcias, ce que 
c'est que le courage. 

NICIAS. 

Non , à ce qu'il paraît. 

LACHES. 

J'ai cru pourtant , mon cher Nicias , que tu 
ne manquerais pas de le trouver , à voir ton air 
dédaigneux quand je répondais à Socrate;et 
j'avais en vérité grand espoir qu'avec le secours 
de la sagesse de Damon tu en viendrais à bout. 

lïlCIAS. 

A merveille , Lâchés : tu ne t'embarrasses 
guère d'avoir paru tout-à-l'heure ne rien en- 



394 LACHES, 

tendre au courage , pourvu que je paraisse 
aussi peu habile que toi ; et il semble qu'il te 
soit d'ailleurs indifférent de ne pas savoir plus 
que moi une obose que devrait connaître tout 
homme qui se croit quelque valeur. Je recon-^ 
nais bien ici la nature humaine : tu regardes 
les autres sans faire attention à toi-même. Pour 
moi y je pense avoir passablement répondu à la 
question , et s'il reste encore quelque chose à 
éclaircir, j'espère par la suite en venir à bout 
et avec le secours de ce Dampn , dont tu as 
cru devoir te moquer sans l'avoir pourtant ja- 
mais vu , et avec le secours de beaucoup d'autres 
habiles gens. Quand je serai bien instruit , je te 
ferai part de ma science; je ne veux pas te la 
cacher, car tu m'as l'air d'avoir encore grand 
besoin d'apprendre. 

LACHES. 

Tu es assurément fort sage, Nicias, toutefois 
je conseille à Lysimaque et à Mélésias de ne pas 
s'adresser davantage à.toi ni à moi sur ce qui re- 
garde l'éducation de leurs enfans.; et s'ils m'en 
croient, comme je le disais d'abord, ils s'attache- 
ront à Socrate. Si mes enfans étaient en âge, voilà 
ie parti que je prendrais. 

NICIAjS. 

Je n'ai rien à dire à cela; si Socrate veut 



LACHES. 39& 

bien s'occuper de ces jeunes gens , il ne faut 
point chercher d'autre maître ; et je suis tout 
prêt à lui confier mon fils Nicérate , s'il eou'* 
sent à s'en charger» Mais quand je lui en parle , 
il me reiiVoie à d'autres j et me refuse ses soins. 
Vois donô, Lysimaque, si tu auras plus dé 
crédit auprès de lai. 

LTSilCAQtTB. 

Cela devrait être au moins » Nicias, car je fe- 
rais pour lui ce que je ne ferais pas pour beau» 
Coup d'autres. Qu'en dis^tu, Socrate, te laisse- 
ras-tu fléchir, et voudras4u aider ces jeunes 
gens à devenir meilleurs ? 

SOCIlATB. 

En vérité, il faudrait être bien étrange, pour ne 
vouloir pas aider quelqu'un à devenir meilleur ; 
et si dans cette conversation j'avais paru fott 
habile et les autres ignohans , alors vous pourriez 
avoir raison de me choisir préfiérablement à toujt 
autre ; mais puisque nous nous sommes trouvés 
tous dans le même embarras, pourquoi accor- 
der la préférence à l'un de nous? Il me semble 
que nous ne la méritons ni les uns ni ifes autres. 
Cela étant, voyez si je ne vais pas vous donner 
un bon conseil : je suis d'avis , chers Athéniens 
( et personne n'est là pour nous trahir et divul- 
guer notre secret ) , que nous cherchions tous 
ensemble le meilleur maître, premièrement pour 



396 LACHES, 

nous, qui en avons besoin , 6t ensuite pour ces 
jeunes gens, sans épargner pour cela ni soin 
ni dépense; car de rester dans Tétat où nous 
sommes , c'est ce que je ne puis conseiller. Si 
quelqu'un se moque de nous , de ce qu'à notre 
âge nous prenons encore des maîtres ^ alors je 
pense, il faudra nous mettre à l'abri sous l'au- 
torité d'Homère , qui dit en quelque endroit : 
la honte n'est pas bonne à qui est dans l'indi- 
gence *. Et sans faire attention à ceux qui pour- 
raient y trouver à redire, nous aurons soin de 
nous et de ces enfans. 

LTSJMAQUE. 

Ce que tu dis là me plaît , Socrate, et pour 
moi, si je suis le plus vieux, je veux être aussi 
le plus empressé à m'instruire en même temps 
que ces jeunes gens. Fais-moi donc ce plaisir, et 
viens chez moi demain matin sans faute , afin 
que nous avisions aux nioyens d'exécuter ce 
que nous avons résolu. Maintenant il est temps 
de nous séparer. 

SOCRATE. 

Je n'y manquerai pas, Lysimaque^ et demain 
j'irai chez toi de bonne heure, s'il plaît à Dieu. 

* Voyez le Charmîdç, page 295. 



NOTES. 



NOTES 

SUR LE PREMIER ALCIBIADE. 



J 'ai eu sous les yeux Tëdition générale de Bekker j 
les éditions particulières deNûrnberger, i796;d*Ast, 
1809; de Biester, 1780; la traduction latine de 
Ficin , la traduction allemande de Schleiermacher; 
les Eclogœ Cornariij le Spécimen criticum de Van- 
Heusde; enfin les commentaires de Proclus et d'O- 
lympiodore. 

Dacier et Dugour ont traduit en français ce dialogue. 

Paoe 3. — Le sujet de ce dialogne est exk effet 
la nature humaine , ou la contiaissance de soi^ 
même, considérée comme le principe de tonte 
perfection, de toute science, et particulière- 
ment de la science politique. 

Tiedemann (^rgwiîcnla in PZfllo». pag. i3o): Quod 
oMUem dialogum, fume d,e natura honùnis rescripsemnt, 
ridiculi prorsusfuerunt antiquiores Platonis explana^ 



9 
4oo NOTES 

toreSy quum ad Aloibiddem omnia referantur. Ces aïl* 
ciens interprètes de Platon qui ne croient pas que 
le but de TAlcibiade soit aussi futile que le veut Tie- 
demaOy sont Proclus et Olympiodore. Leurs coni'» 
mentaires sont peu connus , et contiennent des cho- 
ses intéressantes. J'en donnerai ici quelques extraits. 

I^ Le commentaire de Proclus sur TAlcibiade était 
inédit 9 il y a quelques années. Je Tai publié dans ma 
collection de tous les écrits inédits de Proclus {ProcU 
Opéra inedita^ Parisiis, 1820, chez Xtevrault), et 
M. Greuzer la publié presque en même temps avec le 
commentaire d^Olympiodore sur lé même dialogue. 

Proclus, dans son introduction, part du principe 
que la connaissance de soi-même est le fondement de 
toute philosophie, et voulant rechercher qtiel est le 
dialogue de Platon par lequel il faut commenceriez 
tude de la philosophie platonicienne , il trouve que ce 
dialogue est sans contredit l'Alcibiade, puisque TAlci- 
biade traite de la connaissance de soi*-même. D'où Ton 
peut conclure que réellement le professeur Athénien, 
dans l'explication et l'enseignement du «platonisme, 
débutait par un commentaire sur l'Alcibiade. {Procli 
Opéra ^ t. II, pag. 17.) 

Proclus dit que l'Alcibiade avait eu avant lui beau- 
coup et de célèbres commentateurs : AXXwv iroXXSv 
xoâ xXccvÂîy l&fiyviTwv' Xoyoc. Malheureusement il ne les 
nomme pas. 



SUR LE PREMIER ALCIBIADE. 4oi 

Ces commentateurs ne s'entendaient pas sur le but 
de TAcibiade. IlpoStimc 9t fàv aXX«c, o< ^ SXkaç a^rw 
ycypofoacv. (Pag. 17 et 18.) 

Il parait. que ees commentateurs avaient considéré 
l'Alcibiade, les uns historiquementv et relativement 
à Alcibiade, les autres sous le rapport de la rhéto- 
rique et de la dialectique , d'autres «ncore sous le 
rapport religieux et mythologique , parce qu* il y est 
tmté du donon de Socrate et de la contemplation de 
Tessence divine. Ces trois points de vue sont en effet 
dans rAldbiade, mais non comme buts du dialogue. 
Car on ne peut traiter des dieux qu'en analysant l'es-- 
sence divine; la rhétorique et la dialectique sont de 
simples moyens; et Platon se sert de l'histoire ^ et ne 
sert pas l'histoire. 

. L'Alcibiade étant le point de départ de toute phi- 
losophie, c'est sans doute pour cela , dit Proclus, que 
landïUque lui donne le premier rang , le met à la tête 
des dix dialogues y dans lesquels y selon lui y est concenr 
trée toute la philosophie de Platon, (Pag. 29.) Mais 
quels sont ces dix dialogues fondamentaux y quel est 
leur ordre y et comment çoniiennent»Us tous les autres , 
c'est ce que nous apons expliqué ailleurs. 

En vérité , nous ne savons pas où. Et M. Greuzer 
qui a donné, de son côté , le commentaire de Procîus 
n'en dit rien non plus. D'une autre part , où lam- 
blique a-t-il parlé de VAlciWade? Est-ce dans un 

5. a6 



4oa NOTES , 

oun*age ex prtfesso , qui s^*ait perdu? Nul auteur ne 
parle de cet ouvrage. Eit-ce dans un autre écrit ^ 
par occasion ? A la bonne heure; mais dans les ou* 
vrages conservés, rien ne s'y rapporte* Au reste , il 
parait qulamblique avait traité, sinon spécialement, 
du moins très longuement de VAlcibiade, puisque 
Proclus, lorsqu'il en vient à la division du dialogue , 
après, avoir critiqué les divisions des autres commen« 
tateurs qu'il ne nomme pas, comme tvpp superfi- 
cielles et n'étant pas tirées du ibnd même du sujet , 
se décide pour la division dlamblique, la division 
en trois grands points, auxquels se rapporte tout le 
reste. 

Ces trois points , le but fondamental du dialogue, 
savoir la connaissance de soi-même, préalablement 
fixé, sont: 

i^ L'art de retrancjier les erreurs de l'esprit qui 
s'opposent à la vraie connaissance de- nous-mêmes ; 

a"» L'art de retrancher les passions qui troublent la 
conscience, et s'opposent i la vertu, et parla à la 
vue. distincte de mms-mémes; 

3^ L'art de revenir sur soi, de s élever par tous les 
degrés de la conscience à la contemplation de l'es- 
sence de l'Ame, et l'ajrt de retenir et d'épurer cette 
contemplation. 

Tolii< dépend de ces trois points, qui dépendent eux- 
mêmes du but prinapiil. 



SUR LE PREMIER ALCIRIADE. 4o3 

Proclus éniunère ensuite (pag* 38) dix points aecour 
daires^. qu'il appelle ^XXQycofMi , argumenSf lesquels 
développent en détail les trois points généraux et 
remplissent tout le dialogue. 

IL, Olympiqdorus in Ahihiad. Frartkfwt. 1821. Q 
est fâcheux que le commentaire de Proclus n'aille 
pas , dans tous les manuscrits existans, au-delà de la 
moitié de i'Alcibiade. Mais il paraît qu'Ol jmpiodore 
avait le commentaire complet de Proclus^ car il rap* 
porte 1 o^nion contradictoire de Proclus et de Da*« 
mascitts sur le «ur^ to avrb et Tout^ tl hmsrw^ pas- 
^ge que n'atteint pas le fragment de Proclus que 
nous avons. 

C'est dans Olympiodore^ pag. 3 , que se trouve la 
mention d'un grand et d'un petit Alcibiade« Voici la 
phrase : * èinyrypairrac kkn^io&nç pietCuv 19 irtp\ ^Opcdirot» 

&o7et^ iwiftoiç pc{C«w xoù cXaTT«0v. Je crois que c'est 
ici le seul endroit de l'antiquité} avec la vie de Pla- 
ton de Diogène Laêrce, où* il soit question d'un 
grand et d'un petit Hippias , d'un grand et d'un pe^ 
tit Alcibiade. 11 ne faut pas. oubÙer que Proclus^ 
dans son commentaire sur T Alcibiade ^ ne dit pas un 
mot d'un second Alcibiade ^ silence bien étrange s*il 
l'eût connu, ou s'il l'eût jugé de Platon. C'est encore 
ici, je crois, le seul endroit, avec Diogène Laerce, 
où se trouve la seconde, inscription du dialogue :.^j. 

a6. 



4o4 NOTES 

ircpl ^hA|)cS«ov fùattùç. Les Éditt. de Deux-Ponts T. V. 
p. 34^9 croient que cest de là que ce titre a passé 
dans tous les manuscrits de Platon. Buttmann est de 
cet avis. Olympiodore cite de nouveau cette seconde 
inscription d'Âlcibiade, pag. 177. 

Il y a tnns points dans ce dialogue, dit Olympio^ 
dore: (yjWj'T^ Ifi^v, t3c tov ipoS^ le moi, ce qui est 
à moi, ce qui appartient à^ee qili est à moi. Mais il 
coofTient que le but suprême du dialogue est celui 
que fixe-Proclns, itrr\ iccpc toS yvwwxc ioutov. (P. 3.) 
Et il cite le chapitre de Plotin (Ennead. I. i.),TéT^ 
C»ov , Tcç i £v8pwfroç, comme ^un commentaire de TAU 
dbiade. (Pag. 9.) Partout dans son introduction il 
se réfère à Proolus, et à Damascius, qui diffère de 
Prockis en ce qu'il pense que 4e but de l'Alcibiade 
est bien t^ yvâivac toniTov , mais iroXfTixwç ,' c'est-à- 
dire, la connaissance de soi-même sous un point de 
vue pratique et politique, parce que .Platon définît 
l'homme ^^vyh idi^^fACin? ^oe^ r^ «càfAaift, et qu'il 
n'y a que l'homme prat^e , politique , qui ait affsûre 
ayec des instrumens matériels, ayec le corps. — ^Olym^» 
piodore est de cet avis : et je l'ai adopté, dans mon aiv 
gument. 

Une des raisons qui recommandent le plus ce com-^ 
men taire, outre une vie de Platon depuis long-temps 
publiée , c'est qu'il nous révèle l'existence de plusieurs 
ouvrages perdus sur le premier Alcibiade, parmi les- 



SUR LE PREMIER ALCIBIADE. 4o5 

quels il faut mettre au premier rang celui de Damas* 
cius qui, à ce qu'il paraît , embrasserait réellement en 
détail tout le dialogue de Platon , car Olympiodore 
le rite sur un grand nombre de passages de TAIci* 
biade placés à d'assez» grands, in tervsdles dans le dia- 
logue. Voyez Olympiodore, pag.gS, io5, ip6, ia6', 
et encore p..ao3 et 21.04* L'opinion générale de Damas- 
cius sur le but de l'Alcilnade, est la même que celle 
de Proclus , avec la; nuance que nous ayons indiquée 
plus haut. —^Olympiodore cite encore deux commen- 
taires, l'un d'Harpocration> evi autre de Démocrite. 

Il dit^ pag. 4s. et 49* iytaSjBa ^popcvoç, o Âpiro- 
xpoTtwv xa\ xaXâiç ivpoaio^xc^ç tw ^nrw , ypop^cxaTç àyoy- 

xaiç fli(& ÉvTonr9a semble indiquer un com- 

mentake qui, embrassait toutes l«s parties de TAI- 
cibiade. 

Il cite, p. 3o5 et ^06, lopinibn de Démocriie sur 
un point assez délicat. Mais, rien n'indique un com- 
menlaire en forme. Ce Démocrite paraît être celui dont 
parient Porphyre dans la vie de Plotin , et Runhke- 
nius dans sa dissertation sur Longin , c. 4* 

Je ne quitterai point l'ouvrage d'Olympiodore 
sans en rapporter une phrase importante et belle: 
Ac? vop^iv Sre irpoiruXacoeç focxcv outoç h ^takoyùç '%oli 
&ircp iuha twv àèxtrwt irpoioyourae , oOtw xat rov ÀX- 
xiSco^v irpomiXatocç yp^ dtirfoeaCccv , dt^Tocf ^ lùv IIop^ 
ftfviAfjy.-— On peut comparer ce dialogue axuc Pro- 



4o6 NOTES 

pylées. Comme elles conduisent au Sanctuaire ^ de 
même VAlcibiade introduit dans h Sanctuaire de la 
philosophie platonicienne y et ce Sanctuaire est le Par- 
ménide. 

Page 8. — Tel est l'homme , le principe indivis- 
duel , T^ «OT^&arrov; mais pour le bien cou- 
naitre, it ne suffît pas de le considérer en 
lui*méme, de le suivre dans ses actes et. ises 
applications à tout ce qui li'est pas lui ; il faut 
le considérer de plus haut , et le rapporter lui- 
même à son propre principe , à l'essence uni- 
verselle dont il émane , auro to oùto. 

La marche 4u dialogue est un peu plus embarras- 
sée que celle de largument. Socrate avancée q9e 1 on 
ne peut conoaitre Tessence particulière de Ffaonime 
qu*en connaissant l'essence uniTersdle des êtres. Ce- 
pendant il examine d'abord Tessence particulière de 
rhomme assez en détail; ensuite il revient àsa premiète 
proposition , et passe de I étude de l'âme à la contem- 
plation de ta divinité) ou du moins à la démonstra- 
tion que cette contemplation est le /souplement né- 
cessaite de la connaissance de Thomme. Cette dernière 
partie est bien faible , vague et obscure. Quant à l ex- 
plication que nous donnoiksdes expressions célèbres , 
ti» owtV fcwwMMv , et aûri rb «W>, elle o'est pas très él<M- 



SUR LE PREMIER ALCIBIADE. 407 

gpëe de celle qnen ont donné Proclus el Daniasdus, 
selon Oljmpîodore. Il est véritablement à r^etter que 
nous soyons privés du cominentaîre de ces deux sa- 
vans et profonds interprètes de Platon. Leur disciple 
Qlympîodore t^apporte très succinctement lenr opi- 
nion. ViHcile passage d*01ynipiodore(édi t. Francf. p. 
ao3-ao5):«Cherdions ce qu entendent Proclus et Da- 
masdus par t^ on»t^ htmarw^ et <xM> ro a^yth. Proclus en- 
tend par «ût^ rb ocurb Tâoie intelligente', r^ Xo^cxt^v 
t{iu;^, et par t^ oOtb ^oc^rov, TindiTidu , t^ «rofiov... 
Et il réiîit^ Topinion de 1 école péripatéticienne qui 
ne voit dans l'individu que lé résultat d une combi- 
naison d'âccidens ; il prouve qù*an individu n'est pas 
une collection. ..•• Damasdus appelle t^ oM ha- 
tfTov l-âme considérée comme agent, et comme agent 
social, en tant quelle se sert du coi^s comme d'in- 
strument; et par aSyth r6 «vrb il entend l'âme parvenue 
an plus haut degré de la pureté et de la science, la- 
quelle ne se sert plus dinstrument corporel. L'inter- 
prétation ^e Damascius est plus scientifique; celle de 
Produs plus littérale et plus conforme au texte.... » 

On voit que l'un et l'autre interprète, pour ex- 
pliquer axirh rh oût^, ne sortit pas de l'âme et de 
ses facultés plus ou moins élevées. C'est pourtant ce 
qu'il fsiut faire de toute nécessité pour trouver les- 
sence absolue des choses ( Alcibiade, page ii3); et 
quoique ce s<»t toujours dans l'âme que l'âme re- 



4q8 notes 

garde, ce qu*ell>e y voit n'est pas eïle, mak Fessence 
de ce qui est divin , Dieu et la sagesse (page i23); 
car je lis avec tous les manuscrits Oibv tm ^ppinm^Wj 
et non pas comne le veut Heusde , «of lov xaà f^wn- 
9cy , ni comme le veut Ast y voûv iteà fpoyii9i¥. La 
glose d*Eusèbe et de Stobée suppose Ot^. Dans 
l'explication de Proclua^ t^ aUrri hairrw a été pris 
pour 1^ cttofAov y l'individu; or, oMi t^ ourè doit en 
être l'opposé. Quel peul> donc être l'opposé de Tin- 
dividU) c'estrà^dire ). du moi? Évidemment la Corce 
absolue ou Ja stdbstance , d'où dérive la forée limi- 
tée de l'homme et qui lui sert de type et d'exem- 
plaire éternel y sans la connaissance intime duquel 
le moi ne. peut savoir quelle est sa, véritable essence. 
Et malgré l'auiorité du passage d'Olympiodore , il 
semble que c'est bien là >ce qu'exprime cette phrase 
de Proclus , dans le fragment conservé ( édition de 
Paris, t. a, p. 54) : (SOev ^ ta\ h Swi^<rn?ç kK\ t^ 
Xcc Toû ^caiX«you tVv- tlç ïaojtvèit ivwrpaofivra xoù idcuroî» 
ytv^fuvov 0(«ap^ ivTCuOcv xoi x^ BtTw airaçv xaBTo>|«aOac fn^t y 
xa( ità TTiç itp^ç coR>T^y tircvtpofn? wo^ntp |}oc^v tivoç dcvot- 
)lt«you lurcMxnna^çu irp^ riîv toîI ôtiou ^mpttmvy xa\ g\ç tiw. 



Page 34« — Par conséquent tu auras toujours 
en vue la justice dans tes discours ? 



SUR LE PREMIER ALCIBIADE. 409 

Ufioç reSir &pa xai où ti^neouovTdùçXoyovç iroirioi(.(BKK.KI R^ 
Partis ^ecundœ j vol. iertàan^ p« 3i2.) 

H. Etienne propose icpW tout*, en rapporiant tqvt' 
iix^immw^ et Schleiermacher semble avoir traduit sur 
cette leçon : Also in Bemg bieravf^ auf dos Gere^ 
chtCj tviirdest auch dà deine Rede stellen? — Nuremberg 
retranche t) ^xoiov. Bekker a conserve , avec raison, 
icpèç TO(UT*, d'après Produs. Il fiiut traduire selon moi, 
non pas in his avec Ficin , mais proptereay et prendre 
T^^Muuoy adverbialement. 

Page 4o* — Oh! pour la langue, mon cher ^ le 
peuple est un très excellent maître, et Ton 
aurait grande raison de louer ses leçons dans 
ce genre. — Algib. Pourquoi ? ^ — Sogr. Parce 
qu'il a. dans ce genre tout ce que doiveat 
avoir les meilleurs maîtres. 

A XX', S ycwouc , TOUTOU pK àyoADc ^c^aoxoXoi oî iroXXoc, xom 
^ixou»ç iiraivoTvT 2cv ocurûv ccç MounoXion. — AXx. tc ii) \ 
-*- £«(• Orc tf;(ov0'e irtpi ocOt3c 2t ^^ toùç âya6oi»( ^clocmU 

W ^iv. (Bekker , p. 3 1 5, 3 1 6. ) 

Proclus donne : xa\ ^ixauuç ciracvoiT h» flcuTwv ii ^1^ 
3oto9toJliflu AÛTÛv se rapporterait alors à oi iroXXoc, et 
Schleiermacher adopte cette leçon. Mais avec Bekker, 



4io NOTES 

je conserve celle des manuscrits ^ et la suite prouve 
bien dans quel sens il faait eniendre aû«£îv. Car Alci- 
biade demandant à Socrate , pourquoi on ferait bien 
de le louer (le peuple) pour son enseignement sur 
ce/a^ Socrate répond, parce qu'il est sur ceta, c*est- 
à^ire sur la langue, comoie doit ^trè un bon maître. 

Page laS.^ — Socr. Se conoaitre soi-même, c'est 
la sagesse, conouie nous eo sommes couvemis. 

Après ces mots, on trouve dans Eusèbe, Préparât. 
Évangei. IX, 227, ce qui suit: « Et comme les mi- 
roirs sont plus nets , plus purs et plusbrillans que oe 
qui en tient la place dans l'œil, de même Dieu est par 
sa nature plus brillant et plus pur que ce qu*il y a de 
meilleur dans notre âme. — Alcib. Il paraît bien , 
Socrate. — Sogr. Cest donc en regardant en Dieu, 
que nous nous servirons du plus beau miroir, où 
rame humaine puisse contempler le modèle de sa 
vertu; et. ainsi nous arriverons à nous voir et à nous 
connaître nous-mémé^ parfaitement. — Alcib. En 
effet. » 

Cette addition , écrite dans iin style qui n^ ressem- 
ble guère à celui de Platon , trouble le cours naturel 
du dialogue, et lï'a paru à tout le monde qu'une in- 
terpolation manifeste. 



StJR LE SECOND AIXIBIÂDE. 4i i 



» V«'%«/«^ «^««^'^%/»'»w«>«%»«/m«<>W*>«>^^%/*>^«<^«V 



NOTES 
SUR LE SEœND ALCIBIADE, 



J 'ai eu sous les jeui 1 editios générale de Bekkerf 
rédhion partielle de Biester, avec les notes de Gedike, 
Gottleber et Sbneider, Berlin, 1780; 1 édition de Nùrn- 
berger, 1796, les notes de M. Ullrich, Berlin 1821; 
Ficin et Schleiermacher. 

Dacier a traduit en français ce dialogue ; 

Page i5o. — Tu vois doue qu'il n'est pas sûr 
d'accepter au hasard ce qui se présente. — 
Et plus bas, S. têrj : Car ce n'était pas à celui- 
là , mais à Périclès seul que tu en voulais. 

Les. éditions: Op^ç.ovv uç odx àatpaXtç o(Wc t« ^ci6/Mva ùv^ 
^(^ffoGou 9€* — • Ov» yà^ ^ irou tÂv cvTv^ovra , oXX cùrhv ixcTvov 
Ôv iqSovXou. 

Bek ker ( Par^i> pritme vol. secund. pag. 378*280) 
retrancbe at et ^malgré tous les manuscrits. Sans 
croire ce retranchement absolument indispensable 
dans le tejLte, je me suis confoi;mé dans la traduction. 



4ia NOTES 

Page i5i.— Archélaûs, coi de Macédoine, .. 

Archëlaûs ne fut assassiné qu'après là mort de So- 
crate. Tout le monde a remarqué cet anachronisme. 

Page i 53. — ^Puissant Jupiter. . . .'. 

Quel est l'auteur de cette prière? 

Page i54* — Assurément je ne t'accuserai pas 
de vouloir le porter contre ta mère aux fu- 
reurs d'un Oreste^... ( Bekker, pag. aSi.) 

Peut-être n*est-il pas inutile d'expliquer un peu 
la marche générale de tout ce passage. Pour prouver 
que rignorance n'est pas toujours un mal, Socrate 
Ta dire à Alcibiade : Je ne t'accuse pas de vouloir 
tuer ta mère; mais j'en fais la supposition. Dans 
ce cas , si J;u ne la reconnaissais pas, Fignorance 
t'empêcherait de la tuer; donc l'ignorance quf t'é- 
pargne un crime, n'est pas un niai. Mais à peine 
Socrate a-t-il dit : Je ne t'accuse pas de vouloir tuer 
ta mère , Alcibiade s'écrie et l'interrompt. Alors So- 
crate ne prend pas une route aussi directe, et il va 
à son but par un circuit. Il fait de nouveau conve- 
nir Alcibiade que l'ignorance est un mal (et dans cette 
intention il est évident que xoxbv apm lath -h tov |3cXtc- 
ffTou Syifota %cà ro otyvocTv ro (JAti^tov veut dire : Figno- s 
rafice est donc uii mal; soit que -rè^voctv to pftn- 



SUR LE SECOND ALCIBUDE. 4i3 

9T0V sôit une glose ou une répétition ); ensuite pour 
ne pas sexposer à le choquer encore, il ne suppose 
pas qu'il veuille tuer sa mère, nuiis seulement son 
tuteur Périclès. Eh bieu^ dans ce cas , si tu ne le re-- 
connaissais pas , tu ne le tuerais pas , donc l'ignorance 
n*est pas un mal. 

PjLGE i56, — S'il t'était monté, tout d'un coup^ 
ttans la tête croyant bien faire, d'aller tuer 
Périclès^ ton tuteur. 

xXfou. . . (BEBatER, p. 283. ) 

Péiîclès étant niort à 1 époque où ce dialogue piïut 
avoir «u lieu, si Ton traduit irctpaoraiY» par le pré- 
sent j sHl te prenait Vidée c'est un nouvel ana- 
chronisme que tout le monde a reproché à Fauteur 
de cetlialogue, et qui en vérité est bien surprenant 
dans récrivain le plus médiocre, les rapports chrono- 
logiques de Périclès, d*Alcibiade et de Soorate étant 
parfsiitement connus et n'ayant pu tromper personne. 
J'ai donc préféré , sans y attacher beaucoup d'impor- 
tance, traduire avec Dacier par le passé : ^V/ Ceût 
pris Vidée.,., iil Vêtait monté tout éVun coup dans 
la tête..^. 

Page i 58. — Si tu veux prendre la peine d'exa- 
miner ce que je vais te dire , tout absurde 



4i4 NOTES 

que €ela soit en apparence, peut-être con- 
viendras-tu qn^l en est ainsi. 

Je lU ; ixi Totvuv i\ (}ouXf t 1^ pcToe Twro cmoxAtnrrv ^ «to* 
trov ôv , ïawç ov aoc ^o^v tTvai. 

Bekker (pag. 284) avec Scbleiermacher : atoTrov ov 
tacK (ro( ii^tttv clvac; ce qui fait un contre-sens, comme 
Ta très bien vu M. Uilrich, qui propose avec Butu 
mann clxbç Utoç «v« . . . si l'on ne préfère donner à uvat 
la même valeur qu'à cixoç cTv«c , comme on dit en fran- 
•çais cela est^ pour cela est vrai. 

Pages i63, 164. — Si donc quelqu'un fait ce qu'il 
sait ou croit savoir, il en résulte un grand 
avantage et pour l'état et pour lui-même. ^ 

Ovxovv x^ p^v icporm^ « tcç oT&v -h ^oxtî c($rva( , iropéiçcTou 3n 

S^chleieimacher remarque très bien que cette phrase 
ne convient pas au but général du dialogue; et cest 
probablement ce qui a fait ajouter à Ficin addit au- 
tem scientiam opiimL Bekker lit (p. ia8) Trapemrrac ^ 
au lieu de ^opeiriTae ^V2, mais je n'entends* pas alors 
réconomie de la phrase. Daoler qui suit Ficin , traduit 
comme sU y avait iroj&eirî^Tac ^ ritw PcXtc^too iiTcan^pif}^ 



SUR LE SECOND ALCIBIADE. 4i5 

Pages i65, i 66.— Car sans elle et moins l'âine 
a reçu préalablement de salutaires instructions 
relativement aux richesses, à la santé , et aux 
autres avantages de ce genre, plus elle est en 
péril de faire de grandes fautes. 

Aveu yàp raxtTfiç S^wirip ov ptî TCpottpov è^oupeov) to t^ç 

aXXo f i Twv T0couT«»y. , TôffovTcj) uet^ci) àjjiapTKÎfAaTa àtr 
auTcjy ôvûeyxaTov èart , wç ?ot«, yiyvtaOtxt, (BêKKëR^ 

p. aSg.) 

'Schneider et Schleiermacher retranchent p» ^rpo- 
Ttpov. Uilrich frappé de l'unanimité des manuscrits et 
de rautorité du texte de Bekker, essaie de faire un 
sens avec ^^ trpoTtpov : plus Tâme n'a pas été d'avance 
bien disposée, bien disciplinée relativement... richtig 
gestimmt^ gehorig geordnet*.. J adopte cette explica- 
tion, et je regardje 09b>irep ov comme Ij? développement 
de aveu ToevTijç ; c*est aussi probablement pourquoi 
Bekkèr ne met point de virgule avant oVuirtp ocv. 

Pages 169, 170. — Je veux à ce propos tie dire 
une autre histoire que j'ai entendu raconter 
une fois à quelques vieillards. Les Athéniens 



4t6 NOTES 

étant entrésen guerre avec les LacédéiDoniens, 
il arriva quils furent toujours battus dans tous 
les combats qui se donnèrent sur mer et sur 
terre. Affligés de ce malheur, et cherchant les 
moyens d'en^ prévenir le retour , après bien 
des délibérations, ils crurent que le meilleur 
expédient était d'envoyer consulter Toracle 
d'Ânmion... 

Il ne peut a'ugir de la guerre du Peloponèse que 
Soorate avait vue lui-même tout entière. De quelle 
guerre est-il donc question ici.*^ Cette ambassade à 
Âmmon de la part des Athéniens paraît aussi fort bi- 
zarre> et les témoignages hûtoriques n'en font pas 
mention. 



SUR LTUPPARQUE. 417 

NOTES 
SUR UHIPPARQUE. 



J*Ai eu sous les yeux 1 édition générale de Bekker^ 
rédition particulière de Boêck, Heidelberg, 1818^ Fi- 
cin et Schleiermadier. 

J*aurais désiré me servir plus souvent de la tra* 
duction française de M. Fortia d'Urban ; mais (5ette tra- 
duction est véritablement pleine de contre-sens gra* 
ves; et d ailleurs le traducteur n'a pas une manière 
fixe de rendre les expressions fondamentales de ce 
dialogue , comme â^couv xcp^atvtiv et ofcoOoc xtpjbuvtiv et 
cUaBat èth xcp^atvccv ^ CyipoOoOac et &fth;7aBait j SÇéoe et 
xcpiSbç. Quant à ces deux expressions , dcÇiouv xcp^oecvccv 
et oTtoOoi ^Tv xfpi^aivcfv, la différence consiste en ce que 
dcÇiouv suppose de plus que oUaBat itV^ une réflexion 
approfondie 9 un rapport à la convenance morale , 
tandis que oTcoOai ^c7v n'exprime qu'une simple 
chance de succès. Acrv souvent n*a pas plus de force. 
Schleiermacher ne parait pas avoir bien saisi cette 
différence. Il traduit 9tXv par mûssen qui exprime 
la convenance morale, et âÇcoîîv par mogen qui 
5. a? 



4i8 NOTES 

marque la simple possibilité, L anonyme avance que 
les hommes cupides sont ceux qui se permettent de 
gagner, qui croient pouvoir légitimement gagner 
( â^twm xcp^acvcev ) sur de mauvaises choses , et Socrate 
ramène peu-à-peu à regarder simplement ces hommes 
<;omme de mauvais calculateurs qui se trompent sur 
les chances de succès (oTovrac ^cîv vipSaintv), et plutôt 
comme des fous que comme des fripons : telle est la 
marche du dialogue. 

J adopte aussi toutes les petites corrections que 
Schieiermacher le premier a fait au texte de ce dia- 
logue , corrections reçues par Boêck, et introduites 
dans le texte par Bdcker , soit que Bekker les ait ju- 
gées incontestables en elles-mêmes^ ou quil les ait 
trouvées dans les manuscrits, telles que àÇiovv au lieu 
de oÇiov , irac&vc(v au lieu de irtc6c(v., rouro au lieu de 
TouTca, èartytypairrocc pour o êweyiypairTûct ; de plus, la 
correction de Boëck : &>ç (xA>30»ç dire * ap* larh , pour wç 
ôXiqOwç, cTircp haxtv. 

Page aoi. — Socr. Si quelqu'un a donné une 
demi-livre d'or, et qu'il ait reçu le double 
de ce poids en argent, sera-ce une perte ou 
un gain? — L'awon. Une perte certainement, 
Socrate; car l'or lui revient à deux au lieu de 
douze. 



SUR L'fflPPARQUE. 419 

♦cpt yàp , lav tiç ^(pùff/ou ffraôjuiiv iSjptcffuv ôvoXwaaç ^iirXàffiov 

WSip (ipyupcQg , xJp^oç ^ Ci3;At«v.£tX>îyev j 
ET. — Zi9fi.(o(V ^iQ irouy eS Swxpareç* àvrc ^cd^cxoiffravcou yocp 

(BeckksiI) Partis primœ valumen secuadum^ p. 244*) 

Je traduis 9TaOfAov,/>oâ£{éi^, pair Iwre. — Il paraît que 
le rapport de la livre d'or à celle d'argent à Athènes 
était alors de i s à i , et non de 1 5 à i , comme Tavait 
prétendu M. Garnier ( Mémoires sur les Monnaies de 
compte. Paris, 1817). Ce passage a été expliqué et 
mis à profit par M. Letronné, dans sa réponse à M. Gar- 
nier. Voy. les Considérations générales sur Véçaluatiori 
des Monnaies Grecques et Romaines, Paris , 18 17. 



4ao NOTES 



NOTES 

SUR LES RIVAUX. 



J AI eu sous les yeux Tédiûon générale de Deux-Ponls 
et celle de Bekker; l'édition particulière de Forster et 
celle de Stutzmann , Erlangœ, 1806; Ficin et Schleier- 
roacher. 

Dader a traduit en français ce dialogue. Oq trouve 
dans le tom. 3 des Mélanges de littérature étrangère 
de Millin une traduction des Rivaux encore inférieure 
à celle de Dacier. 

Sur Fautorité du passage célèbre de Thrasylle (Diog^ 
Lâbrcb, IX, 37), qui contient le premier doute sur 
l'authenticité de ce dialogue, cfircp oî Âvrcpao^tai nXa- 
Tttwoç c(9c, cette petite imitation du Charmide a été 
intitulée Lm^atara^ par Schleiermacher et par Ast; 
Bekker, préférant l'autorité des manuscrits à celle de 
Thrasylle, a rétabli l'ancien titre Épaorai. J'ai suivi 
Thrasylle. 



SUR LES RIVAUX. 4a i 

t^AGE aïo. — Un autre jeune homme q^ui était 
assis près de lui... 

Koù ô cTcpo;... ( Bekk£r j pag. 284*) 

Dans ce( autre jeune homme on a touIù voir Dé^ 
mocrite, d'après un passage mal interprété de Thrar 
sylle (DioG. Labrgb, IX, 37). M^s Schleiermacher a 
fait voir que Thrasylle a seulement voulu dire que 
Démocrite ressemblait à Fanonyme dont parle Fau- 
teur des Rii^aju^. 

Page an. — Je jugeai donc à propos dé laiisser 
là celui que j'avais d'abord interrogé.... 

T^ tp«»Tupcvov.... ( Bekker, pag. a84-) 

Bekker a-t-il emprunté cette leçon à un manuscrit 
ou à Schleiermacher? Je la préfère à Ippw^nov de 
Forster. 

Page 114. • — En veux-tu la preuve? vois ce 
pauvre homme....... 

noOtv M; or>x^Mpa (Bekker, pag. 387.) 

Forster , Ficin et Schleiermacher rapportent irMry 
Sn à Socrate, et o(>x^ âv^pa devient une répoxise de 
Tathlète. Mais il ne serait guère naturelque So- 
crate qui pense et qui a déjà avancé que les exer* 
cices modérés font la santé , en demandât la preuve^ 
N'est-ce pas plutôt une interrogation que Tathlète se 



4aa NOTES 

lût à lui-méoie P Peut-être demanderas-tu pourquoi? 
pour toute réponse je te dis :ne vois tu pas cet homme.,. 
C'est ainsi, je crois, que Bekker a compris ce pas- 
sage, puisqu'il ne détache ni iroOev ni o(^\ de ce qui 
précède. « 

Paoes ai7 et 2i8. — Tu veux que le philosophe 
soit auprès des artistes ce qu'un pentathle «st 
auprès d'un coureur ou d'un lutteur^.«. 

ago. ) 

IlaXacaraç est la Correction deLecIerc, adoptée par 
Forster et Schleiermacher. Elle est nécessaire, et Bek- 
ker l'introduit dans le texte. L'a-t-il trouvée dans un 
manuscrit ? 

Page aaa. — L'art qui s'applique à un seul, s'ap- 
plique à plusieurs , et réciproquement. 

Tout cela est fort semblable à lendroû; du premier 
Alcibiade , ha 'stidscv x«( itqXX&vç. 

Page 9261 — Et puis, si ses amis. tnniftéL^t èi 

. nw idcv rt o( ycXo( 

Est-il besoin' d'avertir que la correction de Stutz- 
mann firecra yi S cTirov , d après le atque ego addidi de 
Ficin, est tout-à-fait inutile? 



SUR LE THÉAGÈS. 4aî 

NOTES 
SUR LE THÉAGÈS. 



J 'ai eu sous les yeux 1 édition générale de Deux-PonU 
et cel)e de Bekker, Ficin et Schleiermacher, 

M. Dacier a traduit en français ce dialogue. 

Le Théagès est une imitation visible, j*ai presque 
dit une collection de passages de plusieurs dialogues, 
comme lés Alcibiade, l'Apologie, le Lâchés , le Lysis , 
le Banquet, et surtout le Théaetète pour ce que le 
Théagès a de plus important, c'^t»â-dire, ce qui 
regarde le prétendu génie de Socrate, et les condi- 
tions auxquelles le sage Athénien était utile à ceux 
qui le tréquentaient. 

Le fond de ce dialogue est renfermé d^ns deux 
mots, pour lesquels il est difficile de trouver en fran- 
çais deux expressions correspondantes , <fofia et ^o^oç. 
D*abord mpi ^oy laç puis (To«pbç cTvat , puis riç Ifff I Utiwi 
votfioL^ ffo«pta. Ensuite Tupovvoc ffoytft aofùiv ffuvouff(a ytvov- 
rat , etc. Gomment trouver une seule expression ? 
Schleiermacher traduit très bien : ^ff^eishêit ^ wèise^ 



4^4 NOTES 

Wissenchc^y Unwissenheit. En fraBcais^ sagesse et 
sage ne peuvent aller ; car il s'agit plus ici de Fesprit 
que de Tâme. Science et savant ne suffisent pas tou- 
jours. Savant s'applique trop exclusivement à un 
genre particulier de connaissances. J'ai donc pré- 
féré habile pour l'adjectif, et pour le nom^j'ai pris 
habituellement le mat sd^fice^ en le variant quelque- 
fois et le plus rarement possible par celui Xinstruo 
tion , comme dans le titre : Tlvéagès^ ou de la vraie 
instruction. 

Page %tfi. — Tu te plains depuis long-temps de 
ce que ton père ne te met pas entre les main& 
de quelque maître, qui te dresse à latyrannie... 

IlaXoct iikifufo^à rw iraTp\ ot( 9t oûx tfirc^ircv ccç ^c Ja^xoXou tu- 

p0CVV0^l^a9X«X0U T(VOÇ...<. 

(Bbkkbr, Partis secundœ vot. tertium^ pw 267.} 

Schleiermacher , blâmant la répétition de ^(^otoxo- 
Xou Tupocvvd^i^aJxoXoti , propose ctç StSamtaUTov Tupawa- 
MaoxakoM.. Mais Bekker conserve avec raison ^c^- 
«rxoXov. Quelque maître j qui sentit un maître de ty- 
rannie... 

Page a57. — La faveur céleste m^a accordé un 
don merveilleux qui ne m'a pas quitté depuis 
mon enfance ; c'est une voix qui, lorsqu'elle 
se fait entendre.... 



SUR LE THÉAGÈS. 4^5 

%((juiovrov • ïàrt ik tôOto ^e^v} , i , Srav yevnfat*..» {BeK- 

KER, pag. 276.) 

Nous avons établi dans les notes de TApoIogie que 
le T^ ^a(p6v(ov devait être pris adjectivement et non 
substantivement. Ici se vérifie cette remarque; car 
si To jatfAovcov voulait dire un démon ^ il serait as- 
sez bizarre d'expliquer un démon par une voix^ 

Je conviens que plus bas , p. 376 , on lit i t^tam rou 
iacf^viou, et Scbleiermacher convient aussi que cette 
fois To daifAovcov est pris, évidemment pour upe per- 
sonne; mais il ajoute avec raison qu'on chercherait 
en vain quelque chose de semblable dai^s XJpàlogie 
et ailleurs. On peut dire encore que ' Tîmitateur de 
Platon, auquel nous devons le Tbéagès, faute da- 
voir bien compris le sens délicat du t^ ^c/aoviov de 
1* Apologie, a bien py, comme font ordinairement les 
imitateurs , gâter l'expression platonicienne en la dé- 
terminant trop , et convertir une nuance , légèrement 
indiquée par un adjectif dans le modèle y en une no» 
tion positive et fixe, représentée substantivement dans 
la copie. Ici, j'ai dû me servir du mot génie ^ par la 
même fidélité qui me Ta Eût rejeter ailleurs. 



4^6 NOTES 

Pages a6o. — Lorsque le bfeau Saanion... 

Serraiius^ Ficin et Bekker : Sanman, fiU de Caios. 

Ainsi que Schleierinacher, je ne puis voir dans xa- 
Xou un nom propre, ce Çalos étant entièrement in- 
connu. En cherchant l'origine de ce sens bizarre , je 
n*en trouve pas d*autre que la remarque de Serra- 
nus, qu'il a trouve dans un manuscrit xocXoû écrit avec 
une majuscule. Est-ce là la raison qui a fait préférer 
cette leçon à Ficin, à l'éditeur de Deux-Ponts, et à 
Bekker ? Je ne puis le croire ; Bekker sait mieux que 
personne que dans les manuscrits les grandes et les 
petites lettres sont placées arbitrairement, témoins 
les d<3ux manuscrits de la bibliothèque de Paris , 
n° 1808 et 1809, tous deux du treizième siècle, où 
xoXou est écrit par une majuscule, et ZovviWoç par une 
petite lettre. 



SUR LE CHARMIDE. 427 



NOTES 
SUR LE CHARMIDE. 



J *Ai eu sous lès yeux I édition générale de Bekker ; 
1 édition particulière de Heindorf ; Ficin et Schleier- 
luacher. — Ce dialogue n*avait pas encore été traduit 
en français. 

Page 279. — Vis-à-vis le temple du portique du 
Roi... 

KaTavrncpù tou tvîç ^acihxr,ç «pou... (Bekker , Partis prî* 
mœ vol, primuniy p. 3o3.) 

Quel est ce temple ^ 

Heindorf croit que cesl le temple de Ajàç ÊXcu9c- 
pfoxien tétedu portiijtie'du même i»>m, tpii était^pa- 
rallèlé au portique du Roi. Mois je ne trouve luille 
pan qu'il j dit un temple de hxl^ ÉXeOd^fou près Ju 
portique de ce nom. PRne parle 'bien d-un temple de 



4^8 NOTES 

Jupiter Libérateur et de Minerve, mais au Pîrée, 
tandis que le îcpVv dont tl s'agit devait être dans le 
Céramique où étaient les deux portiques royal et Éleu- 
thérien (Pline, liv. 34> c .8). Je vois que Pausanias 
(Attic. ch. XIY, édition de Clavier) parle d'un tem- 
ple de Yulcain à la réunion des deux portiques : Yir^p 
A tIv Ktpopixbv xac arooty rnv xaXoupicviiv tctatkuov vaoç iartv 
H^atffTou. Ne serait-ce pas là le temple auquel il est 
fait allusion dans ce début du Channide? Ou ce tem- 
ple dont Platon ne donne pas le nom, est-il un de 
ceux que renfermait un des portiques du Céramique, 
et que Pausanias mentionne sans les nommer? (Attic. 
ch. II, édition de Clavier. ) 

Page a84. — El je compris que Cydias se con- 
naissait eu amour j lorsque faisant allusion à 
la beauté , il dit : 

Koà ivojuuera ffoycoTotrov cTvou t^ Ru^coev tÀ ipurncoi , %ç cTiccv,^ 
M Tou xocXou "kiywi irac^ç âXXo ùirortOepivoç... (BekKER , 

pag. 307.) 

Heindorf , p. 62 , trouve cette addition &XXb> virorc- 
Acfuvoç ass#z froide , et l'explique par alium admo- 
nens; cependant il préfère lire âXXo, Critiam re ipsa 
de pulchro puero locutum , Tferbis alîad dixisse; et il 
pense que Ficin avait lu âXXo, d'après sa traduction : 



SUR LE CHARMIDE. 4^9 

sinUUtudinem alterius rei suJ^'iciens. Bekker. conserve 
avec raison aXX&> d'après tcxus les manuscrits. Mais 
il ne faut pas l'entendre par alium admonensj ce qui 
ne signifie pas grand'chosç ; le sens> naturel me parait 
être: il cUt d^un ^eau garçon^ mais en mettant cela 
sous une autre chose, c'est-à-dire l'insinuant à l'occa- 
sion d'une autre chose j sous un Toile allégorique , y 
faisant simplement allusion. ^- Toutes les éditions 
ont KpcT/ov : Bekker , Ru^cov. J'ayoue que j'avais craint 
d'abord une faute d'impression ; mais, à la réflexion , 
j*ai reconnu que, s'il y avait K^irtov, ou il serait ques- 
tion de Gritias , un des interlocuteurs de ce dialogue, 
et alors Socrate n'aurait pas manqué de le mieux 
désigner, ou il serait question d'un autre poète 
nommé aussi Gritias, et Socrate n'eût pas encore 
oublié de faire allusion à cette similitude de nom. 
Tai donc eu recours aux manuscrits de la bibliothè- 
que de Paris, que Bekker avait consultés avant moi, 
et j'ai trouvé dans les manuscrits 1808 et 1809 la con- 
firmation et peut-être la source de la leçon introduite 
dans le texte par l'habile critique. L'un des deux porte 
KïjA'ov, l'autre KuJcav. — Fabricius ne parle d'aucun 
poète nommé Cydias. 

Page 287. — CW une grande erreur d'entre- 
prendre de se faire médecin séparément pour 
Tune des deux parties. 



43o NOTES 

;(C(poi;«(v cTvcc. ( B£KK£R ^ pag. 3 1 0.) 

Ficin : Absque temperantiœ et sanitatis studio, Hein- 
dorf : Bene , si reperisset x*«>p'*Ç cirtpeXecoç Oarepov o'co^p. « 
xal ûy. Et il conclut que ce passage renferme un vice 
dont il ne voit pas le remède. 

Heusde et Schleiermacher lont très bien tu ; c'est 
que ffti>fpooijvi9ç Tc xac ûycecaç est une glose deôaTcpov, 
et une glose absurde; carOaTcpou se rapporte à Tâme 
et au corps , et n*est pas gouverné par y^\^ , mais 
par caTpoi. D'ailleurs, ^wp^Ç ^^^'^ ^^^^ séparément^ pris 
d'une manière absolue , plutôt que sans avec un ré- 
gime. Bekker adopte la conjecture de Heusde; mais 
trouvant dans tous les manuscrits wtf^. Tt tdt uy., il 
se contente de mettre ces mots entre crochets. — 2c#- 
f po9uvi9ç serait d'autant plus mal placé ici , que c'est 
le mot fondamental de tout le dialogue, que l'au^ 
teur l'amène et le prépare avec le plus grand soin , et 
qu'il le prononce enfin quelques lignes plus bas avec 
une espèce de solennité, bien ridicule si ce mot eût 
déjà été prononcé. 

Page 294.^ — Ni dans aucun cas Tune (la mesure) 
ne serait plus sage que l'autre (la vivacité) 

^cou <Jw<ppovc(TT6pov ocv tift, (BeKKER, pag. 3 16.) 



SUR LE CHARMIDE. 43t 

Paob 3i3i — Syrien ne peut avoir la propriété 
de ne se rapporter qu'à soi-même.... 

noTtpov ovAv Twv SvTQiv Tv}v oMToo ^uv^iAcv dturb iT^os loMrb ir«- 
^xcv f^ecv [irXtjv (irtffmSiuiviç]. (BekKJBR, pdg;. 333.) 

Page 3i4. — Prouve-moi d'abord que cela soit 
possible*... 

IIpuTOv piv TouTo cv^ec^ac on ^uvarbv [àico3cr£at « 1 ^ vyv îi 

i^fov... (Rekker, pag. 334.) 

Malgré lautorité des Manuscrits ^ je retranche aTec 
Heindorf , Sdileiermacher et Bekker xo^juiioç, irXnv hri- 

Page 3oo. — D'être assis à une boutique... 

Étr' oîxiîfxaToç xa9ïî/AcW (BeKKER, pag. 3l1,) 

Ficin traduit très bien : in taberna sedentL Hein- 
dorf (pag. 83, 84) veut traduire ici ofxtjjxa par lupa^ 
nar : in lupanari prostanti. Mais malgré tous les 
exemples que cite Heindorf, txutotô^ouvtc >) ro^i^o- 
ireaXoûvTt déterminent assez le sens de cir' ov»^\mkxo^ xa- 

Page 3.o4. — Comrae s'il ne tenait qu'à moi de 
pouvoir être de ton avis (Bkkker , pag. 3a6). 



432 NOTES 

LesÉditien^ ft BdindorfrôjaioXoy^javToçfAou. Schleier* 
mâcher prcmve très bien que la leçon d'Heindorf est 
en contradiction avec ce qui suit, aw^âpivoç cScXa.» cc- 
icceV rT9' hfoikoytù ttxt pk ^ et il propose ô/jLoXoyiQ9avroç ^ ou. 
Bekker mieux encore «roc. 

Page 3i5. — Car déjà je ne comprends pas 
comment se connaître soi-même et savoir ce 
qu'on sait et ce qu'on ne sait pas ce peut 
être la même chose. 

Ov yàp on» fMcvOovoi wç tort rh «ûro & oJSev ct()cvai xoù a rtç pk 
o(%v tc^rvoct. (B£K.KER^ pag. 335; Heindorf, pag. loo; 
Schleiermacher , pag. 396.) 

Schleiermacher propose la correction suivante , ùç 
coT( To airrb on rtç otScv tiShctt ytai Si rtç oTSiev^ pv} otScv 
ct^ac, sur ce principe que le but de Socrate est 
de montrer la difiGérence qui existe entre savoir 
qu on sait, et savoir ce qu'on sait% J'en conviens ; 
mais s'ensuit-il que cette différence doive se trou- 
ver précisément dans cette phrase isolée ? Socrate 
veut conduire à cette conséquence; mais il ne l'énonce 
pas encore, il le fera plus loin. U a accordé que l'on 
doit avoir les qualités que possède ce que l'on a , et 
que , par exemple , si Von a la science qui se connaît 
elle^iême, on doit se connaître soi-même; mais il ne 



SUR LE CHARMIDE. 433 

voit pas que de ce qu on se connaît soi-même , il suive 
que Ton connaisse ce qu'on sait et ce qu'on ne sait 
pas. Critias s'écrie que cela suit aisément; car c'est la 
même chose. Socrate répond qu'il ne voit pas cela , 
et peu-à-peu il lui prouve que de ce qu'on possède 
la science qui se sait elle*même, il ne s'ensuit pas 
qu'on sache qu'on sait telle ou telle science en parti- 
culier f mais seulement que l'on sait que l'on a du sa- 
voir en général. C'est avec la médecine que l'on sait 
guérir j avec l'architecture que Ton sait bâtir , en un 
mot y avec des sciences particulières on sait des choses 
particulières ^ mais avec la science de la science ou ne 
peut avoir que la conscience d'une science abstraite , 
de la science en soi et de rien de plus. Cette conclu- 
sion est exprimée à la fin de la manière la plus posi- 
tive : oùx apatiatroit o o7%i)... càX* otc o7<$cf*ovov... Le tort de 
Schleiermacher a été de vouloir anticiper cette con- 
clusion. Je la laisse à sa place, et je lis au commence- 
ment, avec Bekker et tous les manuscrits : 2t oT^ev ci- 
dcvat xac a rtç yàri oT^ev et^cvotc... 

Je ne vois pas non plus de difficulté sérieuse dans 
la phrase suivante du même raisonnement (Bbkrbr, 
pag.' 535) : Taùt^ qSv Ï9t\v èiriffTYijui*? T€ TMLt àvtirtOTïj- 
poffuw? uycftvou xçtt CTÇtffTfljuwî T6 x«ï àvfir<a'nï|uiOffuv)fî ^ixatou ; 
Socrate , de peur que l'on ne confonde la science 
en soi avec toutes les sciences positives, commence 
6. aâ 



434 NOTES 

par distingaer eelleA-ci enlre elles, ,Ë$t ce la mente 
0hose que aavoir el ignorer ce qui est; saÎDi et sayoir 
et ignorer ce qui est juste? Non, Il y a doue là deux 
sciences bien distinctes, la médecine et la politique. 
Or, comme il ne faut pas confondre ces deux scien- 
ces entre elles, tout de même il ne faut pas confon- 
dre avec elles celle qui n*est que la science purement 
et simplement. Si donc quelqu un ne sait particaliè- 
rement que la médecine , il ne pourra pas juger du 
juste; et réciproquement^ celui qui connaît. la justice, 
ne saura pas pour cela guérir une maladie. Et s'il 
ne sait ni la politique , ni la médecine il pourra sa- 
voir en général , mais pas du tout en particulier , ce 
qui est juste et sain. Je ne vois donc pas pourquoi 
Heindorf veut qu'après ^uMéiw on supplée xaà btci" 
orifipi xok àvcirc9n9juioovinf) liri(mi|jiii}ç , OU que Ton rap- 
porte Totlyê» à ^ oM ytyvctfoieov, OU à iitt^tiifKti lin- 
^fKnç oStfok En général , Heindorf et Sdileiermacbèr 
lui-nkéme veulent trop voir, dans diâque phrase de 
Platon , une idée complète et terminée à la naanière 
4es modernes , tandis que , dans le mouvement gé- 
néral du dialogue, chaque phrase nest qu'un point 
qui tient à tout le reste , et ne peui fr'entendre qu'a- 
vec ie tout. Le tout est cl^ùr; chaque {^ras^ partiçu* 
Gttlière semble vs^gue et indécise. La trop déterniiincr 
est unç vraie infidélité ; c'est U la plus grande difficulté 
dune traduction de Platon. Aussi est-ce peut-être le 



SUR LE CHARMIDE. 435 

d«voir du lecteur de ife pas lire iaolémeut quelques 
pArti^s d'un dialogua. 

Page 317. — Le sage il est vrai reconnaîtra bien 
que le médecin possède une science; maïs 
pour savoir quelle elle est. 

On làv Sri iiuiGvrtfimv riifà t)(tt yvwacTac 6 <rwpp<av rh îotrpbv • 
tiutxttpZv ^ iri icerpfltv XaSeTv ri riç iartv ( BeKKER , 

pag.337.) 

Cette leçon résout toutes les difficultés de cette 
phrase devant laquelle avait échoué tonte la sagacité 
de Heindorf. Mais à. moins que è;r(;^cp<ov ^ ^v} ne se 
trouve dans un manuscrit, je préférerais et Sk SuTttTpw 
XaS, comme plus près du texte. 

Page 321. — Admettons. qu'il soit possible qu'il 
y ait une science de la science.... 

vai ]... ( Bekker , pag. 34q.) 

Je retranche et^évat avec Heindorf (pag. 107) et Bek- 
ker , malgré l'autorité des manuscrits. 

Page 3qi4- — Car ces artistes qui possèdent une 
science, tu ne veux pas convenir qu'ils soient 



436 NOTES 

heureux , et tu ne parais reconnaître comme 
tels que ceux qui possèdent certaines scien- 
ces 

OuT0( ycKÇ èircoT^fAOVfiiiç Coîvtcç oû^ ôfAoXoyouvTâc iro^ 90u cu^e* 
fAovfç cTvai^ aXXot ircpé tcvoiv circonQfAOVw; C«^c^ cvl ^ottTç 
juioe o^optCco^fl" Tbv cù^epiova. 

Au lieu de eu , Schleiermacher propose onl. Bekker, 

encore mieux , ou Ilcpé tcvwv hctfrm\».wwç ÇoîvTa que 

propose Schleiermacher , a été rejeté avec raison par 
Bekker qui conserve Fancienne leçon. 



SUR LE LACHES. 487 



NOTES 
SUR LE LACHES. 



J 'ai eu sous les yeux 1 édition générale de Bekker , 
Ficin et Schleiermacher. 

Page 349. — Sa lâcheté n'en sera que plus en 
vue.... 

Page 36o. — ^Et dans l'harmonieux accord de ses 
actions et de ses discours 

©paouTcpoç àv ^e' oiurb ycvofuvoç circ^ocvcottpoç yhtotro \jn\ oîoç 
5v. (Bbkkbk j partis primœ 7X>L prias, p. 262.) 



Hpfitoaficvoç [ovj auT^ç «utou irhv ^cov ffupi^wvov toTç Xoyoïç...*. 
(BEKKERy p. 271. ) 

Je retranche v) avec Schleiermacher et Bekker, et 
ou avec Gornarius , Heusde et Bëkker , malgré Tauto^ 
rite des manuscrits. 



439 NOTES 

Page 349» — Nous avons, encore besoin d'un 
j"ge 

Qoirtfi ÎTt Toû ^cax^QÛVTo< ^oxci juiou ^e?v... ( BeKKER , 

pag. 26f .) 

Les éditions : cire tou... Heindorf et Schleiermacher 
proposent ïrt , et Bekker 1 adopte avec raison. Mnh 
les manuscrits donnent-ils cette leçon? 

Page 358 C'est que tu ne puisses pas savoir 

(ju'U suffit de causer avec Socrate pour cju^l 
vous traite comme son parent j il ne faqt 
qu'entrer en (onversation avec lui, quand 
métfifi on GOmménôerâit à parler ^e fotite 
autre chose..... 

&amp ycvcc, xa\ nkvt^iéXitf ètcû^iavoq (BeKKIR, 

pag. 270. ) 

Heindorf, dans une note du Sophiste, pag. 44 ^ y 
a très bien expliqué lyy>Tphia ^ Xoy^ w^ircj^ ycvec. ëyy>#» 
Taxa ycvct , ou ycvovç , est une locution ordii^irp pour 
dire : en rapport de parenté avec quelqu'un. Or Pla- 
ton , voulant employer Texpresèion inusitée «yyvtara 
XoyM I en i^apport dé con^erdation avéô qiielqii'ufîft , a 
dû, pour transiger avec Tusage, ajouter ûmnp fêuty 



SUR LE LACHES. 489 

ce qui , en ramenant fy^ypttx'vti X^^a> à une locution à- 
peu* près coUnuè^ dofiiie à la phrase de ta clarté et 
delà grâce. — Schleiermacher avait proposé dé re- 
trancher cj<7irep yévtt , et Jacobs ( in Athenœum . pag. 
334 ) propose ^&9fCi^ èl-ài^. Bekker cdtisenre , avee i-ai- 
soti, ^$9fMp fpitt. Il Suffit d'entrer ^n coHlfêNfatiôn 
auecSoèrate, ce qui est une sorte dé parenté ^ et dé 
rapj^ocher. 

Page 367. — Il est vrai. 

ÀXyïOv) Xcyciç. (Bekker 9 pag. 274*) 

Toutes les éditions rapportent ceci à Lysimaque. 
Schleiermacher et Bekker Tattribuent avec raison à 
Lâchés. 

Page 368. — Lâches. Par tous les dieux, ce que 
tu dis là est très vrai, Socrate. Dis «00115 donc 
en bonne foi, Nicias, crois-tu que ces ani- 
maux que nous reconnaissons tous pour 
courageux , soient plus éclairés que nous; ou 
oses-tu, en contradiction avec tout le monde, 
leur contester le courage ? 

Nt) Toùç, ôfoùç, xat cuye Xe'yeiç , w Swxpaxcç, xa^ lOfiTv «ç 
âXv)dé5ç TOUT àiroxpcvat, Z» Ntxta , 'TPortpov aoywTcpa ytjç 



44p NOTES SUR LE LACHES. 

lîfAwv TOUT* Tcvou TOI Oijptat y 01 iravttç ôp.oXoyou)utcv, ' 
sTvou , 77 iroatv evocvTcoufttvoç toX^a^ pnj^ àvjpeea auràt^l^- 

X«v. ( BiauLfR, pag. aSg, 290.) 

Toutes les éditions et Schleiermacher lui-mêflie 
attribuent à Nicias -m roùç 6coi>c, xac cxrye Xéyctç; Jm^ 

xpoTtçy et attribuent à Lâchés xai lOftTv (dç (kXvjOûç 

Mais il est aisé de voir que Nicias ne peut ainsi s a- 
vouer vaincu , puisque plus bas il va répondre très 
bien à Tobjection de Socrate/Il convient donc de réu- 
nir les deux phrases vv2 toùç 6eoùç... et xai i^fuv 6>ç 0X19- 
Ob>ç , et de les mettre sur le compte de Lâchés. C'est 
ce qu a fait Bekker et ce qu'avait fait Dacier. 



FIN DU TOME CINQUIEME.